LE SALON DE
A une dame de Naples
Il aurait fallu piquer la vanité des Suédois de façon qu'ils fissent les frais de transport de ces statues jusqu'à Paris, où elles auraient rempU une place vide à l'exposition : je veux dire de Vidéal sublime.
Les tableaux de Srheffer, qui font pâmer les belles dames du faubourg Saint-Germain, ne sont qu'un centon de certains tableaux de l'école de Venise, moins le coloris, bien entendu. Tout cela est couleur
(1) Cf. Soirées fin Stcndhal-rlub, pp. 127-1 'il.
(2) La comtesse de Tascher.
COllHIiSl'ONDANCE DE STENDHAL 23o
de vin et a un air triste assez digne. La Marguerite de Faust, qui passe pour le chef-d'œuvre de cet auteur, n'est qu'une grosse Allemande qui a le ventre proéminent et les joues tombantes. Il y a du naturel dans l'ensemble de cette figure ; mais, de toute façon, elle est le contraire de l'idéal. Le regard de Faust qui devient amoureux serait fort bien pour une tête de genre ; le diable n'est pas assez méchant, quoique bien sardorique. Le grand défaut de toutes ces figures de Scheffer, c'est que, comme je vous l'ai dit, elles ont l'air d'une décoction du Tintoret et de Paul Véronèse ; c'est-à-dire de décoction des ouvrages de leurs élèves, de Carlo Véronèse, par exemple, le fils de Paul. Ce qui séduit les dames, c'est l'air sérieux et digne qu'on ne peut refuser à ces figures.
Cet air sérieux et digne est ce qui manque tout à fait aux trois immenses tableaux de Yernet, relatifs à Constantine. Ils sont beaucoup moins beaux et moins sérieux que la nature. C'est la nature vue par un homme d'un immense talent, mais qui ne sent rien de ce qui est noble. Aussi le public, qui en général est plat, admire-t-il beaucoup la vérité de ces assauts. Les soldats ressemblent à d'affreuses grenouilles : ils manquent de chairs. Le prince naturellement est le centre de tout. L'immense, celui du milieu, est le plus plat ; le petit, à droite, le moins plat.
J'ai vu beaucoup de Gudin très plats et un admirable ; c'est une église de Normandie sur le bord de la mer qui commence à se retirer. Je n'ai jamais vu la mer si limpide sur les côtes de Normandie.
Je n'ai pu voir encore aucun des quatorze Decamps. Hier soir, au concert de Cercle des Arts, musique criarde, exécrable, et étonnamment applaudie. On portait aux nues le Corps de Garde turc, de Decamps, et le Supplice turc du même. On précipite des hommes le long d'un grand mur garni de pointes de fer ; chacun est accroché comme le diable veut.
Les tableaux de dévotion, fabriqués au mont Pincio, n'ont aucun succès ; on les trouve horriblement plats ; on ne rend pas justice à la science profonde. Au reste, comme ils m'ennuient, je ne les ai regardés qu'en passant.
Le chef-d'œuvre de M. Flandrin, c'est toujours, pour moi, les Envieux du Dante ; son Saint-Clair, que j'ai vu à Nantes, est bien triste et bien sec.
Il y a une chose à mourir de rir»' au Saloii ; «'est duc nllégoriede M. Mansaise. Il est fârhi'iix (pi'on ait permis à ce peintre de profaner
la figure d'un personnage auguste et révéré. Sur le premier plan, j'ai trouvé une femme nue, qui a des appas énormes et les yeux bandés ; elle tient une torche pour mettre le feu partout : vous avez reconnu la Liberté. Cette figure est bonne et bien peinte ; je la couperais avec des ciseaux. Une autre figure, très bouffonne, présente la couronne au roi.
Il y a de charmants portraits de jolies femmes peints dans le genre du Dominiquin, par M. Court. Je ne conçois pas comment cet homme n'est pas un grand peintre.
Mes yeux ont été fatigués par une suite énorme d'assez bons portraits. M. Amaury Duval a peint avec du chocolat le portrait d'une fille laide, que l'on dit un chef-d'œuvre de dessin : je n'ai pu le trouver.
En général, tous ces peintres m'ont l'air d'ouvriers habiles, mais dépourvus d'esprit et encore plus d'âme ; ils ne voient la dignité que dans l'affectation. J'excepte, bien entendu, Eugène Delacroix, duquel ces animaux de l'Institut ont refusé trois tableaux, par envie : les chiens ! M. Court et peut-être M. Decamps, (Raphaël parlant à l'Arioste) que je n'ai pas vu. Les ouvriers en peinture qui remplissent le Louvre devraient bien parler aux gens d'esprit ; ils pourraient peutêtre accrocher quelque petit bout d'idée.
A M. HONORÉ DE BALZAC
Fabrice a passé plusieurs fois et se trouve marri de quitter Paris sans voir monsieur de Balzac. Cet homme aimable est prié de se souvenir qu'il a un admirateur, et l'on ose ajouter un ami à Civita- Vecchia.
(1) Collection Henri Cordier. Voir : Stendhal cl ses amis. Notes d'un curieux, p. 73.