‹ Correspondance de StendhalChapitre 57 sur 134 · A M. DI FIORE · texte numérisé non relu

A M. DI FIORE

Civita-Vecchia... {avril] 1835.

Ennuyeux comme la peste.

Je touche ici à la barbarie, j'ai la goutte et la gravelle, et je suis fort gros, excessivement nerveux et j'ai cinquante-deux ans ! Ah ! si j'avais su en 1814, mon père ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc., etc. Je suis si abasourdi de m'ennuyer à ce point que je ne désire rien, je suis noir ; vous comprendrez l'excès de mon marasme quand je vous avouerai que je lis les annonces de la Quotidienne ! en être réduit à ce régime, m'assomme ! j'ignore tout dans ce séjour enchanté...

Le seul malheur est de mener une vie ennuyeuse...

Ah ! que n'ai- je une chaumière ou quinze cents francs dans la rue Saint-Roch! Je suis bien, certainement, mais je crève d'ennui. Le vrai métier de l'animal est d'écrire un roman dans un grenier, car je préfère le plaisir d'écrire des folies à celui de porter un habit brodé qui coûte huit cents francs. Je vais à Rome quand je veux, mais cependant, au fond, il faut tenir à son poste. Or, que faire dans ce poste ? J'y deviens plus stupide chaque jour; je ne trouve personne pour faire ces parties de volants qui s'appellent avoir de l'esprit. Je suis arrivé à ce point de décadence que dès que je cherche à former

(1) Et non à R. Colomb, comme l'indique par erreur M. Aug. Cordier (Comment a vécu Stendhal, p. 51) car Beyle tutoyait Colomb, ce qu'il ne fait pas ici. De plus plusieurs paragraphes de cette lettre, supprimés ici, ne sont que la répétition de lettres de 1831, 1833, 1834 et 1835 ; il y a double emploi évident. {A. P.).

des caractères possibles, je suis absurde ; dans l'alxuuiiud)!»' absence d'idées où je végète, je ressasse toujours 1rs uir-uirs données.

Pas l'ombre de société, et Doniini(jU(> doit dire ([u'il s'amuse et est eiiclianté de sa |ilac(> ! Car l'on m'écrit de Paris qu'il faut, moi aussi, tromper et ne pas dire t\ur je m'ennuie, et cela sous peine de ])asser pour un bomme léger, jamais content de rien. Aussi, viens-je d'écrire à madame Azur que je n'écrirais plus, mais pour garder ma place.... Etre obligé de trembler pour la conservation d'une place où l'on crève d'ennui !

Voyez donc si l'on ne pourrait pas avoir two tbousand (2,000 fr.) à Lutèce ; une cliambre au midi et au einquième. La petite cliambre avec cinq francs de revenu et ciiHi francs gagnés par un roman, serait le bonbeur suprême. Je suis fait pour vivre avec deux bougies et une écritoire, et maintenant en vous écrivant je suis beureux ainsi. Mais je m'ennuie dans mon nid d'hirondelle !

Adieu, j'ai envie de me pendre, et de tout quitter pour une chambre au ciiHjuième étage, rue Richepanso.

L'en nu vé, Paron DORMANT.

Rome, le 15 avril 1835.

]l est inutile, dites- vous, grand philosoj)he, de lui chercher une vhambre nu midi et au cinquième ; ce sont les propres mots de votre lettre. Ce sont aussi les mêmes mots dont se servait Paul-Louis Courier, dans cette fameuse promenade de f[uatre heures, le mardi gras, tête-à-tête avec moi, et qui se termina par un diner <lie/. Piffi, qu'il trouva trop cher, ce (jui me donna beaucoup d'orgueil ; il fut tué huit jours après. Mais l'orgueil ne vint pas de la mort de ce grand homme, mais de voir qu'il partageait des faiblesses abominables, que le courant de la conversation me porta, ce jour-là, à lui confier ; et comme il les partageait, leur récit ne l'ennuyait point. ;< Je ne crois pas que la position de Dominique soit mauvaise ». Tant pis ! mille fois tant pis !

La petite chambre, avec cinq francs de revenu et cinq francs gagnés par les Bois de Prémol (1) serait le bonheur suprême.

11 n'y a pas de musique à Rome. Quatre années de solitude, avec des buses savantes, qui répondent après avoir pensé un quart d'heure, m'assomment, quoique chaque année de cette solitude ait été payée, d'abord onze mille francs, et maintenant depuis les ordonnances de M. Victor (2) sur les chanceliers, neuf mille huit cents francs seulement.

J'ai adoré, et j'adore encore, du moins je le crois, une femme nommée mille ans. La passion a été une folie de 1814 à 1821. J'ai obtenu en mariage sa sœur aînée, nommée Rome ; c'est un mérite grave, sévère, sans musique ; je la connais exactement et à fond ; il n'y a plus rien d'exalté ni de romanesque entre nous après quatre années de matrimonio; je l'abandonnerais avec plaisir pour Mademoiselle Valence, de laquelle on dit beaucoup de bien ; mais le caractère d'une jeune fille est un problème. Si, au lieu d'une anguille, je trouve, en plongearU la main dans le sac fermé, que je n'ai saisi qu'un serpent ! — Je n'ai pas voulu me marier, il y a un an, à une grande jeune fille qui alors me voulait du bien, à cause du beau-père qui, amoureux de la juria francese^ prétendait vivre avec moi.

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