CLXXII. — Au même. Paris, le 2) juin
Quel spectacle se prépare demain pour Paris! Il est probable que le retour du roi ne sera pas difiëré au delà. On parviendra, je crois, à inspirer au peuple de garder un profond silence. Un officier municipal d'un village près Sainte-Menehould a accordé au roi, à la reine et à la famille royale, c'est-à-dire à M. le Dauphin, à Madame et à Madame Elisabeth, sur leurs sollicitations, sa sauvegarde. Il les accompagrne et leur garantit sur sa tête qu'il ne leur arrivera pas d'accident sur la route ni pendant leur entrée à Paris. Le roi, qui n'est pas encore au fait de la Constitution, s'imagine qu'un officier municipal commande à toute la France, comme jadis le maître de Versailles, à l'exception qu'il le croit obligé de se transporter avec son écharpe.
Monsieur et Madame sont arrivés à Mons : la municipalité de Valenciennes a été avertie trop tard. Le patriotisme est exalté dans cette ville, et maintenant on ne peut plus douter de l'intrépidité avec laquelle nos frontières seront défendues, mais personne n'osera les attaquer. Je vous ai dit souvent qu'il existait bien des gens malintentionnés, mais que telle est leur stupidité, quHls sont incapables de former un projet exécutable , et telle est leur lâcheté qu'ils sont incapables de Texécuter . Bouille, le plus g^and général, envoie pour escorter le roi fugitif des gens qui, sitôt qu'ils sont instruits que c'est le roi qu'ils conduisent, le remettent au peuple et demandent à être admis à le garder. Deux fusils suffisent pour arrêter tout le convoi ; si tous les braves chevaliers du poignard s'étaient réunis sur cette route, comme on avait lieu de croire qu'ils le
feraient, les paysans du Clermontoîs les auraient chassés à coups de fouet, comme on les renvoya le 28 février des Tuileries avec des chiquenaudes.
Il est probable qu'on rapporte avec le roi le manifeste qui était tout prêt à être publié, et la Constitution réformée par le roi.
Aujourd'hui, la procession de Saint-Germain-l'Auxerrois a été fort majestueuse. Nos évoques n'y étaient pas. L'Assemblée nationale a été très applaudie : les applaudissements ont redoublé lorsque nous sommes retournés à la salle, reprendre la séance continuée par un certain nombre de députés qui étaient restés. La marche du retour a été leste, la musique a presque toujours donné l'air favori. L'heureux inventeur du Ça ira doit se féliciter d'avoir contribué à exciter le courage et à ranimer la gai té des Français.
On a reçu diverses adresses des départements, qui annoncent l'ordre, le calme et la fermeté. Paris est dans la joie. Une députation de cette ville est venue prêter serment à l'Assemblée nationale. Un détachement de cette députation est d'abord entré, présenté par M. de La Fayette qui a porté la parole : le président a répondu, et ensuite prononcé la formule du serment auquel les gardes nationales ont répondu : « Je le jure ». A l'instant, toute la musique est entrée, l'aristocratie a dû croire que l'enfer était déchaîné. Le Ça ira allait à toute outrance, et ce jeu a duré sept quarts d'heure ; les musiciens ont choisi pour orchestre le fond de l'amphithéâtre des noirs ^ qui était vide. Avec la rapidité de la marche que prescrit cet air, gardes nationales, suisses, compagnie des charbonniers, des forts de la halle, boulangers, les hallebardiêrs du faubourg Saint-Antoine, les porte-fourches^ les portefaix, les porte-croissants, et une multitude innombrable de citoyens de toutes couleurs ont défilé dans la salle en passant par une porte et sortant pas l'autre, la main levée, criant : « Je le jure ! » au milieu des bravos et
des applaudissements. Ce spectacle de sept quarts d'heure a prodigieusement fatigué tout le monde, consterné une partie de l'Assemblée et réjoui l'autre. Quelques femmes s'y sont mêlées avec celles qui suivent à {sic) l'Assemblée nationale. Je ne vous dirai pas s'il a défilé 40, 50, 60 ou 100,000 hommes; personne, je crois, ne le dira. Mais voilà bien des suppôts du pouvoir exécutif.
Le roi ne pourra pas arriver demain : on fera bien de retarder son arrivée jusqu'à dimanche. Il ne sera pas sûrement enlevé sur la route : tous les départements sont armés.
M. Thouret vient encore de faire une motion dans son genre, tendant à faire déclarer traîtres à la patrie ceux qui ont conseillé ou favorisé V enlèvement du roi et ceux qui s'opposent à son retour à Paris et à sa réunion avec les représentants de la nation.
Cette réunion sera-t-elle possible? Nous faudra-t-il un roi? Pourra- t-il l'être? Supposez qu'il le soit, y aura-t-il d'autre moyen que de le tenir en charte privée ? de faire lentement le procès à sa femme? d'achever la Constitution et les lois et de lui dire : « Choisissez, acceptez ou sortez du royaume? » La majorité aurait voté pour la République pour exclure Louis-Philippe, si le roi était sorti du royaume. Aujourd'hui on n'ose pas encore proposer cette idée : nos intrigants vont viser à donner un conseil au roi et à exclure la reine.
La France est en état de donner l'exemple d'un peuple qui sait se passer de roi, et pourquoi faut-il que le sort des nations dépende d'un seul homme? Quand on suit la liste des imbéciles ou des scélérats qui ont souillé les trônes, on devrait être tenté de les renverser tous.
J'avais toujours craint que cette fuite et une invasion hostile n'eussent lieu au moment de notre séparation, et de notre remplacement par des hommes qui ne se seraient pas connus, et qui n'auraient pas eu l'habitude du travail ni obtenu la confiance du peuple. La crise eût été dange-
reuse, nous aurions écarté ce danger en ne nous faisant remplacer que dans Thiver.
Il est incroyable avec quelle activité, au son du tocsin, dans les villages, près de Varennes, les paysans sont accourus armés de tout ce qu'ils trouvaient, amenant leurs charrettes, des arbres et tout ce qu'ils jugeaient propre pour former des barricades ( i). (Papiers R. Lindet. )