I. (1) AU BARON DE MARESTE
[Paris] Jeudi [1837].
Jf crains de ne pas vous voir jeudi soir, au cercle, et d'oublier les 3 articles suivants :
lo Quand allez-vous chez Maisonette ?
2° Quand voulez-vous venir déjeuner, à midi, chez Lorres, rue Richelieu ? Je vous paierai h di-jcuncr et vous viendrez avec Colomb,
(1) Collectiun de M. P.- A. Clifraiiiy.
me servir do témoins, chez un notaire de la place des Pyramides, pour mon mariage.
30 Les 10 volumes de Thibaudeau valent-ils 50 fr. ? C'est ce que m'en demande votre libraire.
C36. — I. (1) AU BARON DE MARESTE
[Paris-lS31.]
Depuis deux jours, je vis seul avec la fièvre et le rhume. Je ne pourrai être des vôtres domain lundi, je préviens Clara.
J'ai votre billet dont je n'ai pu faire usage. Je le voudrais, samedi prochain, pour M"® et M. Colomb, s'il n'est pas engagé. J'ai lu Hérodien dont je suis fort content. Los folies d'Antoine, fils de Sévère, me plaisent.
COTONET
A ROMAIN COLOMB A PARIS
Paris^ le 10 janvier 1838.
Voici de curieux renseignements que j'ai recueillis hier soir, dans une réunion de gens d'esprit et bien informés de tout ce qui concerne l'Angleterre ; fais-en ton profit et celui dos tiens.
Les Anglais ne vivent que d'idées do rang. Leur grande affaire, celle à laquelle ils songent dix fois par jour, c'est de tâcher do pénétrer, de se faufiler dans le rang immédiatement supérieur à celui dans lequel ils vivent. C'est uniquement dans ce but qu'ils aiment l'argent.
Devinerait-on ce que viennent de faire sept frères, fils d'un riche négociant qui a six millions ? Chez nous, chacun songerait à ses plaisirs et calculerait, ceux qui songent à l'argent du moins, qu'un jour il aurait une fortune de près de neuf cent mille francs. Que les préoccu-
(1) Collection de M. P.- A. Cheramy.
pations des frères anglais sont différentes ! Les six cadets veulent être les younger brothers (i) d'une grande famille et supplient leur père de fonder un majorât de cinq millions en faveur du frère aîné.
Le père n'est point étonné ; mais, en homme raisonnable, il les engage à aller, chacun de son côté, dans de petites villes, à trente ou quarante lieues de celle qu'il habite et de là, de lui écrire chacun une lettre, après une semaine de réflexion. Les lettres, contenant la prière en faveur du majorât, arrivèrent le même jour, et le lendemain le père commença les démarches nécessaires pour le fonder. Ce père est mort, et le fils aîné jouit d'une fortune de six millions ; chacun des cadets a sept mille francs de rente.
Le cœur humain éprouve un vif sentiment d'attendrissement quand il voit le pouvoir qui, d'un mot, pourrait le rendre parfaitement heureux, réuni à toutes les apparences de la grâce et de la faiblesse.
De là les folies des Anglais à la vue de leur reine Victoria, sentiment absolument incompréhensible à l'immense majorité des Français. Jugeant d'après ce qui se passe chez nous, ils croient que l'Anglais enthousiaste de la jeune reine est bas et servile, et demande une place.
Pas du tout : cet Anglais est immensément riche et serait bien attrapé si on lui donnait une place de trente mille francs à la poste ou dans les douanes.
Mais, quoique n'ayant aucun espoir, l'Anglais sent que cette jeune fille pourrait changer son rang.
Depuis trente ans, il ne s'agit plus tant du titre de sir pour un homme qui donne à sa femme celui de milady. Le rang est devenu une chose plus compliquée, plus difficile à atteindre.
Tel lord qui est marquis sera malheureux toute sa vie, parce que réellement il n'a pas dans la haute société le rang d'un autre pair qui n'est que baron. Ceci serait long à expliquer et pourrait rester inintelligible.
(1) Les frères cadets.
Paris, le 2{) janvier 1838.
Je vous répéterai, monsieur, ce que lord Byron m'écrivait ; je vous donnerai mon avis, iliough unasked (2). Madame Emilie a eu la bonté de me lire quelques pages de votre Don Juan, qui m'a semblé fort bien.
Je vous prie de me permettre de parler avec toute fraiuliise, car je voudrais vous voir un succès égal à votre mérite réel.
Un homme qui s'appelle don Juan ne doit pas avoir des aventures communes. Le don Juan véritable, c'est le maréchal de Rais, c'est Cenci de Rome. Il ne trouve du plaisir aux choses qui font plaisir, qu'autant qu'il brave l'opinion.
Votre entreprise, monsieur, peut d'autant moins réussir que le don Juan de lord Byron n'est qu'un Faublas, auquel h^s alouettes tombent toutes rôties.
Vous trouverez dans les Mélanges tirés d'une grande hihliothèque, une analyse du procès de Gilles, maréchal de Rais (3).
La grande réputation de lord Byron et la beauté scintillante de ses vers ont déguisé la faiblesse de son Don Juan. Gœthe a donné le diable pour ami au docteur Faust, et avec un si puissant auxiliaire, Faust fait tout ce que nous avons tous fait à vingt ans, il séduit une modiste.
Tâchez, monsituir, de trouver des actions qui portent en ellesmêmes un i)r(if(ind sentiment de bravade p(uu' i-r que le commun des hommes respecte.
Je disais à madame Emilie : don Juan vient en France (4). Il se trouvait dans certaine chambre du palais, au moment où, le 5 octobre 1789, le [n'uplc fit irni|)ti()n dans le château de Versailles. Don Jnan
(1) M. O... C... avait commiinifiiir' à Beyle le priMnier cliatil irunc suite au Don Juan de lord Byron, en lui demandant ses observations et ses critiques. Ce chant a paru dans le journal Vllliisiralion, mai 184^. (R. C.)
(2) Quoique non demanfir-.
■'.'!) Gilles de Laval, maréchal de Rais ou Retz.
Cl) I^ don Juan auquel Beyie fait allusion, est le duc, de Lauzun, condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, le l""' janvier 1794 ; il portait alors le nom de duc de Biron. Ses Mémoires, en un vol. in-S. ont [laru en 1822. (R. C.)
y roiirut le plus grand danger ; il avait un petit pistolet de poche ; un patriote le découvrit dans le réduit où il se tenait caché ; don Juan lui met le canon de son pistolet dans l'oreille et le tue. Il le dépouille, se revêt de ses habits, ressort du cabinet et poussant les cris de la canaille ; peu à peu il gagne la porte du palais et se sauve.
Un portier est assassiné, on lui vole quatre mille cinq cents francs qu'il avait touchés pour les loyers de la grande maison possédée rue Saint-Honoré,parle duc R... Don Juan est pris pour ce voleur ignoble; il est condamné et consolé par un prêtre hypocrite et par une grande dame catin ; il se fait guillotiner avec beaucoup de courage et de simplicité ; il est dégoûté de braver les hommes à force de les mépriser.
Pour monter votre voix au ton convenable, vous pourriez, monsieur, relire l'article Gilles de Rais, de la biographie de cet hypocrite de M. Michaud, Cenci et le procès dudit maréchal de Rais.
Servez-vous du français employé dans les traductions de MM. de Port-Royal, publiées vers 1660. Selon eux, on ne doit pas avoir une passion au cœur : ils disent dans le cœur. C'est le Charivari qui dit au cœur. Le CJuirivari es\ admirable lorsqu'il fait rire, et non par son style prétentieux.
Tous ces raisonnements écrits à la hâte, en sortant de chez madame Emilie, vous montreront, monsieur, combien je désirerais pour vous un beau succès. Soyez sûr que le don Juan de lord Byron n'est qu'un Faublas ; donnez des actions singulières au vôtre.
Agréez, monsieur, l'hommage de nos sentiments les plus distingués.
DURAND-ROBET.
AU COMTE CI NI, A ROME
Rue Cautnartin, n" 8, le 24 janvier [1838].
Mon cher Comte.
Je n'ai que le temps de vous dire deux mots. M. Colomb m'a envoyé un paquet énorme. Ce sont des quittances et deux testaments je rrnis de madame Canfora. Mais comment vous les faire parvenir ? Il faut une (icca^inii. C'Ia est ^ros romme cent numérn-^ du Diario.
Vous ne connaissez pas les prix de Paris. Impossible de rien diminuer. Le moindre avocat dans ce cas eût pris deux cents francs et trois fr. par c. et il y en a vingt je crois. Je tirerai sur vous une lettre de change de la somme de deux cent cinquante francs environ pour débours et honoraires. J'ai la somme exacte dans les papiers. Je remettrai cette traite à M. Flory Herard, qui l'enverra probablement à MM. Laisné, La Rozière et C®.
Mille tendres amitiés à D. Filipe et D. Michel. Je me recommande au souvenir de la très aimable Comtesse. Je prie D. Filip do donner des gâteaux venant de Paris aux enfants.
J'ai vu M. et M""* de Saint-Aulaire qui se portent bien. M""^ de [en blanc], sa fille, a fait une grosse fille. M"*' Vernet (M"'*^ Delaroche) se porte bien et a un fils, mais elle est changée. M. Vernet est toujours le même, et est allé à Constantine et revenu en cinq semaines. Il fait quatre grands tableaux de Constantine. Mes compliments à la famille Potentiani si vous la rencontrez. Nous parlons de vous avec l'aimable comte de Praslin. Mes compliments à M. Falconicri. Son frère va être cardinal, n'est-ce pas ? Mille amitiés.
D. GRUFFO.
AU COMTE CI NI, A ROME
Mon cher Comte,
La caisse que nous croyons vous appartenir est arrivée à Civita- Vecchia, on l'a ouverte avec soin. Voici les seuls papiers trouvés dedans. Il n'y a pas de lettre à votre adresse. Cela me semble bien bon marché. Quelque autre personne, sans m'avertir, a-t-elle fait venir une caisse d'objets féminins ?
Mille amitiés.
GRUFFO-PAPERA.
Paris, le 19 février 1838.
Mille excuses du retard, monsieur ; il faut être monté pour lire ces choses-là.
Il y a infiniment d'esprit dans cette imitation ; vous trouverez en marge le détail des observations.
Je vous dirai franchement, monsieur, que pour faire un livre qui ait la chance de trouver quatre mille lecteurs, il faut :
1° Etudier deux ans le français dans les livres composés avant 1700. Je n'excepte que le marquis de Saint-Simon.
2^ Etudier la vérité des idées dans Bentham ou dans l'Esprit d'Helvétius, et dans cent un volumes de Mémoires Gourville, madame de Motteville, d'Aubigné, etc.
Dans un roman, dès la deuxième page, il faut dire du nouveau, ou, du moins, de l'individuel sur le site où se passe l'action.
Dès la sixième page, ou tout au plus la huitième, il faut des aventures.
Les enrichis donnent de l'énergie à la bonne compagnie, comme au onzième siècle les barbares à ce qui restait de Rome. Nous sommes bien loin, de la fadeur du règne de Louis XVI. Alors la façon de conter pouvait l'emporter sur le fond, aujourd'hui c'est le contraire.
Lisez le procès de Gilles de Laval, maréchal de Retz, à la bibliothèque royale ; inventez des aventures de cette énergie. Mille compliments, monsieur.
GAUMARTIN.