XCII. — Aux officiers municipaux de Bernay
Paris, 2g mai lygo,
[Il leur annonce l'envoi prochain d'an décret tendant à abréger les formes des élections, et à prescrire un nouveau serment, au moment de la remise du vote (i).]
On soumettra incessamment à l'approbation de l'Assemblée une instruction relative à l'acquisition des biens nationaux, et l'on exposera, le plus nettement possible, les formalités à observer. Cette instruction avec le décret vous sera nécessaire ; je vous enverrai le tout ensemble. La ville de Nîmes, au grand étonnement des citoyens catholiques délibérants, et de M. l'évêque du lieu, député à l'Assemblée nationale, a fait une soumission de 3,000,000 pour l'acquisition des biens ci-devant ecclésiastiques. La ville de Montpellier a remis le fort entre les mains de la garnison. La ville de Marseille, à laquelle on a passé Tordre semblable de remettre ses
(i) Il s'agit du décret du 28 mai 1790, relatif aux assemblées électorales.
trois forts entre les mains de la garnison^ a pris le parti de les démanteler du côté de la ville. Le ministère a jugé de l'occupation des forts de Marseille par l'ancien état des choses (i). L'Assemblée nationale a jugé de même que la garde des forts était confiée au pouvoir exécutif, et que l'usage de les garder par des garnisons de troupes de ligfne devait être provisoirement observé, que l'occupation était une violation du droit subsistant, et qu'ils devaient être remis à ceux à qui la garde en était confiée. Il n'y a pas encore d'article constitutionnel rédigé sur ce point important, et j'ignore quel parti prendra l'Assemblée. Mais la ville de Marseille semble adopter un prin* cipe qui pourrait bien être celui de bien des citoyens zélés pour la liberté, sauf à critiquer l'application prématurée qu'elle en a fait. Les citadelles et les forts sont pour la conservation ou la défense des villes; les citoyens ne doivent point être menacés par les batteries de ces forts ; elles ne doivent point être dirigées contre eux. Si la garnison leur est suspecte, ils prétendent avoir droit de la surveiller. Ils ont intérêt à la conservation de ces forts comme à la conservation de leur ville; ils ne peuvent être tranquilles qu'autant que la garnison est combinée de telle manière, et subordonnée à des ordres tels, qu'il y ait certitude qu'on ne peut jamais abuser de cette force contre la ville. On leur opposera que les citadelles appartiennent à la nation, qu'elles sont confiées au roi comme l'armée de ligne, comme les vaisseaux et toutes les machines de guerre, ils seront jugés avant que le principe soit consacré; ou s'il faut discuter cette question, voilà encore l'affaire du clergé et Tordre judiciaire rejetés fort loin. On a ordonné la suppression des démolitions; aujourd'hui on entendra les députés extraordinaires de Marseille. Il est arrivé des nouvelles de Picardie assez
(i) Séance du 29 mai. Moniteur, réimpression, IV, 490. Les députés de Marseille furent entendus et, sur la proposition de Mirabeau l'aîné, admis aux honneurs de la séance.
inquiétantes : une troupe nombreuse infeste les routes pour détruire les marchandises anglaises. Elle a arrêté et brûlé plusieurs voitures. Je reprends ma lettre commencée ce matin. L'affaire du clergé n'a pas occupé la séance ; l'archevêque d'Aix a péroré, et a donné une déclaration que plusieurs membres ont approuvée, tendant à demander un Comité national et à dire qu'ils ne peuvent prendre part aux délibérations que TAssemblée prendra, relativement à la suppression des évêchés, chapitres, cures, etc., opérations qu'ils prétendent n'être pas de la compétenee de l'Assemblée (i). M, Necker, rétabli de sa maladie, s'est présenté et a lu en partie et fait lire un mémoire consolant sur l'état des finances, sur la difficulté de satisfaire aux demandes d'assignats. De celte fois, il a mesuré la hauteur de l'Assemblée, il ne s'est point mêlé de l'endoctriner, il a réclamé ses bontés, il l'a félicitée sur le décret de la guerre, sur la hardiesse de ses conceptions, etc., etc. Il est revenu à s'apitoyer sur le sort des citoyens dont les parchemins ont été brûlés ; il propose d'assigner 60 millions pour les dédommager; si par hasard cette motion se trouve appuyée, elle sera vraisemblablement ajournée. Le citoyen de Genève s'est transformé en avocat du clergé romain ; il a parlé en faveur des citoyens qu'on arrache avec déchirement à leur ancienne situation : son mémoire a paru long. Le président a fait une réponse un peu sévère. Le ministre a été applaudi du côté gauche, non qu'il ait été goûté, mais parce qu'il faut lui tenir compte de ses vertus et des services importants qu'il a rendus à la nation. Messieurs de la droite ne lui tiennent pas compte des oraisons qu'il récite à leur intention. Ensuite sont comparus les députés de Marseille, qui ont parlé avec dignité de l'état de cette ville, peut-être avec aigreur de M. de Saint-Priest et de ses lettres. Ils demandent
(i) Moniteur^ réimpression, IV, 491,
hautement la démolition d'une citadelle élevée par le despotisme de Louis XIV, et dont les inscriptions sont des outrages faits à la liberté de cette ville. L'affaire est renvoyée au Comité des rapports. Je reçois la lettre que vous me faites l'honneur de m'adresser, à la clôture de vos assemblées primaires ; je vous fais mes remerciements sur l'attention que vous avez eue de m'instruîre du succès et du bon ordre de vos assemblées. Je ne doute point que l'esprit qui règne dans votre ville ne se propage dans tout le district sur lequel votre exemple doit influer : je crois qu'il est démontré ici que les éléments les plus hétérogènes peuvent s'amalgamer, et que, des matériaux les plus difficiles à appareiller, on peut construire un édifice solide : ce qui est vrai au Manège se vérifiera partout, pourvu que la mixtion ne soit pas à trop fortes doses. (Arch. Bernay.)
XCin. — A li. Lindet. Le ^ juin lygo.
[Il souhaite à son frère le succès pour les missions apostoliques qu'il va remplir. M. Buzot est très irrité de l'affaire du sieur Girard, qui doit être une tête exaltée. Il paraît difficile que l'assemblée primaire se soit mise tout entière contre un bon citoyen.]
... Nous faisons une Constitution, il faudrait faire des hommes. Il existe des contrées qui sont bien loin d'avoir les idées analogues au nouvel ordre de choses, et dans les pays qui en paraissent le plus près, les hommes ne sont pas connus. Bien des gens malintentionnés parviendront à se faire élire : on trouvera bien des gens faibles, mais je crois que c'est Tineptie qui sera le plus à redouter.
Le roi et la famille royale font un voyage à Saint- Cloud. Ce voyage doit être d'un mois, il intrigue les esprits. On est inquiet. Paris fournira un détachement de 5,000 hommes. C'est un sacrifice onéreux pour un grand nombre de citoyens soldats : mais il est nécessaire pour
assurer la tranquillité, La Cour doit être consumée d'ennui ; elle ne sera pas beaucoup plus gaie à Saint-Cloud, et, pendant cette absence, les Parisiens verront tout en noir. La suppression et la réduction des revenus des évoques font trembler les créanciers des apôtres. Si les inquiétudes conçues pour la fortune de Tarchevèque de Bordeaux ne sont pas sans fondement, il dérangera bien des combinaisons.
[Il regrette bien qu'on n'ait pas communiqué aux assemblées primaires le tableau des contributions patriotiques; c'eût été le moyen d'avoir un relevé général non suspect.] (Papiers R. Lindet.)