A M. LE DOCTEUR EDWARDS (2), A PARIS
Lyon, le 4 septembre 1838.
Je vdus adresse, mon cjun' ami, un remède au suicide. Je le soumets avec une entière confiance au savant physiologiste dont li's ])rofondes
(1) Probablement les Mémoirex d'un Tuurisle.
(2) Membre de lAcadémie des Sciences morales et politiques, mort à Versailles, en 18'r2. (H. C)
études ont toujours pour objet ramélioration do la condition humaine. J'ai composé ce petit traité pour obtenir un prix de vertu au jugement de l'Académie ; pensez-vous que j'aie quelque chance ?
Je ne crois pas commettre d'indiscrétion en racontant la manière douce et singulière dont j'ai passé la journée hier. Un des hommes les plus recommandables de Paris, avec lequel je suis lié depuis longues années, m'avait chargé de voir un sien ami, dont il craignait que la raison ne fût un peu dérangée. Ce fou prétendu, que je nommerai Lisimon, a été un des hommes de Paris les plus à la mode ; tout-à-coup il éprouva, il y a quinze ou vingt ans, les malheurs à peu près les plus poignants qui puissent affliger un homme. Ce n'étaient pas précisément des malheurs d'argent, car il avait eu quarante mille livres de rente et il resta avec vingt ou vingt-cinq. Il s'éloigna de Paris, en priant son ami, qui est aussi le mien, de surveiller sa fortune.
A peine arrivé à Lyon, j'ai écrit à Lisimon ; la réponse s'est fait longtemps attendre ; elle est enfin arrivée il y a trois jours, et hier matin j'ai pris une voiture qui m'a mené à cinq ou six lieues de Lyon.
En abordant Lisimon, j'ai compris d'abord qu'il était heureux et tranquille. Ce qui est arrivé à ma lettre peint assez bien sa manière d'être ; il reçoit avec tant d'indifférence le très petit nombre de lettres qui lui arrivent par la poste, que le piéton de sa commune a remis au premier dimanche de lui apporter celle que je lui avais écrite.
J'ai trouvé Lisimon établi dans un jardin qui peut avoir cinquante arpents, mais situé d'une façon charmante. Le haut de la propriété est sur une colline assez élevée, couronnée par un petit bois de chênes ; un peu plus bas, en descendant vers la rivière, est la maison. Au-dessous de la maison, il y a un précipice qui peut avoir soixante pieds de profondeur, une sorte de roche Tarpéienne, comme il Tappelle. Audessous du rocher, un bois de platanes, et ensuite une prairie fort en pente, qui se termine au Rhône.
Lisimon a fait joindre le nom de sa mère au sien, sur son passeport, et son véritable nom, fort connu, est très rarement prononcé. 11 est établi dans ce jardin avec trois servantes, bonnes filles, d'un âg(» fort canonique. L'ami de Paris lui envoyait six mille francs les premières années ; Lisimon l'a prié de ne lui envoyer que quatre mille francs ; enfin, il a réduit cette somme à douze cents francs ; c'est là-dessus que nous l'avons cru fou.
Cet homme, qui a débuté dans le monde avec une telle réputation d'esprit et qui a marqué par des tours sentant un peu le Don Juan
est devenu un bon campagnard jovial. C'est cette dernière épithète qui m'a le plus étonné ; elle est tout à fait opposée à la théorie qui veut qu'un Don Juan âgé soit morose. J'ai d'abord pensé que Lisimon me faisait l'honneur de jouer un peu la comédie, j'ai redoublé d'attention. Je l'ai trouvé vivant gaiement dans la société de quatre ou cinq chiens, de deux corbeaux qui parlent et d'autant de perroquets. Il a apprivoisé en quelque sorte tous les êtres animés qui vivent sur sa terre ; par exemple, des merles qui venaient manger ses cerises, sous nos yeux, qu'il appelait et qui s'approchaient en sautillant.
D'abord, Lisimon m'a prié de répondre à une foule de questions. « Excusez ma curiosité, me disait-il, avec beaucoup de grâce, elle est affamée ; je suis une sorte de Robinson Crusoé. » J'ai fait des réponses simples et qui n'interrogeaient pas ; il a été sensible à ma délicatesse.
« Il n'est pas juste que j'interroge toujours, m'a-t-il dit tout à coup ; je vous conterai en détail ce que je fais ici, pour peu que cela vous intéresse.
— Au plus haut point, ai-je répondu ; tout homme, ici-bas, est exposé à des malheurs cruels, rien ne peut être plus intéressant que d'apprendre comment on peut parvenir à les oublier ; mais, avant tout, je ne veux pas être indiscret.
— Ne craignez rien à cet égard, a-t-il repris d'un air ouvert, votre regard m'a plu.
Je ne vous cacherai point ce qui est connu de tout ce qui vivait à Paris, il y a une douzaine d"années ; j'ai eu pendant longtemps l'idée de me brûler la cervelle ; mon cœur était plein de haine pour les hommes. J'ai, ce me semble, été retenu à la vie par la vanité ; j'ai pensé, peut-être avec raison, que ma mort, enregistrée dans tous les journaux, serait un beau sujet de triomphe pour tous mes ennemis. La même considération m'a empêché de me retirer dans une île de la mer du Sud, ou tout simplement en Amérique. Je me félicite tous les jours : 1° de ne pas avoir quitté la \àe ; 2° d'être resté en France ; de loin, mon imagination échauffée eût exagéré toutes ces choses.
En m'éioignant trop de Paris, la haine serait restée dans mon cœur, tandis que, grâce au ciel, je ne hais personne, pas même M. H..., a-t-il ajouté en souriant. Le premier pas vers la guérison a été de voir que, une année après la vente de mes chevaux et de mes voitures, personne ne songeait plus à moi. Dans mon malheur, je me
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souvins fit' mon utnicn et respectabl*^ ami, l'illustre Cabanis ; j'attaquai !<> i)hysi(|ii(' ])our venir à bout du moral ; oserai-je vous dire qu -, depuis douze ans, je ne me suis pas permis d'autre viande que celle du poulet, régime insipide, s'il en fut ?
Je travaille de mes mains au moins six heures par jour, mais jamais plus de deux heures de suite ; je lis cinq ou six h(>ures ; je me promène une ou deux ; voilà la journée passée. Quelquefois je pêche, mais je me rc|u'o(he cette inhumanité, ou plutôt cotte cruauté, et chaque tort qur j'ai envers mes compagnons de vie produit malheur dans mon âme, car il y a remords.
Je vais de temps en temps passer un jour à Lyon, pour voir un acteur célèbre ou pour acheter des livres nouveaux : c'est ma seule dépense. J'ai écrit à D... d(> ne m'envoyer que douze cents francs par an, parce que cet argent, (jui restait chez moi, pouvait me faire voler. Grâce au ciel, je ne vois pas une clef, toutes relies de la maison, étiquetées avec soin, sont pendues i\ un clou, je lu' sais où, dans le grenier.
J'ai planté beaucoup d'arbres, coinnie vous voyez {on effet, les cinquante arpents ont l'aspect d'un bois touffu). Ce sont tous des arbres fruitiers qui m'ont été fournis par mon ami Martin-Burdin, de Chambéry. Tout cela est venu parce qu'autrefois j'avais appris à greffer ; je voulais avoir de beaux fruits ; leur aspect sur l'arbre réjouit ma vue. 11 est arrivé ([\io j'en vends à Lyon pour une somme consi<lérable, outre les cadeaux de fruits dont j'accable mes voisins.
— A propos de voisins, monsieur, ce serait, suivant moi, le grand inconvénient de la vi(> à la campagne ; comment vous en êtes-vous débarrassé ?
— En les accablant de politesses et les ennuyant à fond.
— Vous, ennuyer (luebpi'un ! Jamais M. D... ne me croira (piand j(^ lui raconterai cela
— Je vous dirai, sans fausse modestie, que c'est ce qui m'a coûté le plus de peine dans ma vie nouvelle ; mais (Mifin j'y suis parvenu. Los voisins étaient, on effet, le grand écueil de ma position ; m'en faire des ennemis était presque aussi triste que les avoir pour amis. Après six mois d'étude, je les ai ennuyés à mort; je passe pour un bon homme, mais horriblement lourd ; chaque année, aux vacances, on fait encore l'expérience de m'inviter deux ou trois fois, mais personne n'y peut tenir.
— Mais comment les ennuyez-vous, encon; une fois ? Vos idées
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les plus bizarri's, comme les plus cojumunos, doivent leur sembler brillantes de nouveauté et d'imprévu.
— Je parle toujours à contre-temps. En arrivant, je ne suis pas à la conversation ; dès qu'un sujet a été épuisé et les ennuie, j'y reviens impitoyablement et avec des détails incroyables et qui m'amusent. Dans les commencements, je parlais comme un vieux journal de nouvelles arriérées de six semaines, mais cela même les amusait. Comme ils comprennent rarement les journaux, mes vieilles nouvelles étaient toutes fraîcbes pour eux. »
Ici, Lisimon est entré, à ma vive sollicitation, dans des détails charmants de sa façon d'ennuyer ; il m'a conté huit ou dix exemples de sa méthode ; actuellement, il est réduit à la société des enfants.
« Ils ne sont pas encore hypocrites, me dit-il, et je leur plais par mes fruits d'abord, et ensuite en leur disant toujours la vérité. Du reste, j'ai cessé de haïr et de mâcher de la bile, comme Talma le disait de moi à notre ami D...; ma recette a été de ne me permettre jamais de faire le moindre mal inutilement, même à une mouche ; j'ai besoin d'un effort de raison pour me permettre de tuer les cousins qui m'assiègent. Enfin, ma guérison est tellement ferme, que j'ai le projet d'aller à Paris pour y passer tout le temps que je m'y plairai. Certainement, ma guérison ne fût jamais arrivée à ce point si j'étais allé en Amérique. »
Nous avons continué à parler de toutes choses, avec une parfaite franchise ; je lui ai conté mon projet de me retirer aux colonies ; il m'a prédit plusieurs choses qui pourront fort bien m'arriver ; mou âme a encore une porte ouverte au malheur, porte qu'il prétend bien murée chez lui : c'est la faculté de s'exagérer le mérite et la beauté d'une femme aimable.
Tout en devisant, Lisimon ma demandé la permission de travailler devant moi ; de deux à quatre heures, il a émondé ses arbres et marqué avec un piquet blanc ceux dont l(;s servantes doivent cueillir les fruits pour les remettre demain matin, à six heures, au bateau qui va à Lyon.
Pendant le dîner, une servante a fait la lecture comme à l'ordinaire. Après le dîner, de six à huit heures, Lisimon a transplanté sous mes yeux une planche de salade, et a même dirigé ses ouvriers arroseurs et ses servantes qui cueillaient les fruits ; j'admirais l'air honnête de ces bonnes servantes.
« Elles me volent, m'a-t-il dit en riant ; mais j'en suis fort aise.
Je ne savais comment augmenter leurs gages sans exciter l'attention des voisins, et pourtant je voulais m'attacher ces bonnes filles. Pendant les six mois que dure la vente des fruits, ces demoiselles volent à peu près un louis par semaine. Croiriez-vous qu'il y a des semaines où je vends pour deux cents francs de pêches et de poires ? »
Lisimon connaît tous ses arbres ; les plus distingués ont des noms qui pendent à une branche, attachés à un fil de fer ; il tient note de leur produit. Lisimon a bâti un joli pavillon sur l'extrême bord de la rivière. Ce pavillon n'a pas plus de clef que le reste de la maison, et souvent il a la certitude que des gens, même comme il faut, du voisinage, y pénètrent pendant la nuit.
Un marchand de Lyon tient sa caisse, et jamais, chez lui, il n'a plus de deux cents francs. C'est la plus âgée de ses servantes qui garde l'argent ; quand il en veut, il lui en demande ; quand il n'y en a plus, une des servantes va à Lyon en chercher. Jamais Lisimon ne porte sur lui que quelque monnaie de cuivre pour les pauvres.
' Votre montre ne va pas bien, lui disais-je.
— Il y a deux ans que je ne l'ai montée, me dit-il en souriant. La cloche de midi, que le curé fait sonner tantôt à onze heures et demie, tantôt à midi et demie, règle tout ici. D'ailleurs, je me suis rappelé mes vieilles mathématiques de l'Ecole de Saint-Cyr ; et, comme vous avez pu le remarquer dans tous les coins, même sur les arbres, j'ai construit des cadrans solaires ; la nuit j'ai les constellations. »
Une des choses qui intéressent le plus Lisimon, c'est la biographie des rédacteurs de journaux. Par principe, et, comme il dit, pour ne pas devenir imbécile avant le temps, il change de journal tous les trois mois. Je n'en finirais pas si je voulais noter tous les détails ; ma visite a fini comme celle d'Hippocrate à Démocrite ; je venais pour consoler un fou, et il m'a fait voir qu'en plusieurs cas, c'est moi qui suis fou. Les choses qui me donnent de l'humeur auront pris fin d'ici à douze ans, et moi je me serai vieilli par une colère d'enfant, c'est-à-dire n'amenant aucun résultat. J'ai trouvé un homme, sinon parfaitement heureux, du moins parfaitement exempt de peines, et jouissant, à cinquante-cinq ans, d(; la santé que les hommes favorisés du hasard ont à quarante.
Je crois que malgré tous ses projets de venir vivre à Paris, avec les quarante mille livres de rente qu'il doit bien avoir en ce moment, jamais il ne se résoudra à quitter ses arbres.
La franchise est allée si loin entre nous que, comme il m'accompagnait sur le chemin de Lyon, j'ai pu lui dire :
« Et si vous épousiez une simple paysanne, sans la sortir de son état ?
— Bravo, bravissimo ! m'a-t-il dit ; vous entrez dans la position ; j'y ai pensé, c'est peut-être le parti que je prendrai, mais vers les cinquante-huit ans. Je veux me retirer du monde, quand mes fils, si j'en ai, auront quinze ou seize ans. J'aurais le cœur percé de fond en comble de les voir devenir des êtres plats ; or, comment et pourquoi ma lignée ferait-elle exception ? Je veux donc les quitter au bon moment. S'ils sont les enfants des amants de ma femme, je serai moins sensible à leurs sottises. »
Lisimon était suivi de ses cinq chiens, et j'ai remarqué que tout le monde le saluait avec respect. Cependant, il est vêtu avec une simplicité que je trouve excessive ; il porte, par exemple, un chapeau d'une vétusté par trop antique.
Voilà l'homme que M. D... me représentait comme le modèle de l'élégance la plus recherchée d'abord, et ensuite de la misanthropie la plus sombre. Il faut convenir qu'il a éprouvé de grands malheurs, et qui m'auraient fait perdre la tête. Il était, dit-on, d'une fatuité incroyable ; il voulait toujours faire effet sur le voisin, ce voisin fût-il un laquais. Il avait la maigreur et la figure d'Oreste après ses malheMrs, disait Talma, qui fut son ami; c'est aujourd'hui un paysan joufflu et content. Il n'annoncerait pas cinquante ans s'il achetait un chapeau toutes les fois que la pluie a abîmé le sien. Il aime la pluie, il y reste exposé.
« Grâce à Dieu, me disait-il, c'est maintenant le seul malheur qui me réjouisse la vue.
— Mais puisque vous êtes assez bon pour me juger digne d'une aussi grave instruction, chose dont ma reconnaissance sera éternelle, comment pûtes-vous résister dans les premiers moments ?
— Ce qui fait que je vis, c'est que je me représentais, vingt fois par jour, quelle serait la joie des gens que j'appelais alors mes ennemis, quand ils verraient dans le journal l'annonce de ma mort violente, ou quand ils concluraient du silence prolongé sur mon compte que j'avais disparu pour toujours.
Dans ce temps-là, je ne raisonnais, comme vous et moi nous raisonnons actuellement, que dans de certains moments de répit, amenés toujours par le même doute ; c'était quand je calculais combien
il y avait ou dt' cliauces favorables pour quo eo qui était arrivé n'arrivât pas. Je dessinais partout une mer avec sept issues.
C'était ma manière de figurer mon sort, manière que j'aimais fort, comme inintelligible aux indiscrets. Cette mer, comme je vous le disais, avait sept issues, toutes appuyées sur de bons raisonnements ; une seule conduisait au malheur pour moi ; c'était celle dans laquelle le hasard m'avait fait avancer. Je discutai des journées entières ; chacune des petites circonstances de ce hasard heureux, où je fus le plus près du coup de pistolet, furent celles où, rejetant tous raisonnements, je voyais mon sort en bloc, pour ainsi dire ; ci^la m'arrivait, en général, le matin et le soir.
Il y avait souvent iiii iimniciit plus déchirant ; mais lUdiiis voisin du coup de pistolet ; c'était quand le matin, au réveil, je m'apprenais mon malheur. A ce moment, j'étais voisin des larmes ; ((unhien je me trouvais ridicule d'avoir autrefois pris de l'humeur pour des détails ! comme je me croyais assuré d'avoir pour toujoui-s une liumeur égale, si je survivais !
Mon premier plaisir, ou, pour parler plus juste, la première diminution de tourment, fut de moins haïr les gens qui avaient fait mon malheur et dont jo voyais sans cesse l'œil hagard suivre maintenant toutes mes démarches.
Je ne suis point du tout sûr que j'ai bien fait de ne pas m'en aller. Ce que j'ai souffert dans la première année est probablement supérieur à toutes les joies que je puis désormais rencontrer dans la vie.
Le jour anniversaire de mon malheur, j'étais à la cîme de cette montagne que vous voyez là-bas, à vingt lieues d'ici ; je passai cette journée à méditer.
Le lendemain, revenu ici, j'eus une grande espérance ; je m'aperçus, par un effort de réflexion, que la veille, au lieu de songer directement à mon malheur, je songeais à la douleur sentie un an auparavant. Je fus comme en spectacle à moi-même. Cette même observation se renouvela un an après. Je n'étais plus aussi furieux, j'étais seulement triste d'avoir rencontré dans la vie une si mauvaise chance.
Dans le commencement de la seconde année, je découvris que j'avais du plaisir à respirer au soleil ; ce fut alors que je me mis à planter ces beaux cerisiers que vous voyez ; j'en plantai dans les haies pour les voleurs. Je me souviens de deux choses : le plaisir avec lequel je tranchais les plus belles tiges d'un coup de sabre ; j'avais, je pense, besoin de me prouver que je n'étais pas si faible, si méprisable, si
insignifiant ; le second plaisir était moins sauvage, c'était la joie de ne sentir aucune colère quand les paysans du voisinage me volaient mes plus beaux fruits, les premiers produits de mes jeunes arbres, que je couvais des yeux depuis un mois.
J'aurai donc tiré quelque parti de l'effroyable chance que j'ai rencontrée. Bientôt après je retrouvai du plaisir à lire. Ce goût m'empêcha d'aller courir la mer du sud. Je trouverai à bord de mon navire, me disais-je, comme dans les îles do...., toujours des hommes grossiers et jamais un livre nouveau passable, pour me distraire. J'avouerai que je dois beaucoup aux ouvrages de Walter Scott, homme que je n'estime guère d'ailleurs. Ses romans me touchaient profondément ; aujourd'hui, j'en méprise la plupart des héros ; mais alors ils remuaient mon âme de telle sorte que je découvrais de nouveaux aspects dans ma destinée.
A cette époque, il eût été fort heureux pour moi de me casser le bras par hasard. Il fallait mettre des événements entre mon malheur et moi. Je n'ai découvert cet art du malheur que longtemps depuis. Je fus malade, j'allai à Lyon, j'appelai les premiers médecins ; le célèbre Bilon, de Grenoble, me soigna avec application. Si je mourais par hasard, me disais-je, ils croiraient que je me suis dérobé adroitement.
Je comparai alors à une brûlure morale ce que je souffrais toutes les fois que je venais à songer à mon malheur. J'essayai de me pincer cruellement toutes les fois que j'y pensais ; cet atroce souvenir revenait encore quatre fois au moins dans chaque heure ».
Pour ne pas allonger cette anatomie du cœur humain, déjà si longue, et je ne rapporte pas la dernière partie de ce que Lisimon m'a dit, je supprime toutes les questions pour lesquelles je lui arrachais des détails. Il craignait sans cesse de m'ennuyer. Il me dit : a Je vous laisse libre de tout rapporter à D... ; peut-être même, est-ce en partie à son souvenir que vous deviez des détails si longs et peut-être si insignifiants pour lui. Mais je le prie d'agréer un souvenir de ma peine, je le prie de ne jamais m'écrire à ce sujet. Déjà je n'aime pas beaucoup à recevoir des lettres ; si l'une des siennes arrivait mal à propos, peut-être je prendrais l'habitude de ne plus les ouvrir.
J'avais toujours pensé que ce qu'il y a de moins intéressant au monde, c'est cette niaiserie, tant vantée par les écrivains géorgiques : les progrès d'une plante. Quelle ne fut pas ma joie, ou plutôt mon accès d'attention à autre chose que mon malheur, un matin que je vis un
tournesol, haut de deux pouces, qui, bien certainement, n'avait que deux feuilles la veille, à neuf heures du soir, et qui en avait quatre bien distinctes et bien formées. Je fus trois minutes pleines sans songer à mon malheur. Depuis, j'ai réfléchi que ce spectacle était bon pour moi, en ce que je trouvais du nouveau, de l'imprévu, sans avoir besoin pour cela d'être en contact avec les hommes, avec ces cruels... (Lisimon rougit, mais je laissai tomber ma canne).
Je m'imposai, dans le temps du tournesol, d'écrire l'histoire de ce que j'avais vu dans la retraite de Russie. Cet ouvrage est détestable. J'étais au désespoir en l'écrivant; je dessinais, à certains jours, un pistolet sur la marge.
— Quand avez-vous été le plus près à faire le saut dans l'autre monde ?
— A Lyon, à la première représentation du Mahomet de Rossini. J'étais seul dans la salle ; je m'étais trompé, j'arrivais vingt minutes trop tôt. Quoi de plus simple que de démarquer mon linge, et d'aller me jeter dans le Rhône du haut du pont Morand ?
J'évitais bien ainsi le plat article de journal du rédacteur de province ; mais quel contentement pour mes ennemis quand ils arriveraient à passer huit ou dix mois sans avoir absolument aucune nouvelle de moi ? Vous me rendez bien la justice de croire que, dès le premier moment, j'avais songé à tomber par hasard à la mer d'un paquebot italien allant de Livourne à Naples, et moi enregistré sous un faux nom.
Le lendemain je fus extrêmement sensible et attendri jusqu'aux larmes par un tableau du Pérugin, qui est au musée de Lyon. Par reconnaissance, je suis souvent allé à Lyon passer deux heures au musée et suis revenu ici, sans avoir ouvert la bouche, parlé à âme qui vive.
Sans la peur de faire parler de moi, je crois qu'un beau matin, je prendrais vingt ouvriers de Lyon, je ferais couper en deux bons tas mes arbres, puis partirais pour aller voyager. J'aurais un souvenir plus tendre et plus pur des distractions que m'ont données ces pauvres arbres, en pensant qu'ils n'existent plus et ne peuvent plus être maltraités par un jardinier ignorant. Mais quelle anecdote pour un journal ! Que je hais le journal ! Et ensuite comment voyager avec mes chiens ? Leurs caresses sont nécessaires à mon bonh(Hir (1).
(1) Qui a osé parler de l'insensibilité de Stendhal ?