LXIV. — A R. Lindet. Le 2 avril
J'ai mis à votre adresse, mon frère, la carte du département promise à la municipalité. Nous écrivons aujour-
d'huî, M. deNoês et moi, pour faire agréer notre ofiErande patriotique.
L'affaire de l'émission des assignats devait être traitée aujourd'hui, elle ne le sera pas. Les différents Comités ont encore besoin de conférences...
Le privilège de la Compagnie des Indes va probablement expirer aujourd'hui. L'abbé Maury, en plaidant sa cause hier, lui a donné le coup de grâce. Il parla quatre ou cinq heures au milieu des applaudissements de son parti : il fut aisé de démêler que le triomphe finirait mal. Les contradictions multipliées n'étaient rien pour un orateur qui y tombe fréquemment, même le sachant bien. Je ne sais quel ministre, ou quel commis de concert avec Maury et Cie, avait livré des mémoires fournis par M. Dupont en 1774 à M. de Calonne, et les lettres de cet honnête homme, qui fut en butte aux plus violentes déclamations, pendant plusieurs heures, par des lectures mutilées. M. Dupont, dès l'ouverture de la scène, demanda à démentir M. l'abbé Maury: l'expression énergique parut dure et lui attira de violents orages. Cependant il obtint de faire lire, en entier, une de ses lettres produites par extrait. M. Maury et son lecteur furent déconcertés. Les applaudissements changèrent de côté. A la fin du discours de M. Maury, M. Dupont monta à la tribune, se plaignit de l'abus de confiance par lequel les pièces lues étaient tombées dans les mains du préopinant, du délit par lequel on avait trahi un des plus importants secrets de VÉtat, et prouva que celui qui en était capable ne méritait pas le nom de citoyen français. Il développa, en peu de mots, le plus beau projet qui pouvait être proposé à un ministère de ce temps-là. Le bon M. Dupont fut amplement dédommagé d'avoir gémi trois ou quatre heures sous les coups d'un vil calomniateur, et d'avoir servi de but aux insultes et à la dérision de ses adhérents : ils ne voulurent pas être témoins de la révolution — ils n'aiment pas ce mot-là — ils s'enfuirent et
se dissipèrent. L'audace et l'effronterie d'un lâche coquin qui attaque un honnête homme est incroyable, mais il est encore plus incroyable que la honte aboutisse à s'en* fiiir, lorsqu'il se défend, sauf à recommencer l'attaque.
M. Dupont avait écrit contre l'établissement de la Compagnie des Indes. Voyant que M. de Calonne l'emportait, il proposa l'établissement d'une Messagerie des Indes, confiée à un très petit nombre d'administrateurs et qui n'était pas exclusive. Le gouvernement devait faire une vente simulée de vaisseaux de 64, de 50, et de frégates de 40. Ces vaisseaux armés en flûtes ne coûtant rien, la Messagerie aurait pris un droit de fret si modique qu'elle aurait ruiné toutes les compagnies d'Europe. Sous ce prétexte, on aurait fait porter en lest le complet de l'armement de ces vaisseaux, qu'on aurait déposé à l'île de France. On aurait fini par avoir 24 vaisseaux de guerre stationnaires dans la mer des Indes, et, au premier bruit de guerre, ces 24 vaisseaux auraient été armés et joints à la flotte qu'on aurait envoyée de France : on aurait détruit l'empire du Bengale. Il a prouvé que la Compagnie anglaise n'est point une compagnie de commerce ; que c'est une compagnie souveraine qui vend en Europe 320.000.000 de revenus en denrées qu'elle retire de ses possessions en Asie ; que le commerce des Indes est funeste et ne doit pas être favorisé ; qu'au lieu d'abolir le droit d'induit pour les marchandises qui doivent être consommées en France, il faut porter ce droit d'induit à 7 1/2 et 10 p. 100, et en exempter les marchandises pour l'étranger.
M. Dupont faisait le rêve d'un bon citoyen; mais jugez comme on a travesti la messagerie en compagnie des Indes, le petit nombre d'agents qu'il voulait rendre dépositaires de son secret en une compagnie d'agioteurs, et comme on s'est prévalu de ce qu'il avait demandé une place dans cette opération! Jugez quelle friponnerie on avait trouvée dans la vente simulée des vaisseaux du roi
dont on ordonnait la réforme ! L'extrait de ce projet, rédigé par M. l'abbé Maury, devait être un chef-d'œuvre d'atrocité.
Je loge rue Saint-Honoré, n* 343, hôtel de Charost, vis-à-vis les Capucins. (Papiers R. Lindet.)