CLXXIII. — Au même. Sans date. {2 j juin
MM. Tronchet, Duport et d'André se transportèrent hier aux Tuileries pour recevoir la déclaration du roi, qui, en bon plaideur, observa que ce n*était pas un interrogatoire qu'il prêtait. Il déclara que Tinsulte du mois d'avril — (lorsque les Parisiens s'opposèrent à sa fiiite) — et les injures répandues impunément contre lui et sa famille depuis cette occasion, l'ont déterminé à quitter la capitale ; qu'on lui avait présenté les décrets en détail à sanctionner, et qu'il fallait les voir en masse ; qu'il avait craint de n'avoir pas l'air d'être libre dans Paris — (à présent il peut dire qu'il n'a pas l'air d'être libre dans le royaume) ; — qu'il croyait qu'il n'y avait que les Parisiens qui voulussent la Constitution et qu'elle était l'ouvrage
(i) Buschey des Noës écrivait aussi, le vendredi 24 juin 1791 (midi), à la Société des Amis de la Constitution de Bernay pour donner quelques renseignements complémentaires. « Votre digne évèque, dit-il, vous a tout envoyé, mais on n'a jamais trop de bonnes choses... » Il annonçait qu*une foule de )o à 40,000 hommes, toujours renouvelée, entourait la voiture du roi et formait un rempart ambulant pour empêcher rapproche des cavaliers qui voudraient tenter de Tenlever. (Arch. Bernay.)
Le 26, Buschey adressait une nouvelle lettre à la même Société : c Les quatre compagnies de gardes du corps ont été licenciées. Il n'y a pas eu une seule goutte de sang répandu. Le roi devrait voir quelle est la prudence et le courage de ses prétendus amis : il n'est bientôt plus que des amis de la nation et de la Constitution... La séance commencée lundi continue encore jour et nuit; elle ne se suspend que par des intervalles de quelques heures. » (Arch. Bernay.) Commencée le 21 juin à i heure et demie, la séance permanente fut levée le 26 juin, à ; heures de Taprèsmidi. Voir le Procès-perbal,
d*une société particulière appuyée par les galeries qu'elle payait. Il dit qu'il a pris pendant son voyage des renseignements particuliers, qui lui apprennent que l'opinion est décidée en faveur de notre Constitution : en conséquence^ il est prêt à faire le sacrifice de ses chag^rins. Il n'a pas pensé à sortir du royaume : il allait à Montmédy. On lui a préparé ses logements; il avait choisi cette ville parce qu'elle est fortifiée et que sa famille y aurait été en sûreté, et parce que cette ville est à la frontière et qu'il aurait été à portée d'empêcher l'entrée des ennemis et de se mettre à la tête des troupes pour les repousser. Il déclara qu'il n'a fait aucuns traités avec aucune puissance étrangère. . Il justifie toute sa suite : Monsieur et Madame sont parais en avant pour ne pas embarrasser la marche ; ils devaient revenir à Montmédy. (On demandera quelque jour si M. de Condé et les autres émigrants ne devaient pas l'y rejoindre aussi.) Les courriers avaient été avertis de faire faire des habits, sous prétexte d'un message auquel ils devaient être employés, et ils sont partis sans savoir la destination; les femmes de chambre ont été averties le jour même.
La reine ajoute que, si le roi avait voulu sortir du royaume, elle aurait employé toutes ses forces pour l'empêcher : M™* de Tourzel est partie sans linge, sans aucun avis préalable. Les femmes de chambre n'ont été averties qu'au moment du départ, et Tune d'elles, dont le mari demeure au château, n'a pu lui faire ses adieux. Le fond , de la déclaration de la reine faite ce matin est le même que celle du roi faite hier.
A Sedan, on a arrêté quatre ou cinq officiers du Royal- Allemand qui avaient été chargés de distribuer de l'argent aux cavaliers. Les corps administratifs ont arrêté les mouvements des troupes ordonnés dans cette partie.
Tout est rentré dans le plus grand calme. Le roi doit être fort étonné de son isolement dans les Tuileries : il le
serait peut-être encore plus s'il était passé dans le Luxembourg, d'où il aurait eu peine à revenir.
Les renseignements qu'il a pris sur la route doivent servir à tous les non-conformistes, réfractaires, contrerévolutionnaires, aussi bien qu'à lui. La France a été frappée d'un coup électrique qui s'est fait sentir d*un bout du royaume à l'autre avec la rapidité la plus inconcevable. Partout la même énergie, le même ordre, les mêmes sentiments, la même attitude fière et inébranlable; la liberté est défendue par deux ou trois millions de baïonnettes, et la Constitution est environnée de milliers de bouches à feu qu'on appelait jadis ratio ultima regum^ et qui sont aujourd'hui les meilleurs arguments du peuple. D'un bout à l'autre de la France, on s'est empressé d'envoyer à l'Assemblée nationale des adresses qui renferment les principes du droit public les plus fortement prononcés. Le corps diplomatique en Europe sera bientôt obligé de faire de nouvelles inquiétudes.
On est fort inquiet de M. Duveyrier (i); que ne doit-on pas craindre des lâches contre un honnête homme?
Je recevrai avec enthousiasme l'hommage nouveau que vous vous proposez de rendre à la Constitution : il sera digne de vos sentiments.
L'expulsion des prêtres fanatiques, et les preuves de l'impuissance des ennemis de la patrie, vont enfin rendre plus dociles ces femmes qui, de derrière leurs grilles, croient gouverner le monde.
Il est étonnant [de voir] que toute la France était instruite de la conjuration et du temps où elle devait s'effectuer et qu'on ne Tait pas prévenue. L'exécution paraissait si absurde que ceux qui la savaient n'en croyaient rien, et les importants croyaient que, quelque chose qui arrivât, ils en tireraient avantage.
(i) Duveyrier avait été chargé d'aller notifier au prince de Bourbon-Condé le déoret qui lui ordonnait de rentrer en France sous quinzaine.
CONSTITUANTE (l" JUILLET 1791) 29 1
Il faut avouer que nous sommes aujourd'hui dans une position singulière : un roi prisonnier, un roi qui n'obtiendra plus la confiance de la nation, la rage dans le cœur de la reine et des courtisans, l'humiliation de la Cour, tout cela ira singulièrement.
La Providence veille sur la France et ses destins ne dépendent plus d'un homçie, quel qu'il soit (i). f LiNDET, évêque de l'Eure. (Papiers R. Lîndet.)