CXXIII. — Aux mêmes, Paris ^ le 21 septembre
Messieurs, les bontés dont mes concitoyens m'ont honoré pendant le séjour que j'ai fait au milieu d'eux ont accru ma dette. La reconnaissance, l'attachement, tous les sentiments les plus purs m'inspiraient le désir de rester au milieu de vous; une loi plus impérieuse encore m'a commandé de sacrifier les plaisirs personnels au devoir de coopérer au salut de la patrie et au bonheur de mon pays. Tous les projets de contre-révolution ont toujours échoué, toutes les expériences de nos ennemis ont toujours été déçues, et leurs tentatives ont tourné contre eux :
l'ange tutélaire de la France veille sur elle... Une récolte abondante garantit le bas prix des subsistances. Ce ne sont plus les agents corrompus du fisc qui veillent sur la conservation des denrées de première nécessité dans le royaume. Ce sont les citoyens qui sont armés pour empêcher l'exportation ; que le blé passe d'une halle dans une autre, d'une province dans la province voisine, cela est juste, parce que tous les Français doivent vivre; cela est nécessaire, parce qu*il fautpourvoir à l'approvisionnement de nos flottes. Mais on ne doit pas craindre la cupidité des accapareurs. Quels qu'ils soient, que peuvent-ils espérer? Ils n'exporteront pas nos grains, parce qu'il faudrait supposer que tous les habitants des frontières nous trahiraient, et ils ont donné des preuves éclatantes de leur patriotisme. Tant que le blé sera concentré dans le royaume, il n'y a pas lieu de craindre le renchérissement.
Il serait bien important de convaincre le peuple que les inquiétudes qu'on lui communique viennent de la part de ses plus cruels ennemis; ils savent que la crainte de la disette et de la cherté agira puissamment sur les esprits ; elle portera les ouvriers, les peuples à la défiance, à l'insurrection ; les habitants des campagnes déserteront les marchés, et on attirera le malheur qu'on redoutait par les moyens mêmes employés pour l'écarter. Le bonheur public consiste dans Tharmonie entre les habitants des villes et des campagnes. On veut armer les uns contre les autres. On veut exciter la cupidité des habitants des campagnes en leur faisant entrevoir la possibilité d'une cherté. On veut irriter les habitants des villes en leur rappelant les extrémités auxquelles ils ont été réduits Tannée dernière.
Les habitants des campagnes doivent montrer assez de patriotisme pour ne pas former des spéculations sur la ruine de leurs frères ; ils doivent être assez sensés pour juger qu'ils ne doivent pas s'exposer à leur désespoir.
Les habitants des villes doivent être assez sages pour ne pas se livrer à de vaines terreurs, à de funestes impressions dont le but est de les égarer, de les engager à rompre tous les liens de la subordination, à troubler le bon ordre, et à se rendre coupables pour autoriser à déployer contre eux les forces militaires.
On veut que le peuple se soulève pour justifier qu*il n*est pas digne de la liberté, pour prouver qu'il ne peut pas être gouverné par les lois sages, douces et humaines tracées par l'Assemblée nationale, qu'il est indocile à la voix de la raison, qu'il faut l'assujettira des lois dures, cruelles et inhumaines, et qu'il faut courber la tète sous un joug^ de fer. On espère que le peuple soulevé s'attirera tant de calamités, commettra tant de désordres, se souillera de tant d'horreurs que, fatigué de sa liberté, il implorera luimême ses anciens tyrans, et les priera de lui rendre ses chaînes.
Voilà le cruel espoir de ceux qui étaient accoutumés à vivre des sueurs du peuple. Aujourd'hui ils veulent s'abreuver de son sang. (Papiers R. Lindet).