‹ Correspondance de Thomas Lindet pendant la constituante et la législativeChapitre 92 sur 217 · XCVI. — Aux mêmes. Le lo juin l'jço · texte numérisé non relu

XCVI. — Aux mêmes. Le lo juin l'jço

Messieurs, je vous écrivais hier, et quelques interruptions m'ont fait échapper une réflexion sans laquelle ma lettre pourrait donner quelque alarme à quelques personnes que je serais fâché d'affliger. En parlant de suppression de cure, je devais observer : i* que les bénéficiera actuels auront un traitement; 2^ que, surtout par rapport aux cures des campagnes, on n'effectuera probablement la réunion qu'à la mort des titulaires, mais elle peut être provisoirement jugée. J'ajoute que, quelle que soit la détermination que vous prendrez, il sera important et facile dans ce moment d'assurer un presbytère sans que les paroissiens soient grevés de cette acquisition. En attendant, il échoit à la Saint-Jean une année de la rente levée sur la province pour tenir lieu de presbytère. J'écris, pour prier d'en faire ordonner le recouvrement, pour les deniers être employés aux secours des pauvres qui pourront souffrir de la cherté en attendant la récolte. C'est le restant de la somme que j'ai promise à Pâques dernier.

Le roi écrivit hier une lettre sentimentale qui a fait une grande impression. On a voté par acclamation, et ensuite à l'unanimité, la liste civile portée à 25,000,000 de livres, non compris les maisons, terres et forêts qu'il désignera pour ses plaisirs ; le douaire de la reine est fixé à 4,000,000 (2). Les Français sont toujours généreux et enthousiastes :

(i) Nous n'avons pas trouvé la copie de la lettre à laquelle Th. Lindet fait allusion. Peut-être se trouvait-elle sur une feuille ajoutée et aujourd'hui disparue.

(2) Décret du 9 juin 1790 sur la liste civile.

CONSTITUANTE (lO JUIN I790) 18 1

ces votes par acclamation sont très dangereux. On ferait bien de s'en corriger. L'assemblée des électeurs de chaque département nommera au scrutin les évéques.

On commence à répandre que la Cour est satisfaite. On désavoue les mécontentements de la garde nationale à Saint-Cloud. On explique le propos alarmant d'un huissier de la Chambre. Cet huissier, dit-on, est une mauvaise tète, sujet à quelques accès de folie; on Ta mis en prison ; il se mit à crier au secours, à l'assassinat, etc., sur la plainte de quelques personnes de la garde parisienne, qui avaient vu introduire par erreur d'autres curieux qu'on avait cru avoir des fonctions à remplir.

La phrase de la lettre du roi qui concerne les gardes du corps fit un effet qui fut promptement suspendu par les phrases suivantes... Je ne sais encore quelle sensation elle fera dans Paris.

Messieurs, vos électeurs vont incessamment se rendre à Évreux. Leur choix intéresse infiniment la prospérité du département. Il est bien intéressant que les électeurs des campagnes, qui domineront par le nombre, n'aient l'ambition de vouloir remplir toutes les places de l'administration : ils ont intérêt à former de bons choix ; mais tout serait perdu si l'on choisissait des hommes qui ne fussent pas exercés à un travail assidu, et en état de suivre une multitude infinie de combinaisons. Cette première élection est la plus importante, parce que tout est à créer, tout à réformer, et la route n'est pas frayée.

La ville d'Evreux prendrait un grand avantage, si elle fournissait tous les membres du Directoire. Il faut convenir que [le Directoire] réglera à peu près tout; les autres administrateurs seront dans l'impossibilité absolue de se mêler des affaires de détail ; et même il leur sera difficile de contrarier le plan général du Directoire, parce qu'il faudrait avoir un autre travail à substituer, et le désir de terminer les séances fait souvent adopter des projets qu'on improuve. Je crois qu'il est essentiel de

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prévenir une composition du Directoire telle qu'elle pût assurer au chef-lieu une prépondérance trop marquée. Je ne sais si cette ville a manifesté un grand patriotisme ou une grande intelligence dans le choix de ses électeurs ; je ne les connais pas, mais je connais beaucoup de personnes qui en sont mécontentes.

Cette ville désirera que le zèle et les talents d'un de ses députés soient récompensés par les preuves de la confiance publique ( i) ; il y a, sans doute, les droits les plus incontestables. Cependant cette preuve serait peut-être anticipée et pourrait préjudicier au service du département.

La mission des députés n'est pas prête à expirer : il reste encore bien des points à régler concernant le clergé, Tordre judiciaire à organiser, les armées de terre et de mer, la garde nationale, la mendicité, l'instruction, plusieurs points délicats concernant la monarchie, comme la régence, le système général des finances... On doit de plus s'attendre à une foule de difficultés, qui s'élèveront dans les départements et les districts, soit par rapport à leur réorganisation, soit par rapport à leurs limites. Il faudra prononcer sur l'avis des départements, sur la suppression des évêchés, des cures, recevoir l'état des biens nationaux vendus et de ceux qui resteront. D'après cet aperçu, il est aisé de conjecturer que la session présente de l'Assemblée nationale n'est pas à sa fin. Les députés qui seraient obligés de se rendre à leur département ne pourraient pas être remplacés, puisqu'on ne peut plus nommer de suppléants. D'un autre côté, on ne doit pas regarder comme un simple honneur la nomination aux places d'administrateur de département. Ces places exigeront, dans les premières années, un travail soutenu, des voyages, des connaissances locales. La distribution de l'impôt, les contestations qui y seront relatives, les travaux publics, les ateliers de charité, les hôpitaux,

(i) Il s'agit évidemment de Buzot.

CONSTITUANTE (il JUIN 1790) 183

la vente ou la régie des biens nationaux, la manutention des deniers publics, perception et paiement, les diocèseiô, séminaires, collèges, paroisses, les routes et chemins, bois et forêts, tous ces articles fourniront aux administrateurs une multitude d'affaires, qui exigeront sans doute une grande activité et une grande assiduité, qu'on ne pourrait pas concilier avec la nécessité de suivre les travaux de l'Assemblée nationale.

Le seul désir du bien public m'impose cette réflexion, dût- elle être contraire aux vœux et à l'espérance de quelques personnes que j'aime et que j'estime.

Le clergé, malgré ses protestations de ne pas délibérer, s'avisa de délibérer hier impromptu, et manqua d'emporter un décret. (Arch. Bernay.)

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