‹ Correspondance de StendhalChapitre 38 sur 134 · A M. LEVAVASSEUR, LIBRAIRE A PARIS · texte numérisé non relu

A M. LEVAVASSEUR, LIBRAIRE A PARIS

Cicita-Vecchia^ le 11 novembre 1832.

Je suis véritablement touché, monsieur, de la lettre aimable que vous avez pris la peine de m'écrire. Je ne suis pas liant de ma nature ; les hommes m'ennuient pour la plupart. Par conséquent, beaucoup de gens seraient charmés de répéter : « Il ne s'occupe pas de son métier ; voyez, il a le temps d'écrire des fadaises ». Que serait-ce, si dans ces fadaises il y avait de petites plaisanteries occasionnelles sur les niaiseries utiles aux gens puissants ? Que dirait votre ami le Journal des

Débats ? Il est permis de tout dire, pourvu que vous ne parliez ni de ceci, ni de cela, ni de cette autre chose encore, ce qui tend à nous faire recommencer la littérature de l'Empire.

J'ai donc fait un roman dont le style est, j'espère, moins haché que celui du Rouge, deux gros volumes ou trois petits. Si la littérature pouvait me donner trois mille francs par an, je vous enverrais le Chasseur vert (1) ; car je préfère le plaisir d'écrire des folies à celui de porter un habit brodé qui coûte huit cents francs.

J'ai acheté très cher de vieux manuscrits en encre jaunie, qui datent du seizième et du dix-septième siècle. Ils contiennent en demi-patois du temps, mais que j'entends fort bien, des historiettes de quatre-vingts pages chacune et presque tout à fait tragiques. J'appellerai cela Historiettes Romaines {2). Il n'y arien de croustilleux comme dans Tallemant des Réaux ; cela est plus sombre et plus intéressant. Quoique l'amour y joue un grand rôle aux yeux d'un homme d'esprit, ces historiettes seraient l'utile complément de l'histoire d'Italie aux seizième et dixseptième siècles. Ce sont ces mœurs qui ont enfanté les Raphaël et les Michel-Ange, que l'on prétend si niaisement recommencer avec des académies et des écoles des beaux-arts. On oublie qu'il faut une âme hardie pour conduire le pinceau le plus habile, et l'on n'arrive qu'à de pauvres diables, condamnés à faire la cour à un chef de bureau pour avoir la commande d'un tableau.

Mais pardon, monsieur, je m'égare, j'imite trop Pindare. Ne montrez pas ma lettre aux demi-sots, et croyez que je serais charmé de vous donner un ouvrage que, par votre talent, vous placeriez rapidement sous les yeux des bons juges, ce qui m'a toujours manqué.

J'écris maintenant un livre qui peut être une grande sottise ; c'est Mes Confessions (3), au style près, comme Jean-Jacques Rousseau, avec plus de franchise. J'ai commencé par la campagne de Russie en 1812; j'étais en colère de toutes les platitudes de M. de Ségur, qui, lui, veut voler le grand cordon de la Légion d'honneur. A côté de la campagne de Russie et de la cour de l'Empereur, il y a les amours do l'auteur ; c'est un beau contraste. (Beau ici veut dire grand). Peut-être la franchise de ce manuscrit le rendra-t-il trop ennuyeux pour être publié.

(1) Lucien Leuwen.

(2) Chroniques Italiennes.

(3) Vie de Henri Brulard.

On mo (lit quo vous annoncez un Nouveau ronuin de M. de Stendhal. A la bonne heure ; si donc je fais un héritage de trois mille francs de rente, je vous enverrai le Chasseur ^'ert, qui sera tout fier d'avoir été annoncé pendant deux ou trois ans. Ce roman peut aussi s'appeler les Bois de Prémol, si cela vous convient mieux. Voilà, monsieur, tout ce que je ])uis faire de littéraire en ce moment.

A MADEMOISELLE S. DUVAUCEL, A PARIS

Rome, le 12 jam'ier 1833.

Jo réponds tout de suite, mademoiselle, aux aimables reproches que vous m'adressiez le 30 novembre. Votre M*** n'est pas arrivé aujourd'hui ; je ne l'ai pas encore vu. Je suis tout à fait Italien. Je compte ne revoir Paris que quand je serai destitué, l'n homme de sens, un nommé Roileau, a dit :

Que George vive ici, puisque George y sait vivre.

Votre politesse parisienne est devenue un jeu d'échecs, qui demande une attention continue. Et les Français ne sont pas assez amusants. Pour être admis dans les salons de madame la duchesse du Maine à Sceaux (1710), à la bonne heure. Il y avait là de l'esprit ei de l'amour. Dans l'absencc! de ces deux aimables façons de passer la soirée, le jeu no vaut pas la chandelle.

Il faut aujourd'hui une certaine impudence comme votre ami de Salvandy, et le specatcle seul de cette effronterie de laquais m'est insupportable. Je crois qu'il n'y a pas d'envie dans mon fait ; je me suis souvent examiné sévèrement là-dessus. Je ne voudrais pas être ni M. de Salvandv ni M. Viennet.

Rome, le 20 janvier 1833.

Cher ami, je deviens plus stupide chaque jour ; je ne trouve personne pour faire de ces parties de volant, qu'on appelle avoir de l'esprit. Partant, plus d'imprudence. J'espère, avec le temps, être aussi bête que mon prédécesseur. Vous voyez bien que je ne compromettrai pas votre sage protection. L'amour est un feu qui s'éteint s'il ne s'augmente ; vous croyez que je vous parle de ma cervelle, pas du tout ; je parle de ma place ; si l'on ne songe pas à me récompenser, d'autres songeront à solliciter la place, etc.

Je faisais de temps à autre, quelque partie de volant avec M. de Saint- Aulaire; après lui, il faut laisser la raquette, plus d'idée exprimée à demi-mot.

« Si vous a"viez une fille, qui voudriez-vous qu'elle fût : madame la duchesse de Lavallière ou Ninon de l'Enclos ? >■> J'ai répondu bravement : « Ninon ».

Comment M. Dijon prend-il la vie ? Est-il encore ammareggiaio par le souvenir du triste choléra ?

Je voulais commencer ma lettre par cette question : « Comment vous trouvez- vous de la liberté ?» — Mais j'ai craint votre machiavélisme : « Le coquin va me parler de sa place ». Voyez l'effet de votre haute sagesse ; elle rend les gens secs et égoïstes malgré eux. Ceci est sérieux et s'applique, suivant moi, à toute la société de Paris.

Quand comptez-vous revoir Naples ? Une fois à Nice, on prend un vetturino, pour la délicieuse route de la Corniche; c'est voyager sur la tablette de votre cheminée ; la mer est le parquet, la glace est la crête de l'Apennin ; des auberges très passables et pas l'ombre d'un brigand.

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