CXXIV. —' A R, Lindet. Le 22 septembre
Une lettre anonyme, adressée de Rouen, donne des renseignements sur un projet qui inquiéterait, s'il existait des têtes assez bien organisées pour l'exécuter. Il s'agit,, dit cette lettre, d'enlever le roi, de l'engager à se retirer à Rouen. On travaille le peuple de cette ville ; on est sûr des régiments; 3,000 gentilshommes ont souscrit et serviront de garde au roi, jusqu'à l'arrivée des régiments sur lesquels on compte. Le Parlement rentrera dans ses fonctions, le roi tiendra son lit de justice. On aura emmagasiné une grande quantité de blé; on vendra le pain à un sol la livre ; l'armée se répandra dans la province et lui prescrira l'obéissance. On ordonnera de nommer de
nouveaux députés, pour enregistrer la déclaration du 23 juin 1789. L'on nomme les principaux agents de cette contre-révolution. Mme de Villeroy en est le premier mobile, [avec] Mme de Pardieu, M. Portier. M. Lepecq. M. de Fronde ville est le correspondant, et le chevalier de Belbeuf est l'aide de camp; on annonçait son arrivée à Paris, on invitait à visiter ses papiers. Le Comité des recherches n'a pas jugé à propos de donner des suites à cette affaire, ou du moins il prendra quelques moyens pour éclaircir ces faits. M. de La Fayette a envoyé un aide de camp à Rouen.
Les bruits répandus dans votre contrée sur l'accaparement des blés par les parlementaires ont quelque analogie avec cette dénonciation. On ne compte pas infiniment sur le patriotisme normand; peu de villes ont paru aussi sincèrement attachées à la Constitution que celle de Bernay, et les campagnes n'ont pas encore généralement adopté des principes par conviction. Rien ne serait plus aisé que le départ de Saint-Cloud : mais je crois pouvoir prédire que tout cela n'est qu'un rêve, une folie.
Personne n'est assez sage pour ordonner un tel plan^ personne n'est assez fou pour l'exécuter.
Ce bruit pourrait bien être l'avant-coureur de quelque commotion qui accompagnera la discussion finale du. projet des assignats.
On fait à Rouen l'honneur d'être le foyer de la contrerévolution. Cette ville se lavera du supplice de Jeanne d*Arc par celui des démocrates, et leur sang teindra les écussons encrassés de la caste des nobles, et les robes poudreuses des gens du palais. Le jour de leur résurrection n'est pas encore fixé. C'est le pontife de Toulouse qui sera le thaumaturge : il prendra pour exorcistes Maury et Cazalès. Celui-ci est vraiment ressuscité : il a comparu hier à l'Assemblée, et aujourd'hui l'aristocratie lui donne un dîner de corps à la Râpée. Le traiteur
s'apercevra sûrement que ce ne sont pas de purs esprits qui sont à sa table.
L'aflFaire du Châtelet pour le 6 octobre viendra immédiatement après les assignats ( i ) .
Vos religieuses s'enhardiront successivement. Après avoir permis aux gens du monde l'entrée de leurs monastères, il sera difficile qu'elles résistent au désir d'en sortir pour rendre les visites qu'elles auront reçues.
Les papiers publics vous apprendront que l'Assemblée s'arme aussi de rigueur contre ses enfants. Les municipalités et les districts ne seront plus tentés de protester contre les décrets relatifs au placement des tribunaux, et de se prêter à la détention des grains. L'aflFaire de Rouen exige encore le secret; je vous en parle : i^pour prévenir des menées qui pourraient avoir lieu jusque dans votre contrée; 2* afin que, si quelques détails vous parvenaient, vous voulussiez m'en instruire.
Demain matin, nouvelle discussion sur les assignats : ces deux jours vont être orageux ; garde renforcée dans Paris. (Papiers R. Lindet.)