‹ Correspondance de StendhalChapitre 62 sur 134 · TARTARIE CHINOISE · texte numérisé non relu

TARTARIE CHINOISE

Principaux honnêtes gens du pays.

Probité. — Talents. — Lumières. — Naissance.

M. Mangacci Vincent était conducteur de fiacre à Rome. Créé chevalier par Pie VII pour avoir affichée les excommunications contre Napoléon à la porte de Saint-Jean-de-Latran, on lui donna en outre la ferme du macinato (de la farine), source de gains énormes pour ce fermier général. Riche, superbe, prepotente (abusant de son crédit), protecteur de cette affreuse canaille, inconnue hors de l'Italie, nommée les sbirri ; chef des Transteverins en mars 1831, lors de la révolte de Bologne.

(1) Cette lettre figurait dans la copie fournie par M. Romain Colomb pour les deux volumes de Correspondance inédite, désignés sous le titre à'Œinres posthumes' dans l'édition des Œuvres complètes de Stendhal, publiée par la maison Michel Lévy frères, en 1854-1855. Elle aportit le X" CCCXXI, et était paginée sur l'épreuve : p. 220, 221, 222, 223, 224, 225, t. II.

M. Julien Lemer, chargé par l'éditeur du classement et de la revision de Poeuvre complète, avait lu cette lettre en manuscrit et en épreuve. Surpris de ne plus la retrouver dans les volumes définitifs lors de leur mise en vente, il parvint à trouver, à l'imprimerie Simon Raçon, une épreuve en première de ce curieux morceau, criblée de corrections typographiques, qu'il fit encarter et relier dans l'exemplaire de sa bibliothèque. C'est d'après cet exemplaire unique que, grâce à l'amabilité de M. Lemer, cette lettre a pu être reproduite intégralement. (C. S. ;892). Nous avons complété cette lettre sur la copie qu'en a faite M.Auguste Cordier. (Collection C. Stryienski). A. P.

M. Massaiii (Paul), maestro di casa, intendant du cardinal Rernetti et maître absolu du cœur de ce ministre, possède un grand nombre d'emplois. Ami intime de Mangacci, qu'il aida jadis à afficher les excommunications, action qui n'était pas réellement périlleuse, mais qui, sans doute, le paraissait beaucoup à leurs yeux.

M. Massani vend les grâces, escamote les adjudications, prélève une part sur le prix des fermes adjugées par le gouvernement. Les sels et les tabacs, qui rendaient douze cent mille écus, ont été adjugés à MM. Torlonia et Cie pour huit cent mille écus. 11 est vrai qu'à monsieur il en rend quelque chose : on comprend que ce monsieur est Mangacci M. Massani a rendu des services grands, aux yeux du ministre actuel, en enrôlant les Transteverins et la canaille de toute espèce, lors de la révolte en mars 1831 ; M. Massani était uni à Mangacci, NucietGragzioli le Boulanger.

Cardinal Bcrnetti, quelque esprit naturel, sans talents administratifs, chargé de dettes qu'il voudrait payer. Son jugement est assez sûr pour voir qu'il en est au commencement de la fin. Le beau sexe est l'objet de ses attentions ; ami du brio de la princesse Doria, Bernetti est rusé et fin politique.

Monseigneur Vanicelli Casoni, gouverneur de Rome et directeur général de la police, furieux, arbitraire, sans aucun talent, adonné au vin.

Monseigneur Mattei, imbécile, trésorier général de la Reverendissima Caméra apostolica. Ne sachant rien absolument en finances et en administration ; entièrement dirigé par deux subalternes, comme tous les grands de cette cour, (les subalternes sont des témoins nécessaires de leurs peccadilles amoureuses, et qui pourraient les perdre).

MM. l'abbé Neri, secrétaire, et Galli, compntista (à peu près sous-chef de bureau), mènent le trésorier ; ce sont d'adroits fripons. On dit que leur maître s'opposa dernièrement à une volerie sur les tabacs et sels.

Le cardinal Dandini, Prefetto del huon governo, — inepte à un haut degré, mené pour toute chose par un simple employé, l'adroit coquin Diamilla.

M. Fabri, sculpteur médiocre de Venise, délateur connu auprès du redoutable tribunal du vicaire; il s'est chargé, conjointement avec sa femme, de garder une des maîtresses du cardinal-vicaire. Ce cardinal va voir sa maîtresse chez Fabri, lequel a obtenu la survivance d'Antoine d'Esté, directeur du Musée du Vatican. Fabri est, de plus, espion et délateur au service de l'Autriche.

Le marquis Marini, fils d'un marchand de poisson, dévoué aux jésuites, auteur prétendu de quelques ouvrages faits par des teinturiers, directeur des catastri (cadastres), accusé de friponnerie par ses employés. On a reconnu qu'il avait, en effet, volé trois à quatre cent mille écus ; mais l'ancien ministre des finances, feu le cardinal Guerieri, son protecteur et associé pour le vol, a imposé silence aux employés. Ces pauvres diables continuent à soutenir leur dire auprès du pape, mais on ne les écoute pas.

M. Philippe Tomassini de Foligno, anciennement rédacteur des Almanachs de ce pays, maintenant secrétaire général du Camerlingato, lié avec l'ex-jésuite Reggi (ou Rezzi), autre employé du Camerlingato, tous deux grands ennemis de la France et de toute idée libérale. Ils ont eu l'esprit de dominer entièrement les camerlingues Pacca et Galeffi, grands fripons hypocrites. (Je parle de T... et Rezzi) ; ils volent et gouvernent l'Etat à leur volonté, font commerce des rescrits de privative (privilèges financiers), ils imposent des dazzi (droits) de douane arbitraires ; deux des plus grands et des plus pernicieux coquins d'une administration qui en est remplie.

Le marquis Ugo del Drago [Bissia, Gentili)^ frère du Maggior d'Uomo actuel du pape, ennemi de la France et de toute idée généreuse, fut choisi par Léon XII pour directeur de l'imprimerie et de la chalcographie camérale. Il est sans talent aucun, prepotente, méchant, sans principes quelconques, touche un fort traitement et gâte tout dans l'administration qui lui est confiée.

M. Paul de Romanis, fils du libraire. Ses services comme espion lui ont valu la noblesse {fatto cavalière). Il a un emploi de délateur en affaires politiques ; outre cela, il est maintenant sous-directeur de l'imprimerie centrale ; il a été appelé là par del Drago, digne acolyte d'un tel coquin.

F. Fumaroli, autre insigne coquin chargé de crimes, a joui d'un immense crédit sous Léon XII ; il faisait partie de la Camarilîa d'alors, qui imposait des édits tout faits à ce pauvre vieillard le cardinal délia Somaglia, en ce temps-là secrétaire d'Etat, pour la forme. M. Fumaroli obtint la ferme de l'octroi {Dazio di consumo). ainsi que de grosses sommes de Léon XII ; il les gagnait, assure-t-on, par des crimes ou plutôt, ce me semble, par d'affreuses injustices.

Le comte Vincent Piancini de S..., directeur del Botto e Registro, a plusieurs autres emplois : homme à renvoyer bien vite ; jésuite, fripon, ennemi de toute pensée libérale.

[l\\ COKHESPONDANCE DE STENDHAL

Thomas Minardi, bon dossinateurjésuite, espion, il s'introduit dans les maisons comme maître de dessin ; l'un des gfjands affidés du cardinal Bernetti et du gouverneur ; il rend de nombreux services à ces messieurs ; un des principaux agents de la haute police du pays ; coquin complet ; un des grands prêtres du culte grec.

M. Minardi, cardinal de \'..., eut h talent de s'introduire dans les loges des francs-maçons et ensuite révéla les secrets, s'il y en a, et donna la liste des frères. Dévoué aux jésuites, rusé politique, grand ami et confident du cardinal Bernetti ; du reste, employé supérieur à l'administration del Botlo e Registro.

Les frères Grazioli, Jacques, présidents du tribunal de commerce, insignes fripons. Jacques, ennemi jusqu'à la fureur de tout sentiment généreux ; ne respirant que des supplices pour les partisans du progrès; entrepriMieur de l'éclairage de Home. Espions politiques, les deux frères fréquentent hubitu(^llement le cabinet littéraire d<> Cracos al Corso. Outre les deux frères Grazioli, on rencontre dans ce cabinet l'abbé Fea de Coppi de T..., espion, le comte Melchiorri, l'avocat don D... d'A... de F..., et beaucoup d'autres individus dévoués au gouvernement qui, eu l'écompense des services qu'ils lui rendent, leur donne les moyens de voler impunément.

Voyons maintenant ces coquins en action.

Il existe beaucoup de tribunaux civils et criminels, et l'autocrate suprême en crée an besoin. Ce sont de véritables commissions., comme celles du cardinal de Richelieii.

h'Uditore santissimo est le grand ministre de cette partie de l'administration si funeste au public ; un rescrit santissimo, on interrompt le cours de la justice, on impose silence au bon droit.

L'un des tribunaux les plus pernicieux est le tribunal du commerce, composé de deux iinljécilcs, et du président Jacqu(\s, l'un des voleurs les plus effrontés et les plus adroits, (|ui en est le président. Son principal moyen de faire de l'argent est de protéger les banqueroutiers frauduleux ; il leur vend, d'abord, un sauj-conduil.,c\j ensuite un provisoire (une pension alimentaire), jusqu'à la formation dello stato patrimoniale, ou bilan définitif de la banqueroute. Par exemple, dans la banqueroute Santangeli et Paccinci, ils ont accordé à ces messieurs un provisoire de soixante écus par mois. On calcule que, sans compter ce que les juges obtiennent de cette manière, leurs droits patents absorbent environ le tiers de l'actif de la banqueroute. Les négociants bon-

nêtes n'obtiennent justice qu'au moyen de leur crédit particulier ; c'est-à-dire par l'injustice.

C'est encore par le moyen de Viiditore santissimo que des familles patriciennes ou d'autres, après s'être ruinées par leurs fortes dépenses, obtiennent un administrateur. Elles indiquent ordinairement le sujet qu'elles désirent et qu'on leur accorde toujours. C'est, en général, un cardinal, qui délègue un monsignor avec les plus amples pouvoirs. Ce prélat commence par suspendre toutes les procédures dirigées contre son administré ; il ne paye personne, mais, en revanche, force tout le monde à payer ce qui est dû à son administré ; tout le crédit du cardinal et du prélat est employé à activer les rentrées ; qui pourrait résister à une telle puissance ?

Monsignor Foscolo avait tous les goûts dispendieux ; il fit environ trente mille écus de dettes. Pressé par ses créanciers, il eut recours au pape, qui lui fit cadeau de trois mille écus pour faire un voyage, et, par un rescrit santissimo, il fut défendu aux créanciers d'agir contre la personne sacrée de monseigneur ou contre ses propriétés. Monsignor Nardi, indice di signatura, obtint un semblable rescrit santissimo.

Feu monsignor Mauri, de la secrétairerie d'état, vola une grande partie de leurs biens à ses pupilles ; il achetait les juges par des emplois, ou les gagnait au moyen de son crédit ; tout cela a été prouvé par pièces authentiques.

Il est presque inutile d'ajouter que le régime le plus arbitraire règne dans les formes de procéder de tous les tribunaux criminels ; ils ne se font pas faute de perquisitions, de détentions préventives, etc., etc. Le plus infâme de ces tribunaux est, sans contredit, celui du vicaire, qui a conservé les formes employées par l'inquisition espagnole. Ainsi, le procès est secret et l'accusé ne peut avoir de défenseur ; on y envoie aux galères, ou on condamne à de fortes amendes ceux qui oublient de faire leurs pâques. Il est vrai qu'avec un protecteur ou, à défaut, avec de l'argent, on parvient souvent à adoucir les rigueurs des terribles juges du tribunal du vicaire.

Le cardinal Dandini a chez lui la femme d'un cocher, qu'il fait retenir aux galères pour un léger délit. La moindre affaire de ce genre serait sévèrement punie chez un laïque, à moins, cependant, que le laïque n'eût de puissants protecteurs, auquel cas tout lui est permis.

A M. Dl FIORE, A PARIS

Rome, le 25 novembre 1835.

J'ai toujours aimé tendrement le président de Brosses ; pourquoi cela ? je l'ignore. Mais, après Mozart et Cimarosa, c'est peut-être l'homme que j'aime le mieux ; je l'aime presque autant que le Corrège. L'amour est, comme vous le savez, le père des imprudences. Moi, me mêler du livre d'un autre et dans ma position !

Malgré moi, par amour, j'ai donc fait neuf pages de préface (1) ; ensuite le lendemain j'ai corrigé et ajouté une dixième page, qui ne vaut pas grand'chose. Comprendrez-vous, le baron Poitou, qui s'établit à grand bruit dans sa loge aux premières, aux Français ? Peut-être cela est-il commun à Paris. Voilà pourquoi je maudis mon exil. J'ai donc envoyé cette préface à M. Levavasseur, et le petit-fils du président la trouvera infâme. Tant mieux, alors tout est fini. Si elle plaît à M. Lavavasseur, s'il peut la faire passer, il l'imprimera en épreuves. Alors, lisez-la et, si vous pouvez, priez M. Dijon de la lire. Corrigez trois genres de fautes : les fautes de bon sens, les fautes de style, les imprudences.

Renvoyez l'épreuve, par vous changée et corrigée, à M. Lavavasseur, et il la placera à la tête de ces charmantes lettres. Si la préface vous ennuie, jetez-la au feu et n'en parlons plus.

Depuis le choléra de Marseille et de Gênes, surtout, je n'ai pas lu un pouce de littérature française ; jugez de ma barbarie et qui pis est de mon ennui.

Je ne voudrais pas de Gibraltar ; l'Anglais morose et ayant besoin de donner un coup de poing au carreau de vitre, pour s'amuser, est ma bête noire. Je ne voudrais rien casser, pas même les sots Komis, qui m'ont pris en grippe, mais seulement les oublier.

J'ai tâché de bien écrire, priez Colomb de vous lire ma lettre.

D'Alembert avait la pierre à soixante-quinze ans, et n'osait se faire opérer ; il disait : « Qu'ils sont heureux ceux qui ont du courage 1 » Je

(I) Cette préfnre a paru flans la Revue de Pans, en 183G, sous le titre de : La Comédie est impossible en 1836. (R. C). Depuis, elle a été réimprimée à la fin des Chroniques italiennes. Edition Lévy, 1855. (A. P.)

dis, moi, qu'ils sont heureux ceux qui ne s'ennuient pas ! Croiriezvous que je mourrais de joie si j'étais cassé ?

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