‹ Correspondance de StendhalChapitre 55 sur 134 · A M. LE DOCTEUR PRÉVOST, A GENÈVE · texte numérisé non relu

A M. LE DOCTEUR PRÉVOST, A GENÈVE

Rome, le 8 mars 1835.

Monsieur,

Je suis rempli de reconnaissance pour les bons avis que vous me donnâtes en décembre 1833. (J'ai la goutte et la gravelle, je suis fort gros, excessivement nerveux, et j'ai cinquante ans). Vous me prescrivîtes le vin de Colchique et la privation absolue d'acides.

En rentrant ici, on me proposa un mariage (1), je renvoyai le grand traitement, je me contentai de me priver entièrement d'acides. Je prends trois fois la semaine, pendant six mois de l'année, du bicarbonate de soude ou de potasse. Je rends des graviers parfaitement arrondis, comme par le frottement ; c'est, je pense, l'effet du bicarbonate. Au lieu de peser cinq grains, ces graviers ne sont pas d'un quart de grain et ne produisent aucune douleur. Je rends deux ou

(1) Voir Comment a vécu Stendhal, pp. 58-60.

trois gTEiins (poids) de graAaers chaque semaine, en deux cents morceaux ronds. Je me prive entièrement de café depuis dix-huit mois, les douleurs d'entrailles ont presque entièrement cessé. Elles n'ont pas été au point de me faire jurer depuis la suppression du café. Quand je reprends du café, la douleur revient dans les entrailles et surtout à trois pouces à gauche du nombril. Je déjeune avec du thé et du beurre. Je bois peu de vin ; quand je bois du vin de Champagne, le lendemain je me sens beaucoup plus gai et moins ners^eux. Depuis décembre 1833 je n'ai pas pris six grains de vinaigre ou d'acide de citron. Je me porte fort bien, ce dont je vous remercie. N'y a-t-il rien à faire ? S'il n'y a rien à faire, je vous prie sincèrement, Monsieur, de ne pas vous donner la peine de me répondre ; j'aime mieux que vous soulagiez un malade de plus. Je dine tous les jours avec cet homme judicieux et bon, M. Abraham Constantin, et nous parlons souvent de votre humanité et du soin avec lequel vous écoutez les malades.

Je suis, Monsieur, avec la plus sincère reconnaissance, votre très dévoué serviteur.

H. BEYLE

A ROMAIN COLOMB A PARIS

Rome, le 21 mars 1835.

Cher ami, le bureau a dit à M. L.... : M. Beyle nous prend-il pour des bêtes ? — Or, une fois qu'un sot pense qu'on se moque de lui, de quoi n'est-il pas capable ? J'ai eu beau répondre :

Crois-tu d'un tel forfait Manco Capac capable ?

Quel emplâtre appliquer à cette diable de blessure ? Tant que M. Dijon sera là, ils ne lui présenteront rien d'hostile à signer ; mais lui parti, ma colique recommencera. Réfléchis à cela. — Je m'hébête tout à fait ici. Comment m'amuserai-je quand je serai vieux, si je laisse mourir la bougie qui éclaire la lanterne magique ? Cette raison, qu'un épicier ne comprendrait pas, quoiqu'il s'agisse de bougie, est ce qui me touche le plus. Je prends le tour pédantesque.

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Si M. Dijon n'est pas à clieval, ce serait pont -être lo moment de Ini offrir fe Tibère, que je brûle de lui transférer. Je suis vraiment heureux d'avoir trouvé, dans le cruel empereur, un moyen, non de m'acquitter, mais de témoigner ma reconnaissance. On vient chez moi trois ou quatre fois par mois, pour voir les beaux yeux de Tibère. 11 a une circonstance qu'on regarde comme unique et qui intéresse les savants, d'ailleurs si insensibles au beau ; il y a indication de moustaches et de favoris naissants. Avait-il pris cet usage en Grèce, car rien de semblabh^ à Rome. Si je voulais, j'aurais quinze visites par mois ; mais cette gloire est ennuyeuse. Ce buste sera très-célèbre dans dix ans.

M. d'Houdetot m'a demandé de nouveaux vases étrusques. En avril, je vais voir remuer la terre et je choisirai les moins chers et les plus beaux, deux conditions difficiles à réunir, à peu près comme la pauvreté et l'envie de diri> à M. Public des choses non plates.

J'ai d(î singulières anecdotes sur la Russie, que je dicterai dès que j'aurai un scribe. En revanche, la justice règne en Pruss(>, et il y a une différence énorme entre la Pologne laisse et la I^ilogne prussienne. Un paysan russe, avec la terre à laqut^lle il est attaché, vaut six cents francs. Ainsi quand tu lis : L'empereur à donné au général un tel mille paysans, lis six cent mille francs.

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