HORACE SMITH
A ROMAIN COLOMB, A PARIS
Civita-Vecchia, le 10 septembre 1834.
Y a-t-il rien de plus plat que le ton goguenard quand il manque d'esprit ? Feuilleton du 22 août. Rien de plus bête que l'emphase litté-
(1) Original : Collection de .M. (i. .Stryit'nski. Lettre mutilée dans l'édition de 1855, rétablie ici dans son texte original.
raire d'un fat qui n'a pas une idée : article d'un M. Nisard du 29 août ! M. Edgar te remercie beaucoup. Le Général arrive par Huninguo et en même temps que les Débats. Mais pour Dieu ! qu'ils achètent un Louvel en mars ou en janvier.
Jamais, ou du moins depuis vingt ans, il n'y a eu de chaleur égale à celle que nous éprouvons depuis le commencement de Juin. Le 5 septembre, vingt-huit et demi ou vingt-neuf degrés.
Je commence à être bien las du métier, et j'envie bien profondément l'homme qui, à cinquante ans, a cinq mille francs de rente. Que sert à un homme qui n'aime pas la chasse d'être dans un pays fécond en lièvres et perdrix ? Que sert de pouvoir jouer le deuxième rôle à Abeille, si le bavardage important, l'air important, la façon grave de parler des occupations du matin et de la correspondance du dernier courrier, sont mon horreur ? Rien ne me semble bête, au monde, comme la gravité.
Voici donc 2 commissions. Tâche de vendre ma place 4.000 fr. à quelqu'un. Fais-moi des annonces dans les Débats afin que je puisse vendre mes manuscrits si jamais j'ai le bonheur de le pouvoir. Annonce pour mon argent V Histoire de la Peinture en Italie, la Vie de Rossini (ce grand homme, l'unique après toi et moi, se meurt, dit-on, à Bologne), le Rouge et le Noir, les Vies de Haydn, Mozart et Métastase. Enfin, ce que tu voudras, pourvu que les gens à voiture, les gens qui peuvent me lire, s'ennuyant à la campagne, leur journal leur montre une annonce.
Je te dirai qu'il n'y a pas de triste famille anglaise, visitant Rome, qui ne lise les Promenades ; chez le ministre-cardinal, le jour de la Saint- Pierre, au feu d'artifice, on m'en a parlé sans me connaître. Ces bêtes trouvent que cela manque de gravité. Mais que je serais heureux, à un quatrième étage, en en faisant un pareil, si j'avais du pain ! Quelle perspective de ne plus voir les gens d'esprit de Paris, que deux ou trois fois avant de mourir !
Hier, j'ai été à un dîner charmant, le plus beau 'ieu des environs ; des arbres, un vent frais et trente-trois convives, qui se trouvaient honorés de la présence d'un consul. Mais pas une idée fine ou forte. Mourrai-jc étouffé par les bêtes ? Il y a grande apparence. Je suis aimé, considéré, j'ai eu le meilleur morceau d'un poisson de quatorze livres, le meilleur de son genre ; j'avais un excellent cheval, qui a fait cinq milles et demi en trois quarts d'heure ; mais je crève d'ennui. Le soir en rentrant, j'ai eu les 2 abominables articles du journal Edgar.
Grand Dieu, peut-on être plus bête ! J'ai lu le Dante jusqu'à une heure du matin ; mais je le sais par cœur, ou, du moins, en lisant un vers, je me rappelle celui qui suit.
Achète-moi le Belgium Manners de Mad. Troloppe. Baudry te donnera pour 5 ou 6 francs ces 2 volumes in-12, annoncés 7 fr.50. Tu mettras cela dans la caisse du mois de Janvier ou Avril affranchie place de la Madeleine, grand bureau, moyennant 5 centimes la feuille. Adresse à M. Bazin.
Pas un malade, avec cette énorme chaleur, c'est l'humide qui donne les fièvres.
AU COMTE CINI
Civita-Vecchia, le 27 sept. [1834].
Mon cher Comte.
Je n'ai pas reçu laso. pa. (1) et c'est tant mieux, le paquet ne pouvait pas aller sur la diligence, et vous savez que modestement je voyage toujours en diligence. Vos papiers pèsent 70 livres et doivent payer en tout à la Douane 5 écus 60.
Je dois bien des remerciements à vous et à l'aimable Comtesse pour le bon accueil que vous avez bien voulu me faire à Cast. Gand. (2). Je pense que Mariette suit avec scrupule le régime prescrit par le vrai philosophe Carb. J'ai suivi l'indication qu'il m'a donnée. Je demande aux paysans : Combien avez-vous eu d'enfants. On me répond : 9, et 6 sont au ciel. Je comprends que le bon air et l'exercice ne suffisent pas.
J'ai dîné chez les Caet. (3). J'ai vu l'appartement que le colonel (4) se fait arranger ; quant à D. Philippe sa chambre est si commode et si bien adaptée à ses idées que je trouve qu'il a grandement raison de ne pas vouloir changer. Je serais heureux si Castel Gand. n'était qu'à 8 ou 10 milles de Civita-Vecchia ; deux ou trois fois la semaine, j'irais passer la soirée avec la belle Comtesse et perdre une partie d'échecs
(1) Laissez-passer.
(2) Castel Gandolfo.
(3) Caetani.
(4) Don Michèle Caetani, frère de Filippo. — Voir la lettre I.
avoc son savant frère qui en sait nulle fois plus ([ui^ moi. La soirée est la partie difficile dans la vie de campagne. J'ai une ressource de plus que la Comtesse, je lis, mais les soirs on n'a pas l'envie de lire et d'ailleurs on se fatigue les yeux. Nous devions avoir une troupe comique, mais, tous les arrangements pris, elle a manqué de parole. Nous avons eu un ténor qui devait chanter à Rome avec la De B. au théâtre Alibert, mais pour ne pas porter dommage à l'admirable compagnie de Valle on les a renvoyés. Je passe donc mes soirées à regarder la mer, en regrettant de n'être pas marié à une jolie femme. Un de nos enfants serait toujours un peu malade, j'appellerais M. Carb. et cela m'amuserait.
M. le Cardinal Gamberini a dit à quelqu'un : Voyez-vous mon crucifix, il y a I. N. R. I., cela veut dire lo Non Rinascero In eterno.
Il y a eu une panique à Civita-Vecchia. On craignait une augmentation d'un tiers sur les tissus et autres objets. Jamais la Douane n'a eu autant de ballots que lundi dernier. Los Juifs de Rome, arrivés en poste dimanche, avaient donné l'alarme. Ils ont envoyé leurs tissus en transit à la foire de Viterbe. Les brigands ont dédouané.
Adieu, cher Comte, mes respects à voti'c Ix'llo compagne. Mes salutations au joueur d'échecs.