LXXXI. — A R. Lindet. Le 8 mai ijço
[Il rend compte à son frère des nombreuses visites qu'il a reçues de M. Pottier de Morainville, qui désire figurer dans les élections : il voudra intriguer, spéculer, etc. Le roi aura la nomination des officiers chargés du ministère public, et il demande à son frère, s'il ne voudrait pas qu'il sollicitât pour lui la place de procureur du roi au siège du département ou du district, si elle peut lui convenir. Il ne pourrait répondre du succès, mais il a quelques fondements pour l'espérer.]
Maintenant» nous pourrons bâtir le temple nouveau de la justice, avec un peu plus de tranquillité. Les principales bases sont posées : Tennemi nous laissera tranquille; la main qui tient l'èpèe se reposera et celle qui tient la truelle ag^ira plus librement. C'est une chose singulière que les ennemis de la Révolution affichent l'assiduité et l'achahiement tant qu'ils espèrent pouvoir faire du mal. Dès que les préliminaires leur paraissent décisifs, et qu'ils voient démontrée leur impuissance, ils fuient comme une volée d'oiseaux carnassiers qu'on force de quitter leur proie. Alors on travaille librement et dans le repos, jusqu'à ce qu'ils aient tendu quelque nouvelle embuscade. Les décrets relatifs à l'organisation de la municipalité de Paris avancent : comme ils ne sont pas tout à fait conformes au vœu de quelques districts, Tabbé Maury s'était permis quelques violentes déclamations, très incendiaires. Le district des Cordeliers, celui sans doute sur la résistance duquel ^ 'homme aux huit cents meurtres comptait le plus, vient ue faire afficher une proclamation par laquelle il déclare ennemis de la patrie ceux qui feront des protestations contre les décrets de l'Assemblée nationale. M. l'abbé, qui se moque d'être mis à l'ordre sur le procès-verbal de l'Assemblée nationale, devrait s'inquiéter de se faire rappeler à Tordre, dans les districts de Paris. C'est un grand scélérat que cet abbé protecteur du clergé, mais la nature Ta doué d'un courage qui tient de
la frénésie, d'une impudence et d'une effronterie, que rien ne peut confondre. Il dit les platitudes et les absurdités, ou la vérité, avec la même conviction, car il ne croit pas plus Tune que les autres : il voit qu'il ne peut pas tromper, et cependant il renouvelle tous les jours ses essais.
P.- 5. Heureusement pour Tex-président, le premier scrutin a réussi en faveur de M. Thouret (i) : il faut des forces physiques et morales pour remplir pendant quinze jours une place aussi pénible. Je ne sais si M. Thouret gagnera ou perdra à cette nomination. Il perd la parole sur les articles de Tordre judiciaire, mais il gagne certaine influence sur le moment de la délibération et sur la manière de poser les questions. Au reste, ses points cardinaux ont souffert une déclinaison telle que la boussole le conduira difficilement. Il vota vendredi contre l'influence du roi sur l'élection des juges. SHl perdait des espérances, il acquérait des suffrages pour aujourd'hui. Je doute néanmoins que la présidence le console bien efficacement du décret relatif au ministère public.
Les inquiétudes sur l'approvisionnement et le prix du blé ont occasionné une effervescence à Dieppe et aux environs. Je souhaite qu'elle ne se propage pas. Est-on tranquille dans vos environs?
Je ne vous dissimule pas que j'ai toujours redouté juin et juillet. On essayera encore une commotion avant la récolte, si l'on peut rendre le blé rare aux halles, et en exagérer le prix.
Je reçois un^ lettre de M. le vicaire, qui m'apprend la cessation des prières auxquelles on était accoutumé : je le charge de voir et consulter MM. de la municipalité. Il me paraît prudent de les reprendre sans éclat. Si mal-
(1) C'était la troisième fois que Thouret était élu président le 8 mai : il avait déjà occupé le fauteuil le 3 août et le la novembre 1789. Il remplaça Gouttes, qui avait, lui-même, succédé à de Virieu, démissionnaire, à la suite de l'incident raconté par Th. Lindet dans ses lettres précédentes.
CONSTITUANTE (lO MAI 1790) 159
heureusement le prix du blé augmente, on saisira ce moment d'ordonner de nouvelles prières : les motifs seront exposés d'une manière dangereuse, et il sera difficile de s'y refuser sans mécontenter le peuple. Je suis fâché de cette interruption au moment où j'en recommandais la continuation. M. Halley (i) vous communiquera mes réflexions. (Papiers R. Lindet.)