‹ Correspondance de StendhalChapitre 32 sur 134 · A MADAME ** A PARIS · texte numérisé non relu

A MADAME ** A PARIS

Civita-Vecchia. le 4 mars 1832.

On m'a conté dernièrement le début dans la vie d'un jeuno Dauphinois ; cela n'a rien de bien intéressant, mais j'y ai trouvé quelque

(1) Le débarquement des Français à Ancône avait eu lieu le 23 février.

analogie avec l'histoire de ma jeunesse, et j'ai pensé, ma chère amie, que ce récit pourrait vous amuser un instant ; si je me suis trompé, ne me le dites pas.

Paul Sergar était né à Valence, en Dauphiné, d'un médecin qui savait le grec, et passait sa vie à lire les auteurs fameux plus qu'à soigner ses malades. Ce père avait beaucoup d'esprit et du véritable ; il lui venait des idées nouvelles sur la plupart des choses dont on parle. Il avait trois maisons dans Valence et un domaine à Tain, qui ensemble lui valaient bien une douzaine de mille livres de rente.

M. le docteur Sergar avait adoré son fils Paul durant ses premières années. Il passait des journées entières à répondre aux questions que l'enfant lui adressait sur tout. Mais il s'était remarié à une femme belle et méchante, qui lui avait donné deux petites filles. Cette femme mit tant de soin et d'esprit à calomnier Paul auprès de son père, qu'il devint le plus malheureux des hommes.

L'enfance, qui est restée une époque de bonheur dans le midi de la France, où les convenances n'empoisonnent pas encore la vie, fut un temps d'extrême malheur pour Paul ; de quinze à dix-huit ans, il fut peut-être un des êtres de France le plus à plaindre. Il avait un caractère passionné et ombrageux ; son imagination se monta au tragique et augmenta beaucoup son malheur.

Vers seize ans, il eut la bonne idée d'étudier le droit ; il demanda d'aller à Paris prendre ses grades. Les amis de son père lui firent honte de la manière dont il traitait ce fils, qui passait pour le plus joli garçon de Valence. Les femmes prirent parti pour lui ; Madame Sergar craignit qu'on n'ouvrît les yeux à son mai'i, et enfin elle consentit à promettre iint' pension de dix-huit cents francs à ce pauvre jeune homme, qui s'embarqua pour Paris, désespérant presque de la vie et se demandant quelquefois s'il ne ferait pas mieux de finir une destinée si triste par un coup de pistolet.

Paul était recommandé à Paris à M. Barthélémy, ami intime de son père et qui connaissait fort bien sa famille.

« Il faut réussir, mon cher Paul, lui dit M. Barthélémy ; ce qu'il y aurait de pire pour vous, ce serait d'être obligé de retourner à Valence. Ne vous figurez pas que vous êtes venu à Paris pour vous amuser ; vous y êtes venu pour conquérir quatre mille livres de rente, c'est-àdire l'indépendance. Je vous avouerai que je tremble que votre bellemère ne retarde souvent le payement de votre pension.» — Monsieur, j'aimerais mieux mourir que de retourner à Valence, répondit Paul ;

jugez de ma reconnaissance et de l'extrême exactitude que je mettrai à suivre vos conseils. »

Voilà tout ce que je sais sur Paul Sergar, et c'est bien peu pour ma curiosité.

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