‹ Correspondance de StendhalChapitre 77 sur 134 · A MONSIEUR LE MARQUIS IJK CUSTINE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MARQUIS IJK CUSTINE

[Février 1838] (2).

J'ai (Hé charmô, Monsieur lo Marquis, de la pdilc tin Sin<ii\ du chat et du fromage que M. de Sabran nous a récitée iiier. Je l'insérerais avec plaisir dans un Voyage en France qu'on imprime en ce moment.

Toutefois cet ouvrage dit, sans ménagements, ce qui semble la vérité à l'auteur. La société de telles idées ])i'ut iic pas convenir à M. de Sabran.

Agréez, Monsieur le Marquis, riioininajic des sentiments plus distingués.

IL IIEYLE.

Vendredi.

A M. Dl FIORE A PARIS

Bordeaux, le 2'i mars 1838.

Votre lettre m'a fait 1(^ plus grand plaisir et a donm- la paix à la folle de la maison. L'image du vic(uute 1).... hâlonné ])aT' le d...., est plaisante.

Depuis huit jours, je suis persécuti' par la |)luie. |*ai' bonheur, j'ai trouvé ici un ami, non pas un ami grav(% qui ne rend pas de services, mais un ami gai, qui me fait dîner avec les jolies femmes du pays. Jo ne savais pas ce que c'est que le vin de Bordeaux avant ce voyage. On le mêle à un tiers de vin de l'Erniitage, avant de l'envoyer en Angleterre ou ailleurs. Le véritabl<> bordeaux a un bouquet étonnant, et est moins corsé que ce que nous connaissons de ce nom.

On me dit ici : « Que feriez-vous avec cette pluie à Rayonne ? ». Il y a tous les soirs un sp(Htacle agréable ;"i l'un des dmx théâtres. —

(1) CDlIcctioii Henri Cordicr. Cf. Stendhal et ses amis. Notes d'un curieux, {>. 105.

(2) Kj)oquc à laquelle on iinprimait les Mémoires d'un Touriste, dont il est qiiestji.n dans rettc lettre.

Excellente auberge, chez Baron^ sans bruit. Comme j'arrivais à quatre heures du matin, le faquin frappa assez fort. « Ne frappez donc pas ainsi, dit le portier ; cela s'entend au quatrième étage, tout comme ici». Cela me donna une excellente idée de la maison Baron. Il y sent le graillon, parce que la cuisinière a une porte sur l'escalier.

Angoulème est située sur une montagne ; vue superbe de la promenade. Là, les femmes commencent à avoir des yeux divins, des nez dessinés avec hardiesse, sans être trop grands, et des fronts admirables, lisses^ sereins, en un mot, la race ibère est évidente.

Je m'amuse à faire, c'est-à-dire à écrire le voyage du Midi. Si vos lettres continuent à me tranquilliser, je verrai Toulouse, Montpellier, Avignon et Grenoble.

Les gens de Bordeaux ne sont nullement hypocrites, ils ne songent qu'à la vie physique. M. Ravez s'est remis à faire l'avocat, et gagne beaucoup d'argent. Le P... a retrouvé ici le mépris dont il jouissait avant ses grandeurs; il vit dans un château humide, sur la rivière, à deux heures d'ici. — Beaucoup d'Espagnols riches, qui ornent les églises. Du reste, rien pour les arts, à Bordeaux. — Très jolies filles ; il y en a à deux cents francs, par bonté.

Adieu, cher ami, soyez convaincu de mon extrême reconnaissance ; je ppnse bien souvent à vous et aux deux Espagnoles de douze ans (1).

Strasbourg, le 2 juillet 1838.

Si j'avais trouvé ici le moindre mot de vous, je serais parti pour Paris ; car mon ardeur voyageuse est bien affaiblie. La goutte est venue à Berne ; elle a sévi à Bâle, où j'ai été emprisonné par elle. J'ai voulu voir ce qui reste de la fameuse danse des morts, la cathédrale, les admirables Holbein ; j'ai fait des efforts inouis, suivis d'uiu' journée abominable, dans la diligence de Bâle ici. — La chaleur est venue aujourd'hui après huit jours d'hiver ; je sors, mais c'est tout-à-fait

(1) Les deux filles de la Comtesse de Monlijo, la future Iiupt-ratrice. feruine de Napoli'oii III. ot in future duchesse d'Albe.

impossible de monter à la célèbre tour (la plus élevée du monde ; elle a quatre cent trente-sept pieds et demi, et Saint-Pierre de Rome seulement quatre cent vingt-huit).

Ma figure, dans la rue, marchant à l'aide d'une canne et jurant quand le pied gauche heurte à quelque pavé pointu, doit faire rire les Strasbourgeois ; mais je ne suis connu de personne. Donc, je rentrerais à Paris avec le plus grand plaisir ; cependant, je suis si prés de la sublime église de Cologne ! Deux jours, et encore par bateau à vapeur ; c'est humide, mais au moins ça ne fatigue pas ! Les commis, aidés de mon naturel imprudent, finiront par me reléguer à Civita-Vecchia ou, ce qui est pis, par me reléguer dans la pauvreté. Jamais je ne verrai Cologne. Moi, j'aime le beau ; c'est mon faible, auquel je sacrifie, comme vous le voyez, prudence et santé. Dieu sait ce que fera l'humidité du Rhin !

Demain, 3 juillet, à Bade ; le 5 juillet, je reviens à Kehl, prendre le bateau à vapeur; le 6 on couche à Mayence,à terre,le 7 à Cologne; le 9 je serai à Bruxelles, en faisant vingt-sept lieues par le chemin de fer de Liège audit Bruxelles. Un jour pour les tableaux de Rubens, et le 11 ou le 12 je pars pour Paris.

Le brave Colomb m'écrit qu'à cause de moi, vous n'osez plus aller voir cet homme aimable (1) ; il prend cette excuse de votre paresse au sérieux, comme s'il était question, s'il pouvait être question de mentir, avec un homme qu'on aime sous prétexte qu'il est ministre.

A M. Dijon (2) on dit : « Il est à Cologne et sera à Paris dans huit jours ».

Le degré de comédie que vous croyez, avec raison, nécessaire pour les visites, fait qu'elles vous deviennent des corvées, et vous prenez pour prétexte l'incertitude sur ce qu'il faut dire de moi : à M. Dijon, la vérité ; au vieux marquis et autres impuissants malveillants : « Il est allé à Grenoble pour affaires d'intérêt, il n'y avait pas paru depuis dix ans ». Que fait au fond à cet homme aimable, qui n'emploie pas cette belle plume que j'ai reçue du ciel, comme vous voyez, que je mange mes treize francs par jour rue Caumartin ou à Cologne ? La malveillance des commis ne peut être augmentée ; donc, etc.

J'ai vu l'admirable Prévost (3) à Genève; il a voulu venir me faire chez moi une longue visite d'amitié et m'a conseillé Vichy et les sang-

(1-2) Le Comte Mole.

(3) Voir lettre du 8 mars 1835.

sues de temps en temps. De cinquante-cinq à soixante-cinq ans, les hommes gros sont tourmentés parle sang; puis vient la tranquillité, et la vie diminue d'un vingtième tous les ans. Cette visite de ce vrai philosophe m'a fait plaisir au cœur.

Que trouvez-vous d'imprudent dans le Touriste (1) ? Plaire aux niais en leur prouvant pendant sept cents pages qu'ils sont des niais est impossible.

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