LXXVII. — Aux officiers municipaux de Bernay
Paris, le 5 mai 1790.
Messieurs, je ne crois pas avoir à me justifier auprès de vous, de ce que vous ne trouverez pas mon nom inscrit
(i) Déclaration cTune partie de l* Assemblée nationale sur le décret rendu le ij april 1790, concernant la religion 2 mai). Paris, Gulley, 1790, in-4. Bibl. nat., Lb**/)j6j.
parmi les signataiies d'une déclaration d'une partie des membres de l'Assemblée nationale sur le décret du 13 avril concernant la religion. Je suis persuadé que vous me faites la justice de penser que je suis aussi fortement attaché à la religion catholique que ceux qui ont cru devoir protester contre ce décret.
Je ne vois point, comme le chapitre de Paris, dans les projets de suppression des bénéfices inutiles, ni dans la réduction du nombre des pasteurs nécessaires, ni dans l'assignation d*un salaire aux ministres du culte, la subversion, la ruine et Tanéantissement de la religion. Je ne vois point d'atteintes portées à la religion, ni aux droits essentiels du clergé de France.
Il est de l'essence du clergé d'être utile; et tous les membres inutiles peuvent en être retranchés sans léser les droits essentiels. La puissance temporelle n'a point le droit de conférer ou de détruire le caractère sacerdotal; mais elle a le droit de fixer le nombre et de choisir les ministres qu'elle autorise à exercer publiquement leurs fonctions, et qu'elle veut salarier pour l'entretien du culte.
Dans les premier temps de l'Eglise, les princes païens, ses persécuteurs, ne se mêlaient pas de sa police intérieure ; l'ordination des ministres et leurs fonctions étaient clandestines; mais, dans un État où la religion catholique est adoptée, la puissance temporelle a le droit de veiller sur la manière dont elle est administrée, d'en régler la dépense, de réprimer les abus qui s'y introduisent. Le sacerdoce devient une espèce de magistrature dont la société doit surveiller l'exercice, modérer les frais et circonscrire la juridiction.
Je suis éloigné de penser que, dans aucun cas, le zèle pour la religion doive servir de prétexte pour troubler la tranquillité publique. Il est des moments où l'orateur qui plaide la cause de sa religion est suspect d'être dirigé par son intérêt particulier, et alors il n'est pas écouté. Le moment où la nation demandait des sacrifices au clergé
n'était pas celui où il devait manifester un zèle amer. Les processions^ les missions, les prières de quarante heures, certaines espèces de sermons seront peu propres, dans ce moment, à inspirer au peuple les sentiments de confiance dont il doit être pénétré. Ces cérémonies religieuses, si elles n'avaient pas pour but, pourraient bien avoir pour suite de nouvelles alarmes et des mouvements populaires capables d'ébranler l'Etat. Ce qui s'est passé à Toulouse doit avertir tous les bons citoyens de se préserver de l'égarement d'un faux zèle. Celui qui aime sa religion aime aussi sa patrie.
Je suis prêtre et citoyen : l'intérêt de ma patrie n'est point différent, à mes yeux, de celui de ma religion. La crainte qu'on ne fasse une funeste distinction entre ces deux intérêts, m'a engagé à vous supplier de soutenir, de vos conseils et de votre autorité, les ecclésiastiques chargés de me remplacer auprès de vous. Je compte sur leur prudence, et sur les habitudes douces et modérées d'une paroisse nombreuse, dont je désire le bonheur et dont je regfrette d'être éloigné pendant si longtemps. Je les ai invités à continuer les prières qui ont été faites, sans interruption, pour l'heureux succès des travaux de l'Assemblée nationale. C'eût été se prêter à une juste censure que d'abandonner, même par lassitude, des exercices qu'on eût été accusé de négliger par mécontentement. C'eût été donner lieu de rendre plus inquiétantes les ordonnances de nouvelles prières. J'ai peine à croire que, dans ce moment, la piété bien entendue permette de publier, d'ordonner ou d'admettre des exercices extraordinaires : ils pourraient avoir lieu sans danger dans bien des endroits ; mais il est incontestable qu'ils pourraient devenir l'occasion, pour une foule de personnes peu instruites ou mal intentionnées, de manifester des sentiments antipatriotiques, et le danger qui en peut résulter est incalculable. Cette considération, ce me semble, doit autorisera rejeter ces innovations, même
dans les lieux où Ton serait certain qu'elles ne pourraient avoir aucunes funestes suites.
Je dépose toutes mes inquiétudes dans votre sein, persuadé que le repos de la ville ne peut être confié à des surveillants plus sages et plus zélés ; également persuadé que vous croyez que je ne négligerai jamais rien de ce qui sera en mon pouvoir pour écarter tout ce qui pourrait préjudicier au bonheur de mes concitoyens. (Arch. Bemay.)
LXXVIIl. — A R. Lindet. Le 5 mai.
[Il est fâché de voir son frère arrêté par les réclamations des paroisses demandant des changements dans les cantons. La formation en départements et en districts est décrétée d'une manière fixe ; et s'il y a des changements à faire, ce ne sera que d'après l'avis des départements intéressés, par l'Assemblée nationale elle-même. La division des districts en cantons pourra avoir lieu par les assemblées de département.]
Chaque jour démontre la nécessité d'accélérer Torganisation de ces compagnies administratives qui doivent faire le salut de la France ; elles sont nécessaires pour rétablir la perception de l'impôt, pour assurer le succès de l'opération sur les biens du clergé, et pour maintenir l'ordre, qu'on ne désespère pas encore de troubler.
C'est à Toulouse qu'on a essayé d'établir le foyer de la contre-révolution (i). On a indiqué, au prône, des assemblées dont l'objet était de réclamer la conservation de l'archevêque, des chanoines, des paroisses, des annexes, des moines, des religieuses, et surtout des confréries. Il y a eu quelque tumulte, prise d'armes. Une proclamation très sage de la municipalité a interdit ces assemblées. L'afiFaire a été rapportée hier au soir à l'Assemblée natio-
(1) Voir le Moniteur y réimpression, IV, 287.
nale. On a lu le procès-verbal de la municipalité; on a beaucoup applaudi au jugement favorable qu'ils portent sur leur archevêque, quoiqu'tls ne V aient presque pas vu. Une partie de la salle s'est permis des éclats de rire au récit des fureurs de quelques factieux, qui ont brûlé deux amorces pour que le coup partît. Cette indécence a provoqué l'indignation et quelques sarcasmes. Le saint archevêque, qu'on n'a presque pas vu dans son diocèse, a été interpellé de parler ; cette interpellation l'a engagé à sortir, mais il est rentré bientôt après, pour réciter la leçon que quelqu'un lui a faite. Il a dit que Tafeire lui était étrangère, qu'il ne la connaissait que par des relations, qu'il ne voyait ni corps de délit, ni accusateurs, nî accusés, et que son opinion était qu'il n'y a pas lieu à délibérer...
Les ouailles de Monseigneur l'archevêque sont poursuivies, Tépée et la baïonnette dans les reins : on les fusille ; heureusement on les manque; cela ne vaut pas la peine de délibérer, suivant ce saint homme. En effet, si ce sont les ennemis du clergé qui sont tués, ils le méritent bien, on ne peut trop se hâter de s'en défaire ; si ce sont ses amis, ce sont des martyrs qui ont droit au paradis, il n'y a rien à risquer. , L'Assemblée n'a point jugé comme le prélat : elle a approuvé la conduite de la municipalité et de la garde nationale, et renvoyé au Comité des recherches le reste de TafiFaire, notamment l'annonce revêtue de l'approbation du grand vicaire de mon jadis seigneur l'archevêque.
Messieurs de la droite, qui viennent ordinairement en petit nombre aux séances du soir, excepté quand il s'agit d'affaires qui les intéressent, étaient d'abord prépondérants : heureusement que plusieurs Comités étaient alors assemblés. On ne tarda pas à se renforcer à gauche, en donnant le signal de détresse.
Les missions, les processions, les jubilés, les quarante heures vont devenir des moyens d'exalter Timagi-
nation des peuples. Déjà la haute noblesse donne dans la dévotion. Que ne doit-on pas attendre des grands exemples des Maury, des Mirabeau cadet, des archevêque d'Aix, des évéques de Nancy, Châlons, etc., etc. ? M. le curé de Saint-Sulpice avait été invité, par la noblesse delà paroisse, à faire une procession, et certain baron dont vous pouvez vous rappeler la dévotion était un des processionnaires : mais, de par le peuple, il y a eu opposition. M. le curé descendant de chaire a été reconduit chez lui, par les nouveaux convertis, au milieu des applaudissements, et par les anciens chrétiens, qui Tout prié énergiquement de ne rien innover, et qui lui ont dit que, par respect pour son caractère, ils ne l'avaient pas interrompu, mais à la charge qu'il ne récidiverait pas. Les b... et les f... ont eu quelque chose de plus pathétique que le sermon du pasteur, qui s'est dégoûté de la promenade proposée.
P,-S. Les juges seront élus pour six ans, voilà tous les plans d'organisation coulés bas. Nous irons à tâtons, les articles se présenteront d'une manière décousue. (Papiers R, Lindet.)