‹ Correspondance de StendhalChapitre 74 sur 134 · A M. ABRAHAM CONSTANTIN (1) A ROME · texte numérisé non relu

A M. ABRAHAM CONSTANTIN (1) A ROME

Paris, le 11 juillet 1837.

Cher ami, j'ai été absent pendant six semaines ; à mon retour, j'ouvre votre lettre ; vous devez me croire mort ou bien oublieux, ou bien ni l'un ni l'autre.

Je me souviens fort bien que je voulus vous écrire le jour de l'ouverture de l'exposition ; mais je fus tellement navré par la triste vue d'une médiocrité aussi générale, que je n'en eus pas la force ; je n'aurais voulu accepter, si on me les avait donnés en cadeau, que quelques paysages ; par exemple, la Vue de Dinan, par M. Dagnan. Le Charles Z^*" et le Strafford, de M. Delaroche ne sont que des tableaux de genre, vus au microscope ; ils ont eu beaucoup de succès dans le grand monde ; c'est qu'il s'est reconnu dans les personnages de M. Delaroche ; ils sont vêtus avec la plus grande recherche, et leurs figures n'annoncent aucune énergie. L'énergie, dans tous les genres, est la bête noire de la bonne compagnie ; elle a été enchantée du salon, parce qu'elle n'y trouvait aucun de ces essais hardis qui annoncent de l'énergie. On veut, toutefois, une certaine élégance et de l'esprit. On a trouvé fort plat le grand tableau de M. Signol, qui, dit-on, cherche à se concilier les suffrages des dévots.

On a trouvé le Saint-Clair de M. Flandrin, une chute immense ; après les envieux du Dante, c'était mon jugement de Rome. On n'a pas daigné regarder l'immense tableau de M. Tassy ; on s'est surtout moqué de son portique de restaurateur nouvellement badigeonné. Court a fait de bons portraits. M. Dubuffe peint les duchesses comme si elles étaient des filles ; peut-être ne se trompe-t-il pas. Il a martyrisé la figure du général Athalin, fort ressemblant d'ailleurs ; jamais on n'a appliqué la couleur sur une toile avec plus de négligence : un aveugle, en passant la main, croirait qu'on a voulu peindre des montagnes.

Trois ou quatre Allemands ont paru au Salon; l'un d'eux, qui s'appelle à peu près Winterhalter, a peint le Décaméron ; huit jolies femmes et deux hommes assis sur le gazon, dans une villa, près San

(1) Pfiiiliv sur l'-inail. Cf. I.fttiv il<' Donato Ruffi, Soirées du Slendlial-club. p. 236.

Miniato. Cela ressemble à un éventail ; le paysage est fort ressemblant. M. Paturlo a acheté cela huit mille francs. On a estimé les trois autres Allemands ; mais leur couleur est trop laide, tout est gris ; il en est de même du Christ de M. Scheffer; cela a l'air d'une esquisse, fort terne et fort grise, de quelque élève de Paul Veronèse. M. le duc d'Orléans a acheté ce tableau pour la chapelle luthérienne de madame la duchesse d'Orléans, aux Tuileries.

Dans ce moment, on est fou de l'école espagnole ; on méprise assez les écoles d'Italie et l'on paye fort cher les tableaux flamands. M. Taylor a déployé en Espagne beaucoup d'adresse et de résolution : à Barcelone, le chef de l'émeute, qui était dans la rue, est venu lui offrir d'acheter pour dix mille francs les tableaux d'une église qu'on allait brûler dans deux heures. Ce chef lui a donné cinquante hommes de l'émeute pour décrocher les tableaux au plus vite. Quand les happes qui tenaient le cadre étaient trop difficiles à briser, on coupait la toile tout près du cadre, et l'on jetait la toile en bas dans l'église. L'homme de l'émeute avait tant d'estime pour M. Taylor que, comme celui-ci voulait le payer, il lui a dit : « Vous savez bien que je n'ai pas le temps de recevoir votre argent ; je reviendrai demain ».

J'ai oublié de vous dire que M. Taylor a rapporté au Louvre cent vingt tableaux espagnols, dont vingt sont des chefs-d'œuvre ; ils sont de Murillo, Velasquez et Cano ; on y trouve une vérité austère. Ces Espagnols sont admirables pour peindre un moine qui a peur de l'enfer ; les plis mêmes de sa robe vous donnent cette idée ; du reste, jamais de beau idéal. Ces tableaux ont coûté un million au roi, qui, dit-on, a voulu doimer une gratification de soixante mille francs à M. Taylor qui a refusé.

Quand M. Taylor avait acheté ces tableaux en Espagne, il les faisait emballer dans de la laine et disait à tous les corps de garde qu'il rencontrait que ses ballots contenaient de la laine ; il payait successivement tribut aux christinos et aux carlistes. Arrivé à la frontière, il était obligé de faire sortir ces ballots de laine en contrebande.

M. Taylor raconte; que l'on trouve souvent en Espagne des couvents qui contenaient deux cents moines il y a trois ans, mais qui maintenant n'en ont plus que cinquante, encore ces cinquante meurent de faim ; on oublie de leur payer leurs pensions, et ils vendent, sans aucun scrupule, les tableaux de leur église.

M. Aguado, qui maintenant est marquis de las Marismas, a formé une galerie de tableaux dont son portier remet la liste aux personnes

qui ont des billets de M. Aguado. Cette liste annonce : six Corrège, huit Raphaël, etc., c'est-à-dire qu'il n'y a ni Corrège, ni Raphaël, mais huit ou dix tableaux espagnols forts remarquables.

AU COMTE CINI, A ROME

[Paris], rue Caumartin, nP 8, le 12 août [1837].

Cher Comte,

Je reçois votre lettre du 24 juillet. Je vais m'occuper de trouver un bon avoué et de le charger de la recherche du deuxième testament de madame Canfora.

J'ai un travail qui peut-être m'obligera à voyager. Mais comptez sur moi. Mille compliments à nos amis.

D. GRUFFO PAPERA.

Je suis on ne peut plus sensible, madame la Comtesse, aux dix lignes aimables que vous voulez bien m'adresser. Je ne prends intérêt à Rome qu'à cause des maisons Cini et Caetani. Mais cet intérêt est bien vif. On nous alarme ici par des bruits de maladie. Allez à Lucques pour peu que Rome soit meurtrier. Rappelez mon nom et les gâteaux à vos aimables enfants, et souvenez-vous quelquefois, Madame, du plus respectueux de vos amis.

iV° 8, rue Caumartin {Paris], le 28 septembre [1837].

Mon cher Comte,

Je suis arrivé il y a six heures de la Bretagne. Votre lettre de Castello m'a fait le plus vif plaisir. J'ai compris dans ce péril combien

108 COHHESFONDANCE DE STENDHAL

profondément je vous suis attaché ainsi qu'à vutre aimable famille, à Annibal et aux Caetani. Grâces à Dieu, à l'exception de ce bon Chevreri, aucun homme de mérite n'a péri, mais allez au loin ; gare la recrudescence comme à Paris et à Naples. Je me hâte de vous écrire. L'avocat que j'avais chargé de votre affaire m'a écrit en Bretagne une lettre qui probablement s'est égarée. Envoyez-moi une procuration comme je vous l'avais écrit il y a deux mois. 11 faut une procuration bien en règle devant le notaire de l'ambassade de France (je crois), pour pouvoir prendre une expédition du testament de madame Cini, femme Canfora.

On adressera un avis à tous les notaires de Paris et des environs. On leur demandera d'avertir M. [en blanc] avocat, rue [en blanc], n° [en blanc], s'ils ont reçu un testament de madame Canfora. Ces avis coûteront 1 fr. 50 par ligne. Pour six lignes ce sera 9 francs.

Je vous écris à la hâte afin de ne pas perdre de temps.

L'avocat, une fois qu'il aura le testament, vous dira s'il est bon. Si cela est possible, laissez en blanc le nom de l'avocat.

Mes respects à madame Julia. Le journal français qui ment le moins c'est le journal du Commerce.

Les élections se feront le 15 novembre et donneront un quart de nouveaux membres.

La reine Victoria est amoureuse de lord S... qui est amoureux de milady C... On l'a envoyé à Madras à trois cent mille francs d'appointements.

Envoyez une procuration bien (ui règle pour prendre expédition des testaments de madame Cini, femme Canfora.

A SUA ECCELLENZA IL SIGNOR CONTE CINI, Rome, Etats Romains.

[Paris], rue Caumartin, n'* 8, le 10 octobre [1837].

Votre lettre, mon cher Comte, me fait le plus vif plaisir. Je demande sans cesse de vos nouvelles à M. Lysimaque ; dans les commencements, il me répondait que vous étiez à Naples, puis il a su que vous

étiez à Castel Gandolfo. Je suis ravi de vous voir loin de Rome, mais où est Castel Cellere ? Comment adresser ma lettre ? Je suis ravi d'apprendre que l'aimable comtesse n'a point été exposée à voir de près toutes les horreurs du choléra. Mais n'oubliez point que souvent le choléra s'y prend à deux fois pour décimer un pays et la seconde fois il s'adresse surtout aux classes élevées. 11 faudrait choisir quelque ville de montagne point trop ennuyeuse. Si le choléra revient à Rome, vous pourriez passer à Florence, ou prendre le bateau à vapeur et venir jusqu'à Marseille. Maintenant, il n'y a plus que deux décès cholériques par jour, ce qui veut dire que dans un mois il n'y aura plus de choléra du tout. Cette ville étrangère serait plus amusante que Florence pour l'aimable comtesse.

J'espère que vous aurez lu la lettre que j'ai envoyée à Lysimaque le jour même de mon retour à Paris. Lorsque je partis, je fis parler à un avocat connu par un de ses amis ; il refusa de se charger de cette affaire très peu importante. J'allai chez un second avocat, que je ne trouvai point ; il m'a écrit une lettre pour me dire qu'il fallait absolument une procuration d'une personne intéressée, c'est-à-dire du mari ou du frère.

Ce qui m'est resté de mon cours de droit m'avait donné la même idée et je vous demandai une procuration dans le temps.

La lettre que l'avocat m'a écrite en province ne m'est point parvenue parce que j'ai quitté la ville le jour même que sa lettre a dû y arriver.

Envoyez-moi une procuration qui m'autorise à prendre expédition, chez tous les notaires de France, des testaments que madame Canfora aura pu y faire ou y déposer. Approuvez- vous que Ion fasse insérer dans les journaux un article dont l'objet serait de demander aux notaires de Paris et des environs s'ils ont reçu un testament de Mme Canfora ?

lime semble que vous pouvez faire cette procuration dans le lieu où vous êtes, faire certifier la signature du notaire par le délégat, envoyer cette pièce au secrétaire d'Etat à Rome par votre homme d'affaires qui la portera ensuite à l'ambassade de France. On m'enverra la procuration, je ferai certifier la signature par le ministre des Affaires étrangères et alors je ferai agir l'avocat (1).

(1) Les douze premiers paraf^raplios de cette lettre, jusqu'au mot Commerce, ont été dictés. La fin et toutes les autres lettres sont de la terrible écriture de Stendhal.

Je suis bien fâché de tous ces retards, mais vous voyez qu'il n'y a pas de ma faute.

Je ne conçois pas, en vérité, pourquoi l'aimable Don Philippe est resté à Rome ; le choléra ne se communique point par le contact, mais dit-on, par les exhalaisons qui sortent du corps des mourants. Quand vous écrirez à Don Philippe, rappelez-lui, je vous en prie, qu'il est à craindre que le choléra ne vienne une seconde fois à Rome ; alors, comme à Berlin, il commencera ses ravages par les gens qui habitent des palais. Il devrait aller à Florence ou profiter de l'occasion pour venir à Paris ; je lui donnerai une chambre dans mon appartement situé à cent pas du boulevard. Mes affaires à Paris n'étant pas encore terminées, je vais être remplacé jusqu'à mon retour à Civita-Vecchia par M, Doumerc ; c'est le plus ancien des élèves consuls, fort joli garçon, comme ils le sont tous. Il a passé quatre ans à Athènes et ensuite dix mois en Hollande. Il m'a dit qu'il comptait aller voir Venise et arriver à Civita-Vecchia vers la Toussaint. Je prends la liberté de vous le recommander. Vous trouverez un jeune homme à petite taille et qui a un ton parfait. Mais je voudrais bien pour vous et non pour M. Doumerc de ne pas vous savoir de sitôt à Rome. Souvent, quinze jours après que le choléra a disparu d'un pays, il attaque les imprudents qui y retournent.

J'ai été bien sensible à la mort de l'excellent Chiaveri ; je l'ai apprise par 1(» Diario auquel je me suis abonné pour avoir des nouvelles du petit nombre de Romains qui me sont chers, mais ceux-là je les aime infiniment. Dites-le bien, je vous prie, à notre excellent Annibal. Le devoir l'entraîne auprès de son père, mais ne ponrrait-il pas persuader à ce vieillard singulier de quitter Rome lors de la seconde édition de la maladie ?

Si vous avez de l'amitié pour moi, achetez des gâteaux au café et dites aux enfants que c'est M. B. qui les leur envoie.

On pense que les élections amèneront cent nouveaux membres à la Chambre et que le ministère s'adjoindra le maréchal Soult.

Le journal intitulé IdiPresse tire 14,000 exemplaires; le 5" l'éc/e, 11,000; le Constitutionnel, 9,000 ; les Débats, 8,000. Le moins menteur des journaux, c'est le Commerce.

Je commence à trouver bien longue l'absence qui me sépare de mes amis de Rome. Présentez, je vous prie, à l'aimable Comtesse, l'hommage de la plus sincère affection. Ne m'oubliez pas auprès d' Annibal,

de D. Philippe et de D. Michèle. Peut-être vous re verrai- je au mois de février.

Adieu, cher Comte, mille et mille amitiés.

Page 1