CXVI. — Au même. Le 20 juillet
Mon frère, j'ai reçu le procès-verbal de l'assemblée électorale du district de Bernay. L'adresse n'a pas encore été lue à l'Assemblée : les séances du soir ont été chargées, et celles où l'on a traité le commerce de l'Inde ont été exclusives (i). Peu s'en est fallu qu'on n'ait accordé la liberté générale des retours de l'Inde, ce qui aurait facilité les moyens d'éluder les droits sur les marchandises, ruiné nos manufactures, et ruiné même ce genre de commerce qui aurait passé dans les mains des Anglais et des Hollandais. Nous ne sommes pas assez sages pour nous passer des étoffes que nous ne saurions fabriquer. Lorient
(i) Cette discussion se termina dans la séance du 19 juillet 1790. Moniteur^ réimpression. V, 176.
2IO CORKKSrONDANXE DE THOMAS LINDET
sur rOcéan et Toulon sur la Méditerranée sont les seuls ports ouverts aux retours de Tlnde. Marseille, port franc» n'a pu obtenir cette prérogative, qui aurait donné lieu à bien des abus; il a paru intéressant d'accorder un port <lans la Méditerranée pour faciliter l'exportation des marchandises de Tlnde dans le Levant, où elles pourront êtrr vendues à meilleur compte que celles qui arrivent par les caravanes.
Paris S'est tout à coup transformé en une ville opulentiî. L'ivresse de la joie dure toujours: tous les jours ilîu:ninations, feux d'artifice, danses, bals, repas, revues; ce sont des fûtes de toute magnificence. On doit remar- (jUtT la cordialité qui règne. Il ne s'élève aucune rixe ; on éviio avec soin d'enivrer les convives. Dimanche il y eut driix accidents très fâcheux : un bateau chargé de vingtdoux personnes, traversant la Seine du Champ de Mars au Champs-Elysées, porta sur le câble du bac et fut culhuté. Quatorze personnes ont péri. Un député à l'Assemblée se jeta sur le câble et fut sauvé. Un aérostat rrussit mal, et, avant de pouvoir s'élever, fit une explosion terrible qui blessa plusieurs personnes, dont quelquesuî)«s très grièvement. On doit renouveler la fête des (liimps-Elysées, qui fut magnifique. Dimanche dernier,, tous les arbres des Champs étaient chargés de lampions ; dc*> guirlandes et des lustres les réunissaient. Des pyramides de lumière s'élevaient aux coins et au milieu de la salle, où tous les jeux et toutes les danses possibles occupaient les Parisiens et leurs frères d'armes. On a donné des joutes sur la rivière, etc, etc. Les Parisiens seront dédommagés de cette dépense par l'argent que mettent en circulation leurs hôtes, qu'ils cherchent à retenir le plus longtemps possible.
Vous imaginez bien que les ruines de la Bastille sont un des endroits les plus visités : on a apporté des arbres qu'on a plantés pour former des couverts. Sur la porte d'entrée, l'inscription : Ici Con danse, contrastait singu-
lièrement avec Tancienne destination de ce lieu fatal.
Cependant, les Parisiens ont de la peine à oublier leur détresse. Ils murmurent du rétablissement des barrières : ils demandent l'abolition des entrées. On n'apaise le peuple qu'en lui promettant de porter cette pétition à l'Assemblée, et vous sentez combien elle en sera embarrassée.
L'inégalité de la coupe des départements en districts, Timmense attribution donnée aux juges de paix, la suppression des matières féodales, décimales, des retraits lignagers, bientôt des substitutions, rendent fort problématique l'érection d'un tribunal judiciaire dans chaque district.
On ne parle plus de guerre, dans ce moment ; cependant je crains que le danger ne soit qu^éloigné, et qu'il ne soit rappelé par les intéressés. Je ne sais ce que deviendra Tafifaire d'Avignon.
Tous nos militaires mécontents se rendent à Francfort et menacent les malheureux Brabançons. Les Liégeois paraissent faire meilleure contenance.
J'avais commencé ma lettre d'assez bonne heure. Des visites succe'ssives m'obligent à la finir pour me rendre à l'Assemblée assez tôt pour profiter de la poste. Je n'ai vu aucune des fêtes dont je vous parle; je ne sais quand partira M. de Marsenne (i); il est difficile de se rencontrer, je le vis un instant dimanche. (Papiers R. Lindet).