C. (1) AU BARON DE MARESTE A PARIS
Triesle, le 2^ février 1831.
Ne pouvant vous parler de toutes choses, parlons musique. — Les premiers jours du printemps rendent cette ville charmante. Le pavé des rues est le plus beau de l'Europe : de grandes pierres taillées d'un pied de large et de deux, trois, quatre de long, la pluie lave ce pavé ; impossibiUté de la boue.
Décidément Bellini n'est qu'une sorte de Gluck ; sa musique n'est qu'un récitatif obligé, et encore il n'y a rien de piquant dans son orchestre ; pas de chant. Quand il veut faire quelque chose de chantant, il tombe dans la contredanse ou dans le chant d'église.
La grande prérogative de cette musique est de secouer les gens insensibles à la musique de Cimarosa et qui cependant sont émus par la musique militaire qui passe dans la rue. C'est ce que j'ai vu clairement hier, dans l'épaisse personne du banquier G. C'est un homme presque sensible aux beaux-arts ; il m'a soutenu avec une sorte d'emportement, lui homme impassible, que la Straniera, que l'on criait à nos oreilles depuis une heure, était un chef-d'œuvre ; il avait raison pour lui : les chants divins des Cantalrici villane, que nous avions la semaine dernière, l'ennuient complètement. J'admirais devant M. G. le chant sur ces paroles : Signor D. Marco, signor governaiore, deh ! senza sposo non mi lasciate. Tout cela n'est que de la petite musique, dit-il avec mépris.
Bellini est donc fait pour agrandir l'empire de la musique, comme les estampes coloriées, que l'on fabrique pour les paysans, agrandissent l'empire de la peinture ; mais ce sont de tristes recrues que celles-là.
La pauvre mademoiselle Hunger, qui a les meilleures façons et avec laquelle je joue à un certain jeu nommé le onze et demi, a une voix étendue et belle à Lyon ou Marseille. Mais, pour moi, elle manque de douceur et de velouté. Par conséquent, le plaisir manque à l'appel. Pour des Allemands, c'est une voix encore fort douce. Elle a fort bien chanté le Pirate de Bellini ; mais la Straniera (c'est l'exécrable roman
(1) Original : Collection de M. P. -A. Cheramy.
de M. d'Arlincourt, celui où se trouve Agnès de Méranie) est remplie de cris si inhumains, que cette pauvre fille maigre est obligée de prendre un jour de repos, après chaque réprésentation.
Les Italiens, en fait d'arts^ voulant du nouveau, Bellini se joue partout et les belles dames l'appellent : Il mio Bellini. — On parle de Rossini exactement comme on parlait de Cimarosa à Milan, en 1815. Admiration immense, mais sous la condition qu'on ne le jouera pas. Il est la ressource des théâtres de troisième ordre. — Le journal de Previdali, à Milan, donne la statistique de tout ce matériel de la musique. Combien cela m'eût intéressé en 1820 ! Actuellement, j'ai bon goût, c'est-à-dire une difficulté de sentir. Je crois que vous vous plaignez du même mal.
Nous avons ici un ballet délicieux pendant la première demi heure ; il s'appelle Guillaume Tell, singulier sujet. A Venise, on donne la Muette de Portici, avec Masaniello-Bonoldi et une plate musique de M. Pavesi. La jeune fille qui joue le rôle du fils de Tell vaudrait cent mille francs au théâtre de Paris, qui saurait l'enlever à ce pays-ci. Elle est pour la mimiquerie ce qu'était Léontine Fay. Mademoiselle... n'a que dix ans, tout au plus ; elle est admirablement jolie, avec de grands traits, de façon qu'elle n'enlaidira pas en devenant potable. Nous n'avons pas de mime aussi beau que Gessler et aussi bon acteur que Guillaume Tell. Je tâcherai de me procurer les noms de tous ces grands hommes. — Je vous quitte ; il n'y a pas une cheminée dans ce port de mer, comme disait le général d'A[rhncouft], de Villers- Cotterets, et je gèle.
Je ne vous dis rien de ce qui remplit ma tête et même mon Keur. [Dites-moi tout, mais renoncez aux syllabes des noms. Une lettre de Clara a fourni des idées, pour 15 jours, to those qui l'ont lue before me.]
[Mille tendresses à l'excellent Docteur Edwards, au Cte de Barrai] Trieste a changé de face depuis lui ; trois magnifiques rues alignées le long de la mer ; des maisons énormes, fort hautes et cependant à trois étages seulement, mais pas le moindre ornement d'architecture. Quand ce pays a fait fortune vers 1818, l'architecture n'était pas à la mode. [Rien absolument de nouveau pour Dom[inique]. Si M®"® ne lui a jamais parlé de Civita, tâchez de persuader à Apo. qu'il faut faire un petit cadeau à ses amis, mérité ou non, quand, soi-même, on gagne un quine. Quand on meurt d'envie de dire some what et qu'on ne peut pas, on ne sait que dire, on ne peut parler. Trouvez bon que je finisse par cet aphorisme. Présentez mes respects à M°® d'Argout
et à M"® Baltedat. Que fait l'excellent Tourangin ? Dites-lui que je lui ai volé une page du Rouge. On profite à approcher les hommes judicieux.
Apparemment on ne veut pas donner avis à Dominique avant d'avoir l'exequatur de my frietid Barastin.].