‹ Correspondance de StendhalChapitre 20 sur 134 · C. (2) AU BARON DE MARESTE A PARIS · texte numérisé non relu

C. (2) AU BARON DE MARESTE A PARIS

Trieste, le 11 mars 1831.

Grand merci de votre lettre du 6 mars. Je compte partir pour Civita- Vecchia dès que mon successeur, M. Levasseur, sera arrivé. Mais, par où passer ? Du côté de Ferrare, je serais pillé et volé au moins. Je vous en conterais de belles ! — Comme j'aime à courir, j'irai à Milan, et de là je m'embarquerai à Gênes pour Ostie. — Civita-Vecchia est place frontière. — Les mauvais sujets sont à Viterbe et Ponte-Félice (ainsi nommé à cause de Sixte-Quint), sur le Tibre, en avant de Cita-

(1) Lettre publiée, avec fac-similé des dernières lignes, de la date et de la signature, adressée au Comte d'Argout, ministre du commerce et datée du 17 mars 1831, dans le catalogue de la vente Bovet, N° 814. Charavay 1884.

(2) Original : Collection de M. P. -A. Cheramy.

Castellana. Remarquez que ces coquins interceptent toutes les routes dont je pourrais me servir : celle d'Ancône et Foligno, celle de Forli, celle de Perugia ; sans cela je m'embarquerais pour Ancône.

J'écris à A[pollinaire] et à M""® d'A[rgout] pour les supplier de prier [Régime] de ne pas me faire de mal. La cause qui a tout gâté pour moi, dans l'esprit de M. Guizot, dira à Régime que je suis un impie, un homme qui prend la liberté au sérieux, etc., etc. Régime sera là deux ou trois mois ; mais il peut me nuire.

Je suis comme Besan., je crois que nos Gons. vont courir un beau risque. Votre frère est faux. Le peuple qui n'est pas facile à duper vavoir qu'il est bien un Louis XVI, etc. Première faute immense [n'avoir pas pendu Polignac et Peyronnet.]

Actuellement on pourrait sauver la boutique en exigeant cent francs de l'électeur et cent francs de l'éligiblo ; on fait le contraire ; donc, culbute. — N'allez pas dire cela à A[pollinaire] ; la reine Marie- Thérèse voyait dans celui qui lui annonçait la révolte la cause de la révolte.

La similitude de mon respectable chef M[ignet] me semble une niaiserie. — Similitude : si Delacroix, Clara, vous, moi, le grand Frédéric, nous jouons à cache-cache dans le bois de Boulogne, en juin 1820 ; si, dix ans plus tard, en juin 1831, nous jouons au même jeu, dans le même lieu, nous emploierons les mêmes ruses pour nous cacher, les mômes finesses pour découvrir la cachette des autres. D'où vient cela ? — Belle finesse : Nos caractères n'ont pas changé.

L'aristocratie est sans énergie, sans fidélité à sa parole, pleine de faussetés qu'elle appelle finesses, comme en 1791. — Votre frère est comme Louis XVI. Hélas ! excepté nos amis, les ministres sont faibles : ils haïssent la vérité, l'énergie.

Gomment voulez- vous que deux cent mille Julien Sorel, qui peuplent la France, et qui ont l'exemple de l'avancement du tambour duc de Bellune, du sous-officier Augereau, de tous les clercs de procureurs devenus sénateurs et comtes de l'Empire, ne renversent pas les niais susnommés ? Les doctrinaires n'ont pas la vertu des Girondins. Les Julien Sorel ont lu le livre de M. de Tracy sur Montesquieu : voilà deux grandes différences. Peut-être la terreur sera-t-ellc moins sanguinaire ; mais souvenez-vous du 3 septembre ; le peuple, en marchant à l'ennemi, ne voulait pas laisser derrière lui des abbés pour égorger ses femmes. Voilà un coup de terreur qui est à craindre le lendemain du commencement de la guerre. Le jeu d'échecs se ressemble toujours

dans ses événements généraux, parce que la reine et la tour ont toujours les mêmes propriétés. — Donnez à Guizot le génie de Mozart, à votre frère la fermeté de Frédéric II, et la similitude de notre ami s'évanouit. Sa pensée se réduit à dire que les aristocrates et le King n'ont rien appris : d'accord.

DUPELLÉE.

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