A MADAME LA COMTESSE DE TASCHER A PARIS
Paris, le.... juillet 1838.
Madame,
Permettez-moi de vous dire que j'adore votre courage. Je l'ai appris avec un transport de plaisir dont il est peut-être indiscret de vous faire part, mais qui m'a vivement ému. Soyez convaincue, madame, que lorsque le malheur arrive, il n'y a qu'un moyen de lui casser la pointe, c'est de lui opposer le plus vif courage. L'âme jouit de sa force, et la regarde, au lieu de regarder le malheur, et d'en sentir amèrement tous les détails. Il y a du plaisir à avoir la seule qualité qui ne puisse pas être imitée par l'hypocrisie, en ce siècle comédien.
Je m'en veux beaucoup de ma paresse qui, seule, m'a empêché, il y a quelques jours, d'aller chercher M. Maurice qui a eu la bonté de passer chez moi. Seriez-vous assez bonne, madame, pour me dire quand vous recevrez ?
Je vous prie, madame, d'agréer, avec bonté, l'hommage du plus parfait dévouement.
P.-S. — Madame, si vous ne connaissez pas Vauvenargues (2), faitesvous lire une quarantaine de ses pensées, le soir, avant de renvoyer le monde.
(Il Les Mémoires d'un Touriste qui venai'-nt de paraître.
(2) Vauvenargues était fort goûté par Stendhal. M. Stryienski possède un exemplaire de V. annoté copieusement par Beyle. Voir H. Cordier : Molière jugé par Stendhal, p. XL-XLV.
214 COliUr.Sl'ONDANCE llE iSTE^•l)HAL
A M. DI FIORE A PASSY-LEZ-PARIS
Paris-, le lo août 1838.
Madamo veuve Derosne, rue Saint-Honoré, au coin de la nie de l'Arbre-Sec, vous vendra, moyennant cent francs, gros comme dmix œufs, du bois de l'arbre monesia, réduit en poudre.
Un capitaine américain, se trouvant sur la côti^ de l'Amériqui' du Sud, avec la dyssenterie à bord, se fit aimer des sauvages qui, voyant sans cesse ses gens culottes bas, lui dirent : « En deux jours nous guérirons votre équigage ».
La monesia est un astringent qui guérit les coupures. On (>n fait un secret parce qu'on espère guérir le choléra avec la monesia. Alors on ferait beaucoup de bruit et un charlatanisme du diable.
Dans mon ardeur à vous obéir, j'ai pris nxin |»a])i('i' du mauvais côté ; ce (jui ine fait songiM' au quatrain de Palaprat. Le duc de Vendôme l'enferma à clef dans un cabinet et lui dit: «Tu n'en sortiras que lorsque tu auras fait un quatrain pour mon portrait.
Cinq minutes après, Palaprat cria : « Monseigneur, c'est fait, monseigneur c'est parfait ».
Lecteur, vuis ce liéros
Qui prit la vérole el Barcelone Toutes deux du mauvais côté.
Le duc avait pris liai'cclonr en forçant un bastion f[u'on croyait inattaquable.
Mais, peut-être, vous connaissez le (piatrain. Tout à vous.
CAUMAHTIN.
A MADAME LA COMTESSE DE TASCHER. A St-COME
Paris, le vendredi 24 août 1838.
Madame la Comtesse,
Croirez-vous que je fais encore des folies ? Madame Du.... m'avait dit que vous étiez à la campagne, dans un château isolé, situé dans un fond, entre deux grandes montagnes, et qu'enfin le lieu était si sauvage que vous aviez peur. J'ai pensé qu'un livre fait par une homme de votre connaissance aurait pour vous un intérêt de curiosité, qui pourrait vous faire oublier un instant le vilain pauvre auquel vous aviez refusé la charité.
Je n'ai pas réfléchi que la personne aimable qui vous donne un concert — chaque soir — n'a pas seize ans.
La présente est donc pour vous prier, madame, d'enfermer à clef le livre (1) dont j'ai pris la liberté de vous faire hommage.
Nous avons un temps affreux à Paris ; hier, pas plus de treize degrés Réauraur. Madame Gaulthier est ici, mais je n'ai pu encore la voir.
C'est une chose étrange que les bayadères : des groupes gracieux comme l'Albane. Le Théâtre des Variétés est tout étonné d'une grâce si pure, et le public grossier de l'après-diner n'a point de plaisir.
Je lis avec intérêt l'Histoire de Louis XIII par un M. Bazin, que l'on dit ultra. — Tout le monde est ravi de l'échec de Robert Macaire.
Agréez, madame la comtesse, l'hommage de mon respect et de mon dévouement.
H. BEYLE