‹ Correspondance de StendhalChapitre 54 sur 134 · A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS

Civita-Vecchia, le 21 décembre 1834. (Soleil] superbe. Je travaille la fenêtre ouverte.)

Vous avez su bien avant moi, mon cher monsieur, que notre ami J.-J. Ampère s'est tiré, leste et pimpant, d'un joli péril bien propre

\^ï CORRESPONDANCE DE STENDHAL

et bien vif. Lo 12 décembre, pai- la phis belle lum'. le Henri /Fa eu la folie do raser le mont Argentaco à la distance de quarante mètres. Il est vrai que le canal entre ce mont et l'île de Giglio n'a que huit milles de largeur. Le malheureux bateau a touché sur une secca où il n'y a que trois pieds d'eau. Il en est résulté un trou éiioriiic jiar Icrinel W^ixn est entrée et a éteint les chaudières. Heureusement le bateau a pu se soutenir jusqu'au rivage, sans quoi il fallait se battre et s'emparer des deux ou trois petites chaloupes. Que je hais le caractère gascon et hâbleur ! c'est celui du capitaine du Henri IV qui, depuis la perte de son navire, est triomphant et plus hâbleur que jamais. La folie de cet homme m'a forcé à écrire des paperasses infinies. Il faut constater, constater. Peut-être l'assurance de Marseille ne voudra pas payer les quatre-vingts, plus quarante, ou cent vingt mille francs, valeur du bateau. On renonce à le repêcher. Je ne conçois pas qu'on laisse à quarante pieds dans l'eau une machine qui a coûté quatre-vingt mille francs.

Ampère m'a écrit le 14 de Porto-Triola, à six mille de l'écueil fatal. Il m'engage à vous écrire, Monsieur, sa lettre m'arrive le 21 ; un voyageur l'a oubliée quatre jours.

Je saisis l'occasion d'écrire à un homme que je voudrais voir, c'est ce qui ne m'arrive presque jamais. Je ne parle jamais de notre chère littérature sans être un Ovide : Rurbarns hic ego siim quia non inlelligor mis. Je reçois la Revue des Deux-Mondes^ et la Réirospeciive et VEdinhurgh Review. Ah! monsieur, quels styles! et par compensation quelle absence d'idées! M. Loeve-Weymarme console, et cette fois-ci M. Magnin, quoi qu'il dise : Le siècle progresse 1 Quel joli mot qui rime avec graisse ! Mais enfin il y a des idées. Si vous voyez M. Magnin et que vous n'ayez rien de mieux à dire, rappelez-moi à son souvenir. Mais demande/.-lui iiourqudi il invente progresse et fait usage de hiérutiqne et autres mots grecs que Di(>u confonde ! 11 faut laisser ces pauvres ressources à ces hommes de génie qui n'ont pas une idée.

Rome et moi nous ne connaissons la littérature française (pie par l'édition de Bruxelles. Je vis comme si j'étais à Bornéo. Je n'ai pas vu encore Volupté, que j'ai pourtant demandé deux fois à Livourne. Mais un abîme nous sépare, car je crois qu'il y a un God : il est méchant et malfaisant. Je serai bien étonné après ma mort si je le trouve, et s'il m'accorde la parole, je lui en dirai de belles. S'il existait, et juste, je ne me conduirais pas autrement. Je gagnerai donc à son existence, car il me payera pour avoir agi de la façon qui m'a procuré le plus de

plaisir. Mais ne parlons plus, monsieur, de ce qui me sépare de vous. Si jamais vous voulez venir coucher deux mois ou deux ans dans mon appartement à Civita-Vecchia, vous régnerez sur mes bouquins et sur la plus belle mer du monde, Tyrrhemun. Je fais des fouilles et j'ai des vases noirs qui ont 2700 ans, à ce qu'ils disent. Je doute là comme ailleurs. Ampère vous dira que j'ai mis mes économies à acheter le droit de faire des copies dans les archives gardées ici avec une jalousie... par la raison toute simple que les possesseurs ne savent pas lire. J'ai donc huit volumes in-folio, mais la page écrite d'un seul côté, d'anecdotes parfaitement vraies, écrites par les contemporains en demi-jargon. Quand je serai de nouveau pauvre diable, vivant au quatrième étage, je traduirai cela fidèlement. La fidélité, suivant moi, en fait tout le mérite. Toute cette narration est pour amener cette question : Comment intituler ce recueil ? Historiettes romaines fidèlement traduites des récits écrits par les contemporains (1400 à 1650). Mais peut-on dire historiette d'un récit tragique ?

Je ne vous oblige point, monsieur, à une réponse. Vous direz votre avis à notre naufragé. J'ai écrit un roman intitulé V Orange de Malte ( 1 ). Le héros, fils d'un banquier riche, puis ruiné, est sous-lieutenant à Nancy, puis secrétaire intime d'un ministre à Paris. Cela est écrit comme le Code civil. J'ai horreur de la phrase à la Chateaubriand. Si nous vieillissons, vous et moi, monsieur, nous verrons les ouvrages à la Sand offerts à dix sous le volume comme les romans fashionables de Colman à Londres et personne n'en voudra. Alors on les emportera au Canada, et, le provincial aimant l'emphase, on trouvera trente ou trente-six francs des cent volumes.

L'Italie n'est plus comme je l'ai admirée en 1815. Elle est amoureuse d'une chose qu'elle n'a pas. Les beaux-arts pour lesquels seuls elle est faite ne sont plus qu'un pis-aller. Elle est profondément humiliée dans son amour-propre excessif de ne pas avoir tine robe lilas comme ses sœurs aînées, la France. l'Espagne, le Portugal. Mais si elle l'avait, elle ne pourrait la porter. Avant tout, il faudrait vingt ans de la verge de fer d'un Frédéric II, faisant pendre les assassins et emprisonner les voleurs. Un jeune voleur, protégé par moi, avait été condamné à trois ans de galères ici. 11 a dit : Apoplexie à la Madone : Accidente alla M adonna, et il a été condamné à vingt ans do galères. Dans Rome seulement, il y a deux cents assassins, on trouve deux

(I) Titre abandonné, do Lucien Leuwen.

cents cadavres dans les rues (?) ; on guillotine, on fusille par derrière un homme le premier jour de carnaval et deux ou trois le reste de l'année. Nos messieurs Lucas pourraient voir le. bel effet de la suppression de la peine de mort. Je me suis fait raconter par des assassins le monologue qui a précédé le crime. La galère où l'on vit fort gaiement n'est rien ; la peine de mort les effraye excessivement, car ils croient fermement en la Madone, et en Dieu par amour pour la Madone, comme son beau-frère. Engagez le naufragé à vous conter l'histoire sous l.e secret de ce condamné pour lequel j'ai obtenu les lieux d'aisance. Salut et estime.

Adolphe de SEYSSEL.

P.-S. — Compliments à MM. Victor Hugo, Magnin, Lœve-Weymar, Taschereau. Dites bien que les étrangers comprennent le style de Voltaire et de Rollin et rien du tout à M. de S... Ceci est à la lettre. La longueur de mon bavardage vous prouve, monsieur, tout le plaisir que j'aurais à vous consulter. Quel admirable style que celui de Tallemant des Réaux ! Supposez cela traduit par MM. de la Revue des Deux-Mondes.

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