AU BARON DE FORMONT
Consul général de France à Livourne.
Civita-Vecchia, Août 1835.
Le 21 août, une affiche a appris au commerce étonné que les droits à l'entrée des tissus de laine de toute nature étaient doublés. La livre de drap payera 6 pauls au lieu de 3 pauls 25, suivant le cours de ce jour. Le doublement des droits sur les draps peut frapper nos manufactures,
(1) Voir F. Chambon. Notes sur Mérimée, p. 8.
(2) H. Cordier. SUndhal et ses amis. Notes d'un curieux. 1890, pp. 100-103, en note.
en ce sens que les appro\asionnements à livrer sont en route pour les Etats de Sa Sainteté ou sur le point d'être mis en route. Les négociants romains s'arrangent pour recevoir leurs draps vers le mois d'octobre, époque du commencement des ventes. Les traites représentant la valeur de ces envois sont payables six mois après la réception de la marchandise.
Le négociant des Etats de Sa Sainteté se trouvant avoir à débourser, au moment où il va recevoir les draps une somme double de celle sur laquelle il avait compté, somme que peut-être il n'a pas, prendra peut-être la parti de laisser les draps pour le compte de la maison de fabrique, afin d'engager cette maison à entrer pour une part quelconque dans le payement de ce droit imprévu. D'autres négociants s'empresseront peut-être de contremander les envois.
On parle d'une augmentation du droit de patente sur les boutiques, d'un droit sur les appartements à louer, enfin d'une augmentation d'un bayoc sur le sel.
Agréez, etc., etc.
H. BEYLE
A ROMAIN COLOMB, A PARIS
Civita- Vecchia, le 27 octobre 1835.
Plus un homme a d'intelligence, moins il a de sentiment.
Je viens de passer l'été, la saison des chaleurs, sur la montagne volcanique d'Albano, à cinq lieues de Rome. Nous avons eu des orages épouvantables ; les coups de tonnerre semblaient déraciner les maisons, dans lesquelles les habitants terrifiés s'empressaient de s'enfermer.
.l'en ai vu, et des plus sages, se jeter à genoux au moment de certains éclats de tonnerre vraiment épouvantables, et dont le bruit semblait sortir de terre.
Un seul homme avait du sang-froid, un petit vicaire, qui a une bouteille de Leyde, au moyen de laquelle il foudroie les fourmis qui se promènent sur son balcon de fer.
Ces orages ont centuplé la dévotion par la teiTcur ; car les trois quarts de la dévotion ne sont que de la terreur.
Le vicaire, quoique croyant, avait peine à contenir sa curiosité, et se la reprochait presque. Un soir, sur le minuit, nous jouions au pharaon, nous étions bien une vingtaine de personnes autour d'une immense table ; le tonnerre grondait d'une façon étonnante depuis un quart d'heure ; il était entremêlé de bouffées de vent d'une force incroyable sur cette montagne isolée et qui domine la mer, comme tu sais.
Comme minuit achevait de sonner, un coup de vent a ouvert une petite fenêtre mal fermée, brisé les vitres et éteint toutes nos lampes à l'exception d'une seule ; tout le monde se leva, la plupart des femmes se jetèrent à genoux.
Le vicaire me cria : « Un courant électrique ! » En effet, je crus voir comme un trait de flamme bleuâtre qui traversait la petite fenêtre.
« Le péril est passé, ajouta-t-il après deux secondes ; mais il est mieux cependant d'empêcher le courant d'air, car nous sommes diithlement élevés. »
Comme il s'approchait de la petite fenêtre pour la fermer avec une de ces chaises de cuir antique qui ont le dossier fort élevé : « Ah ! monsieur l'impie, s'écria une vieille femme, qui parle de sa science ! — Impie, impie ! » s'écrièrent à l'envi toutes ces femmes qui étaient à genoux, et avaient commencé les litanies de la Vierge.
Le vicaire et moi nous fermions la fenêtre à grand'peine : les petites vitres étaient cassées, le vent s'engouffrait en nous jetant aux yeux une abominable poussière d'eau.
'i Interceptons le courant d'air avant le prochain coup de tonnerre», me disait froidement le vicair(> ; nous y réussîmes enfin en décrochant les volets d'une autre fenêtre.
A M. SUTTON-SHARPE, LONDRES (1)
Rome, le 24 novembre 1835.
En échange des nouvelles intéressantes que vous me donnez, cher ami, je vous envoie quelques croquis biographiques ; ils vous donneront une idée de la manière dont on traite ici les affaires. D'ailleurs, pendant un voyage en Italie, vous pouvez rencontrer ces individus dans quelques salons, et alors ces renseignements acquerraient un véritable intérêt.