CCX. — Au même. Évreiix, le 6 mars
Mon frère, nous voilà en état de guerre : Conches, la Barre, la Perrière, Breteuil ont été emportés d'assaut et Verneuil a ouvert ses portes à l'ennemi : il doit faire incessamment la prise du Neubourg, de Saint-André et d'Évreux. La place d'armes est Conches. Les Baux de
Breteuil, Baubray, le Fidelaire, Sainte-Marguerite de r Autel ont fourni, dit-on , les premières troupes ; elles vont toujours grossissant; déjà, dit-on, Tarmée est de 7 à 8,000 hommes qui retournent tous les jours coucher chez eux; les municipalités en écharpe sont à la tète (i). Quelques officiers municipaux sont venus le dire au département et annoncer les ordres qu'ils reçoivent, pour se tenir prêts à marcher, et leur docilité à obtempérer. Cette armée ne commet pas de dégâts ; elle paye tout, répaxe les dommages, et regorge d'argent. Elle doit être forte de 20 ou 30,000 hommes pour venir à Évreux samedi, jour fixe.
Le département a dépêché pour obtenir un régiment de cavalerie, 600 fusils, etc.; la gendarmerie doit se rassembler. On a envoyé à Rouen acheter de la poudre et des balles qui arriveront quand elles pourront. On a demandé des secours à Rouen. Louviers a envoyé cette nuit 200 hommes. On a demandé 100 hommes et 2 pièces de canon à Bernay. Vemon doit aussi envoyer des secours.
Jamais vous n'imaginerez un peuple plus stupide et plus lâche que les habitants d' Évreux.
J^allai hier à la municipalité, je demandai quel était le plan de défense : je parlais hébreu aux commandants. On dit qu'on attendait des secours, qu'on ne savait pas quelle était la force publique dont on pourrait faire l'emploi. On dit que les deux tiers des citoyens étaient suspects, qu'on avait tout au plus 150 fusils.
(i) Voir sur les causes de cette panique qui se produisit dans d'autres provinces que la Normandie, les judicieuses observations faites par les auteurs de V Histoire parlementaire de la Résolution française^ XIII, p. j2o. Dans la séance du 4 mars {Moniteur^ XI, 554), un des secrétaires avait fait lecture d'une lettre du directoire de TEurc annonçant que le département était infecté par 5 à 6,000 séditieux ; qu'Évreux était sur le point d'être assiégé, que la garde nationale était remplie de zèle et d'ardeur, mais que, restée seule, elle ne pouvait offrir qu'une faible résistance. Thomas Lindct, dans sa lettre, montre combien la panique des administrateurs exagérait le mouvement, et raille un peu le prétendu courage de la garde nationale d' Evreux.
Si trente hommes étaient venus à Évreux, ils auraient traîné à leur suite ou plutôt mis à leur tète le département, le district, la municipalité, et enrôlé tous les citoyens qui se seraient laissé mener où Ton aurait voulu. Je demandai que Tétat-major s'assemblât, formât un plan de remploi de la force publique dans tous les instants, qu'il le communiquât à la municipalité et aux corps administratifs. Cette proposition eut beaucoup de peine à passer.
J'en fis une deuxième. Je demandai qu'on requit les municipalités voisines de se replier sur Évreux et de se joindre à la force publique en cas de signal ou d'apparition de troupes armées, et qu'on invitât celles qui auraient été forcées de se joindre aux insurgés, de se réunir à la force armée, commandée par les autorités légales.
Aujourd'hui, tous les citoyens seront rassemblés dans la cathédrale pour entendre les orateurs.
La présence des hommes de Louviers fera plus d'effet que les discours langoureux de M. Buzot, et que les feux souterrains et les explosions volcaniques du département.
L'armée insurgente a taxé le blé dans les marchés. Elle a taxé les bois à la marque et à la corde, le charbon, le fer, etc. Vous sentez que MM. Carrayon ont dû manquer d'être pendus : à Tin verse, MM. Le vacher doivent être des distributeurs d'argent.
Ces hommes, dit-on, se font dire la messe avant de partir, par les prêtres constitutionnels et non d'autres. Voilà le moyen de les impliquer dans l'accusation : d'autres disent que cette troupe est commandée par un officier de Monsieur. Cette armée va se grossir et fondre sur Paris, se joindre à une autre troupe qui l'attend dans la capitale, pour exterminer l'Assemblée nationale.
J'espère que ce ne sera pas là le noyau de l'armée contre-révolutionnaire : dégarnira-t-on les frontières pour remédier à ces insurrections partielles? Ce serait servir nos ennemis, les ministres doivent être surveillés.