‹ Correspondance de StendhalChapitre 53 sur 134 · AU COMTE DE RTGNY SUR TAVERNIER · texte numérisé non relu

AU COMTE DE RTGNY SUR TAVERNIER

Civiia-Vecchia^ le àS octobre 1834.

Monsieur le Comte, W. Lysimaque Tavernier-Caftangin m'a remis le 5 juin dernier sa démission de la place de chancelier du consulat de Civita-Vecchia. J'ai accepté cette démission. J'ai toujours sur la capacité de M. Tavernier l'opinion que j'ai eu l'honneur d'exposer à Votre Excellence au commencement de cette année. Chez M. le baron de Vaux mon prédécesseur, M. Tavernier n'avait pas d'appointements. M. de \ aux fut obligé de l'éloigner de son bureau. A mon arrivée, M. de Vaux me donna plusieurs fois le conseil de ne pas employer M. Tavernier. J'ai eu le tort de ne pas suivre cet avis. M. Tavernier me demanda à travailler cinq ans chez moi sans appointements ; ce que

je ne trouvai pas convenable ; je fixai les siens à quinze écus par mois. Il me remercia avec larmes.

Je découvris bientôt que M. Tavernier avait un caractère inquiet ; il cherchait à me brouiller avec tout le monde.

Quelque temps après sa démission du 5 juin, M. Tavernier m'a prié de la considérer comme non avenue, et je l'ai autorisé à reprendre ses fonctions de chancelier jusqu'à nouvel ordre. J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence par ce bateau à vapeur la comptabilité de M. Tavernier pendant les deux premiers trimestres de 1834. J'enverrai bientôt l'aperçu des dépenses de la chancellerie du consulat de Civita-Vecchia pour 1835.

Civita-Vecchia, le \^^ Xovemhre 1834.

Cet été, en mourant de chaleur, je me suis dit plus de cent fois : Que je suis heureux que la meilleure des fleurs (1) n'ait pas suivi mon avis ! Comment vous y êtes-vous pris pour ne pas suer à mourir ?

J'oublie tout ce qui n'est pas raisonnable, même l'orthographe. A chaque voyage, je suis obligé de réapprendre les belles manières de Paris. Par exemple, voici un problème que je ne résous pas : puis-je envoyer à Madame la comtesse K... trois ou quatre vases noirs (qui valent vingt-sept francs), et que j'ai trouvés dans ma fouille ? Dans le cas de omi, voici une lettre en style de voyageur ; car je n'ose plaisanter avec une femme glacée, sans doute, par les manières du faubourg Saint-Germain. A cause de ces manières, ma lettre m'a pesé à écrire, et probablement elle pèsera le double à qui la lira. Ces prétendues belles manières diminuent donc le peu de plaisir qui reste encore, en 1834, sur cette planète refroidissante ; elles sont donc éminemment immorales.

La vertu, c'est augmenter le bonheur ; le vice augmente le malheur. Tout le reste n'est qu'hypocrisie ou ânerie bourgeoise. Il faut toujours saisir l'occasion d'instruire la jeunesse.

Par mon testament, je donne mon buste de Tibère (dont la gloire

(1) CVst son ami qu'il di'siffne ainsi.

croît tous les jours) à M. le comte Mole. Mes yeux sont accoutumés à ce buste ; il ne me cause plus qu'un petit plaisir de vanité, quand un étranger vient le voir et me fait offrir de l'acheter, L'ho comprato, moi-même, quatre écus du paysan. Par cette raison, y aurait-il moyen honnête de le faire accepter à M. Mole, moi vivant ? Je l'aimerais bien mieux chez cet homme aimable, que je n'ai vu, que pour le remercier, que chez moi. Sa conduite fait un si singulier contraste avec celle de M. Guizot, que ma reconnaissance augmente chaque jour. D'ailleurs, qui sait où je mourrai, et si mon domestique ne volera pas le buste en jetant le testament au feu ?

Je vous le répète, et votre sagacité l'aura vu vingt fois, avec un Italien j'agis natureUement ; avec un Français, la délicatesse parisienne me boucle entièrement ; je devrais la savoir à mon âge, et je l'ignore absolument.

Quand je l'apprends, elle me semble souvent le comble du ridicule ; mais enfin, c'est comme la langue d'un pays, il faut la parler, ou renoncer à être compris.

Je crève d'ennui ; je ne puis faire la conversation avec personne ; je voudrais une place de quatre mille francs à Paris. Ma vraie place était d'être aux gages de Marc-Michel Rey, libraire hollandais, qui me donnerait quatre mille francs par an pour un ou deux volumes in-octavo. C'est là le seul travail qui ne me semble pas ridicule. Quoi ! vieillir à Civita-Vecchia ! ou même à Rome ! J'ai tant çu le soleil !

Je sais bien qu'il y a du ridicule à se plaindre toujours ; mais peut-on se plaindre trop haut de n'être pas né avec quatre mille francs de rente? (Mon père avait douze ou quinze mille francs de rente, et s'est ruiné en 1818). Quelle perspective de vivre et de m'éteindre ici, ne pouvant parler que d'argent et de chasse ! Aujourd'hui, i^^ novembre, il fait un soleil magnifique, et beaucoup trop cliaud pour se promener sous ses rayons. Je viens de rencontrer le plus aimable des hommes de Civita- Vecchia ; il m'a appris ce que dessus, sur le soleil, et puis nous n'avons su que nous dire. — J'ai été réveillé à trois heures et demie du matin par un courrier que j'ai expédié à midi pour Livourne, par le bateau à vapeur. J'ai couru à la messe, j'ai déjeuné avec du thé, et me voilà tout pantois. — Ma fenêtre est soixante pieds au-dessus de la mer, et je jette dans cette mer les fragments de papier qui restent sur la table, après avoir fait une enveloppe. — Que de caractères froids, que de géomètres seraient heureux, ou du moins, tranquilles et satisfaits à ma place ! Mais mon âme, à moi, est un feu qui souffre s'il ne flambe

pas. Il me faut trois ou quatre pieds cubes d'idées nouvelles par jour, comme il faut du charbon à un bateau à vapeur.

11 y a cent fois plus de passion ici qu'en France ; les intrigues profondes et abominables pour gagner deux cents francs sont fréquentes. Les femmes de Rome agissent sans cesse en présence de la mort. Cet été, dans la rue in Lucina, une jeune femme, qui avait la jambe fort bien faite, ma foi, est tombée morte à mes pieds d'un coup de couteau dans le cou. Elle voulait quitter son amant.

Une jeune fille disait à un de mes amis : « Si l'entrepreneur de bateaux avec lequel je suis sait que je suis venue chez toi, la première fois qu'il va à Fiiimicino^ il me donne un coup de couteau et me pousse dans le Tibre. » Rien de plus exact, et cependant elle vient chez mon ami. Ce maître de bateaux a déjà eu deux ou trois fois le malheur que ses maîtresses sont tombées de son bateau dans le fleuve.

Mais tout cela ne vaut pas les idées nouvelles que je trouverais chez Madame de Ka...., si j'y allais vingt fois de suite ; le mardi chez madame Ancelot, le mercredi chez Gérard, le samedi chez M. Cuvier, trois soupers par semaine au Café Anglais, et je suis au courant de ce qui se dit à Paris. J'ai aussi les salons de M. Joseph Bernard, l'ami de Déranger, ceux de Madame Curial, etc. ; avec cela, pour parler comme M. Hugo, j'ai une fenêtre ouverte sur la vie, et toute la matinée je travaille avec plaisir à mon in-octavo, qui peut-être ne vaut rien. M. Guizot devrait me nommer professeur de l'histoire des beaux-arts (peinture, sculpture, architecture et musique) avec cinq mille francs. Rien ne relèverait mieux le goût français qui tend sans cesse au tableau de genre et au vaudeville (cela tient à la vanité et à l'amour du piquant). Chaque année, je donnerais des idées saines à deux cents jeunes gens, dont plusieurs destinés à avoir des salons dans Paris vers 1850. Je serais piquant et instructif, je tâcherais de ne pas paraître fou aux gens sages. N'est-ce pas là l'impression que mes livres ont faite sur M. le comte d'H....

M. Ampère fils, professeur au Collège de France, avec cinq mille francs, et qui est à Rome, m'a promis sa voix pour la chaire d'histoire des beaux-arts. Actuellement, trouvez-moi un ministre ami.

J'espère quelquefois qu'en approchant de votre âge je deviendrai sage comme vous. J'ai dans moi une âme qui est folle. Je serais heureux, logé avec vous au quatrième étage du cercle votre voisin, et servi par un des domestiques du dit cercle.

Le roi de Bavière, qui est venu visiter nos tombeaux de Tarquinies,

n'a pas doniu' une baïoquo (rélreniie. Moi, jo douno cinq paulos (cinquante-cinq sous) à l'homme qui fait un quart de lieue et ouvre les portes de ces tombeaux. Le même roi do Bavière a demandé des œufs sur le plat, à la porte do Monterono ; il en a mangé six ; on lui a demandé quarante-cinq sous ; un aide de camp, furieux, a jeté trente-cinq sous sur la table, jurant que, per Dio, il no donnerait pas davantage.

\'otre roi do Naplos, qui n'a que vingt-trois ans, était à Homo cet hiver, et donnait «Iciix j)auh^s d'étroiiiu' au cuslddc ^\\\ imisi'c lioi'ghèse, qui a dix-huil salles ot ([uatro cents tableaux. Moi, jo d(tnno trois paules.

Sa Majesté don Miguol donne seize écus (quatre-vingt-deux francs) à chaque fille dos rues, ot il on use beaucoup ot do toutes façons.

A ROMAIN COLOMB. A lARlS.

Civita-VcccJiia, le \ Novembre 1834.

Tu as beau dire, mon cher ami, jo puis affirmer que je n'ai aucun scrupule d'écrire un mauvais livre, bien convaincu que, cinq ou six ans après l'impression, s'il est mauvais, répici(>r eu aura consommé les feuilles à envelopper le raisin do Corintho vendu aux enfants. Une autre raison m'empêche depuis dix ans d'écrire beaucoup de choses, la crainte que quelque cuistre indiscret ne se moque de moi en les lisant. Mais, grâce à Dieu, on m'avertit de tous côtés, que mon écriture devient si mauvaise, qu'il est impossible de la lire. Elle est arrivée à l'état de chiffre, mo dit-on, et, dernièremonl, on l'crivant à M. Hérard, mon banquier, ma lettre était accompagnée d'une copie de la main d'un do mes employés.

.Je suis devenu si sujet à distraction, que souvent j'onhiio la fin {\q ma phrase avant d'y être arrivé. D'autres fois, j'écris de nuit, sans lumière, comme dans ce moment. Enfin, j'ai écrit horriblement vite douze ou quinze volumes in-octavo, que M. de .Stendhal a imprimés. Tout C(?la fait qu'à cinqnanto-et-un ans j'ai une écriture illisible. La vergogne de voir un indiscret lire dans mon âme en lisant mes papiers, m'empêche, depuis l'àgo de raison, ou plutôt pour moi de passion, d'écrire ce que je sens, ou jilutôt les aspects sous lesquels je vois les

choses, aspects qui sembleront peut-être amusants au lecteur, si, par hasard, il a une âme mélancolique et folle comme la mienne.

L'expérience, mais seulement depuis un an ou deux, m'apprend que je ne cours pas le danger d'être compris, par une troisième raison que je dirais en grec, si je savais l'écrire :

Comme les Béotiens, je tends mes filets trop haut.

AL NOBIL UOMO IL SIGNOR CONTE Ci NI Palazzo Cini, Piazzia di Pietra (1), Ro/na.

Cinta-Vecchia, le 4 novembre [1834].

Excusez, mon cher Comte, si je vous adresse aussi tard les explications que je vous ai promises sur le drap. Anciennement le drap payait un droit de 3 14 écus par aune. Maintenant il ne paye plus que trois pauls par aune environ ; il faut 3 aunes pour faire un manteau, dont l'épargne sur le droit à payer, en achetant le drap à Ci\'ita-Vecehia, ne serait que 9 pauls.

Mais les marchands romains ne payent qu'environ 2 pauls par aune au moyen de certains cadeaux. Civita-Vecchia n'a pas de bon tailleur. Quand on veut avoir un bon manteau, il faut aller au Ghetto et demander la maison Cave Rondi.

Parler à M. Rondi lui-même et demander du drap de la maison Le Jeune Vincent expressément fabriqué pour manteau. Ce drap peut se vendre à Rome 22 fr. l'aune.

J'espère que la santé de M™® la Comtesse se trouve bien de ce temps si beau, et que vous en profiterez pour tuer force alouettes. Ici on a tué trois sangliers magnifiques.

Un voyageur m'a raconté ce matin que M. Beugnot a épousé une Anglaise âgée et est avec sa femme à Alger. Voilà, en vérité, tout ce

(1) Au centre de Rome, non loin du Corso, la place est bordée d'un côté par la grandiose colonnade du temple de Neptune, où se trouvait en ce temps la douane. To\is les vnva^/eurs venaient là. ;'i leur entrt'-e dans Rome.

que je sais de nouveau ; je ne vous parle pas de mon sincère attachement pour vous et toute votre maison, ce n'est plus chose nouvelle. Croyez-moi tout à vous,

DE BEYLE

Bien des choses à D. Philippe et à M. Annibal. Nous allons entreprendre des fouilles superbes après la première pluie.

A MADAME JULES GAULTHIER, A SAINT-DENIS

Civita-Vecchia, le 8 Novembre 1834.

Seriez-vous assez bonne, aimable amie, pour faire retirer le Lieutenant ? M. Colomb m'écrit qu'il n'y comprend rien et que personne ne le réclame. Je suis bien sûr de vous avoir écrit ; ma lettre aura fini dans la pipe d'un caporal autrichien.

Que si vous avez vu le Lieutenant^ vous aurez dit : N'est-ce que çà. Il valait bien la peine d'attendre un an !... C'est que réellement il n'y a qu'à mettre : Amenez-moi mon cheval, au lieu de: Approchez avec mon coursier. En vous préparant tous les matins par la lecture de vingt pages de Marianne de Marivaux, vous comprendrez les avantages qu'il y a à décrire juste les mouvements du cœur humain. Ne faites point vos personnages trop riches, et faites faire quelque petite gaucherie à votre héros, parce qu'enfin nous autres héros, nous faisons des gaucheries. Nous courons ; un plat homme marche à grand peine, et encore avec une canne ; c'est pour cela qu'il ne tombe pas.

Ecrivez-moi une lettre de huit pages ; envoyez-la à M. Colomb, qui l'expédiera à M. Bazin, directeur du bateau à vapeur à Marseille. De cette manière, on évite la roule d'Huningue, ou de Chambéry à Rome.

Beaucoup de noms propres, de grâce, et les petites aventures de la société dans les châteaux. C'est là, ce me semble, que l'on fabrique le plus de maris trompés.

Pourquoi n'y a-t-il pas un journal de Paris racontant qu'un chat est tombé d'une gouttière dans la rue Dumartroy ? Ces grands benêts de journaux politiques ne descendent à l'anecdote que quand il y a du sang ; c'est ainsi que j'ai lu l'aventure ; je connais le mari et la femme. Quel était le héros auteur indirect de tout ce désordre ?

Quand aurez-vous un petit salon bien chaud, au quatrième étage, rue de Hanovre, et moi dans ce salon de sept à huit le soir, bavardant avec quelques amis intimes, qui sachent ne rien prendre au sérieux, hors l'amitié et l'amour ? Tout le reste n'est qu'une mauvaise plaisanterie. En attendant le matériel du salon préparez le personnel. Comment va le personnel de Madame la députée de Saint-Denis ?

AU COMTE CI NI

Civita-Vecchia, le 14 novembre [1834].

Il y a huit ou dix jours, mon cher comte, que j'ai reçu deux paquets d'arrow-root. J'apprends par notre ami Annibal que cet arrow-root vous est destiné.

Lundi prochain, à deux heures moins un quart, envoyez un de vos domestiques hors de la porte Cavalegieri sur la route de Civita-Vecchia, à 200 pas hors de la porte, je lui remettrai ces deux paquets.

Je ne prends pas de lasciar passare. Rome est menteuse, elle dirait bientôt qu'à chaque voyage je fais pour 1.000 écus de contrebande.

Mille compliments à l'aimable Comtesse.

N'oubliez pas d'envoyer un domestique lundi prochain à 200 pas en dehors de la porte Cavalegieri. Je passerai entre 2 et 3 h. ^. Je lui remettrai les 2 paquets d'arrow-root.

Et j'aurai le plaisir de vous voir le soir.

Tout à vous,

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