VOLTAIRE ET PREVOST AU PUBLIC
[7 juin 1728].
Whereas several advertisements havc been published in several news papers, by Mr. de Voltaire and Mr. Prévost, in relation to ibe poem callcd tbe Henriade, Mr. Voltaire, author; tbe several matters contained in tbe said advertisements being compromised, and Mr. Voltaire, baving perused Mr. Prevost's édition in octavo of tbe said pocm, finds tbe samc to agrée witb bis quarto édition of tbe said work, save only in six lines tbereof; Avbicb Mr. Prévost, agreeing, ai tbe désire and request of
(a) Dailjj l'ost de Londres, ?>q raai/io juin 1728. L'avis apparaît aussi dans le Daily Journal du même jour.
LETTRES. l53
Mr. Voltaire, to strike out of his said octavo édition, Mr. Voltaire hereby acquaints tlie pubiick that Mr. Prevost's édition se corrected, at the désire and request of the said Mr. Voltaire, will be a true édition of the said poem in 8vo, and both Mr. Voltaire and Mr. Prévost do hereby withdraw ail former advertisements in relation thereof.
(Signed) : Voltaire and N. Prévost.
May 2.7 1728.
Vu que plusieurs annonces ont paru dans divers journaux, insérées par M. de Vohaire et M. Prévost, à l'occasion du poème intitulé la Henriade, dont M. Voltaire est l'auteur; les affaires dont il est question dans lesdites annonces ayant été réglées à l'amiable, et M. Voltaire ayant lu attentivement l'édition in-8° dudit poème donnée par M. Prévost trouve que cette édition est d'accord avec sa propre édition in-4° dudit ouvrage, six vers seulement exceptés; attendu que M. Prévost s'engage sur le désir et à la requête de M. Voltaire à faire disparaître ces vers de sa dite édition in-8°, M. Voltaire fait par la présente savoir au public que l'édition de M. Prévost, ainsi corrigée sur le désir et à la requête dudit M. Voltaire, sera une édition fidèle in-8° dudit poème, et M. Voltaire et M. Prévost retirent par la présente toutes les annonces antérieures qui se rapportent à cette question.
[Signé) : VoLTAIRE et N. Prevost.
27 mai 1728.
l54 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE
LETTRE bU.
VOLTAIRE A THIERIOT"
[25 juin.] Wandswûilh ', i4 juin (0. .s.).
1 liave received, by an unknown liand, my English essay's translation"; I suppose it came from you, and I thank y ou for it. It is but a .slight performance in English, but it is a ridiculous one in Frcncli; for the articles relating to Milton, to sir John Denham, A\ aller, Dryden", must needs be altogether out of the way of a French reader : besides abbot Desfontaines bas been very far from doing one justice in many passages : lie bas mistaken the West-Indies for the East-Indies^; lie bas translated the cakes, which young Ascanius takes notice of being eaten by bis countrymen, for
^1 (a) Piècex incd., iSio, p. 17)^. — Moland. 1. 178.
1. Voltaire est probablement installé de nouveau chez M. Falkner.
2. Essay sur la Poésie Epique, traduit de l'anglais de M. de Voltaire, par M.**' [l'abbé Desfontaines], Paris, Chaubert,
3. Voltaire cite quelques vers de Waller et de Denham à propos de Camoens et deux opinions contradictoires de Dryden sur Milton : c'étaient là noms connus et même glorieux en Angleterre, mais alors profondément ignorés en France.
4- Dans le chapitre sur Camoens, Voltaire avait écrit ; (( Emànuel the second, King of Portugal, having a mind to fînd a new way to the East Indies by the Océan, sent Velasco de Garaa with a fleet in the year 1497 to that undertaking ». Desfontaines traduit : a Emmanuel II roi de Portugal, ayant envie d'ouvrir par l'Océan une nouvelle roule vers les Indes Occidentales, envoya l'an j497 Verasco de Gama avec une flotte pour exécuter ce dessein )).
LETTRES, l55
la faim dévorante de Cacas '. So he mistakes des assiettes et de la croûte de pâté for a giant and a monsler. I hâve not the book by me at présent, and cannot remember ail his oversights : but sure I am tliis litlle pamphlet did not at ail deserve the trouble he lias ]:)een at of putting it in the French language. I told y ou already, and I désire you to apprize your friends of it, that the English essay was but the sketch of a very serions AA^ork Avhich I bave almost linished in French, Avith ail the care, the liberty and the impartiality I am capable of. I hâve done the like Avith the Henriade; and since you bave declined the printing of the copy of the Henriade Avhicli you bave, and you advise me to print a ne\A" corrected édition of it, I intend to make use of your advice, and to giA^e the public, as soon as possible, the best édition I can of the Henriade, together Avith my true Essay on Poetry"". The printing of them both is a duty I must discharge before I think of other duties less suitable Avith the life of a man of letters, but becoming. a man of honnour, and from AA^hich you may be sure I shall never départ as long as I breathe.
{a) L'éditeur de 1820 et Moland impriment : « my True Essay on Poetry », comme si Iruc faisait partie du titre.
I. C'est au chapitre sur Virgile. Voltaire avait écrit : a He mentions with accuracy the Fable of the Harpies, the Prédictions uttered bj'- Celaeno, the eating iip of the Cakes, etc. ». Je conserve ici les majuscules du texte, car ce sont elles qui ont induit en erreur le pauvre Desfontaines. Voici sa traduction : « H décrit exactement le cours de la navigation d'Enée; il n'oublie ni la fable des Harpies, ni les prédictions de Céleno, ni la faim dél'oranie de Cacus, etc. ».
l56 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
Now I Avant to know wlicn and Avliere I could print secrelly tlie Henriade') Il musl be in France, in some counlry town. I question Avhethcr Rouen is a proper place; for methinks the bookish inquisition' is so rigorous ^ that it bas frightened ail tbe booksellers in tbose parts. If you know any place Avhere I may print my book witb security, I bcseecb you
1. C'est un terme qu'affecliouuait Voltaire (cf. Mol., I. ii3) et qui n'est pas trop fort pour désigner le régime de contrôle et de répression qu'on appliquait à la « Librairie ».
2. L'inquisition devenait en effet de plus en plus rigoureuse. Le 8 février 1727 un arrêt du Conseil d'État portant règlement sur le fait de la librairie et imprimerie rappelle et confirme les ordonnances et règlements de 16I9, i6b6, 1728 et 1725, « à peine par les contrevenans d'cslre punis comme perturbateurs du repos public, suivant la rigueur des ordonnances. Veut Sa Majesté que les imprimeurs ou libraires qui seront trouvés en contravention soient destitués de leur profession et en conséquence leurs boutiques murées et qu'ils soient condamnez en l'amende de trois mille livres, applicable pour moitié au dénon(;iateur et pour l'autre aux hôpitaux des lieux, et en outre à la confiscation de leurs presses. » Le 10 mai 1728, un mois et demi seulement avant la lettre de Voltaire, autre déclaration du roi; concernant les imprimeurs : malgré les édits on continue à imprimer sans permission, et il paraît qu'il reste des dispositions encore obscures dont on profite : on va donc les éclaircir. Pour les impi-imeurs convaincus d'avoir publié des écrits sans privilège ou permission « sur des disputes nées ou à naître en matière de religion et notamment ceux qui seroient contraires aux bulles reçues dans notre royaume, au respect dû à notre Saint-Père le Pape, aux Évêques et à notre autorité », ils seront condamnés pour la première fois au carcan, en cas de récidive aux galères pour cinq ans. Pour ceux qui auront imprimé des éciits contre les bonnes mœurs ou de nature à troubler la tranquillité de lÉtat, la première fois bannissement à temps hors du royaume, en cas de récidive bannissement à perpétuité. A l'égard des autres ouvrages, « laissons à la prudence et à la religion de nos juges, par rapport auxdits ouvrages seulement, de prononcer contre les imprimeurs et auteurs telle peine qu'ils jugeront convenable ». Défense de travailler ou de faire travailler ailleurs que dans
to let me know of ît : but let nobody be acquainted with the secret of my being in France. I should be exceedingly glad, my dear Tiriot, of sceing you again, but I would see nobody clse in the world; I would not bc so much as suspected of baving set my foot in your country, nor of baving thougbt of it : my brother especially is tbe least proper person to be trusted Avith such a secret, not only on account of bis indiscreet temper, but also of the ill usage 1
les maisons où les imprimeurs demeurent; il doit y avoir une enseigne à la porte; la porte ne peut être fermée qu'au loquet; pas de sortie par derrière. Le tout à peine d'interdiction pendant six mois et de 5oo livres d'amende; en cas de récidive, déchéance de la maîtrise. Il est enjoint d'indiquer au bas de la première page des livres le nom de la ville où ils ont été imprimés et l'année, à peine de 5oo livres d'amende. En cas de supposition de lieu ou de date, l'imprimeur sera poursuivi comme faussaire. Les proies, correcteurs ou compositeurs ont la même responsabilité que leurs patrons : ils ne peuvent arguer d'ignorance, car on doit toujours transcrire en entier le privilège sur le livre. Enfin défense à tout particulier d'avoir chez soi, à la ville ou à la campagne, des imprimeries privées, à peine de 3 000 livres d'amende. — Les autorités se défiaient particulièrement de Rouen. Six mois après la lettre de Voltaire, le Conseil d'Etat rend un arrêt qui confirme les dispositions maintes fois prises « pour parvenir à remédier aux abus qui se sont introduits dans la ville de Rouen et dans quelques villes de la province de Normandie, dans le commerce des livres qui y viennent des païs étrangers, ce qui donne lieu d'y répandre, ainsi que dans la ville de Paris et dans les autres villes et lieux du royaume, un grand nombre de livres contre la religion, l'Etat et les bonnes mœurs. » L'arrêt entre dans des détails minutieux : dès leur entrée les livres doivent être portés au bureau de la romaine et déclarés : de là ils sont transportés à la Chambre syndicale pour y être examinés par les syndics en présence « de celuy qui sera par nous préposé à la direction de la Librairie »; du Havre, de Dieppe et d'ailleurs on enverra les livres à Rouen pour y être visités. On voit que c'est le système qui fonctionnait à Paris, mais qu'il était probablement beaucoup plus difficile d'appliquer en province.
l58 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
liave receivcd from liim since I am in England : I hâve tried ail sorts of means to soften, if I could, the pedantic rudeness and the selfisii insolence witli which he lias crushed me thèse two years'. I own to you, in the bitterness of my heart, that his insulTerable usage has been one of my greatest grievances. Your kind friendship is a real comfort to meagainst so many troubles. I hope the perverseness of the world ^vill never harden a heart so good as I hâve thought always your's to be ; therefore I hope you Avill promole, to the utmost of your abilities, the undertaking you bave advised
I. Il n'a rien subsisté de la correspondance entre les deu.K frères, qui ne manquerait certainement pas d'intérêt. Mais on peut conjecturer qu'une des causes de discorde était la clause du testament paternel qui ne laissait au fils cadet que l'usufruit de sa part dhéritage. La propriété devait passer aux enfants qui naîtraient de lui en légitime mariage et, à défaut d'enfants, à son frère aîné et à sa sœur ou en leur défaut à leurs représentants. « S'il arrivoit neantmoins que mondit fils de Voltere parvenu a 1 âge de trente cinq ans accomplis prit une conduite réglée et telle que jaurois bien voulu lui inspirer, en ce cas, comme je ne fais laditle substitution que dans la juste appréhension qu'il ne dissipe le peu de bien que je luy laisse et ne tombe dans le besoin, je supplie très humblement monsieur le premier président de la Chambre des Comptes de vouloir bien accepter le pouvoir et authorité de père a l'égard de mondit fils de Yoltere, pour détruire et annuller lad. substitution, ainsy que je le ferois moy même, si je pouvois par impossible survivre a cette mienne dernière volonté, dans le cas dune conduilte réglée de la part de mondit fils. » On voit que Voltaire qui avait la jouissance de sa part d'héritage pouvait un jour espérer en avoir l'entière propriété : tout dépendrait de l'appréciation de M. de IVicolay, le président de la Chambre des Comptes. Or il semble qu'en 1726 après l'esclandre avec Rohan, le séjour à la Bastille, et la retraite en Angleterre, Armand Arouet ait conçu l'idée que son frère avait désormais peu de chances de fléchir la sévérité de M. de IN'icolay. En
LETTRES. l59
me to. If you can propose the thing to a bookseller, I had rather strike up a bargain in ready *money and givc the copy than to be myself at the trouble of printing it : but I am afraid no bookseller will attempt now to print any unlicenced book : or, if lie does it, he will not give mucli money for so ticklish an attempt; therefore the more I think on it, the more I conceive the necessity of being my own printer ; I expect an answer from you about this affair.
In the mean time I shall not fail sending to your brother' as many Englishmen as I can : but I am
homme avisé il prit ses précautions. La législation qui règle au xviii" siècle l'exécution des testaments est compliquée, et nous ne prétendons pas l'avoir approfondie : nous notons cependant nombre de cas où legs, substitutions, donations ne peuvent avoir leur effet qu'après avoir été « insinués », c'està-dire enregistrés au Bureau des Insinuations. Or il est certain que le 14 novembre 17-20 la clause du testament Arouet concernant (c mondit fils de Voltere », et celle-là seulement, fut insinuée moyennant paiement dun droit de cent cinquante livres. (Archives de la Seine, Insinuations, Reg. 218, f° 07 r** et v".) Qui avait pris l'initiative de cette coûteuse transcription, sinon un des deux bénéficiaires, Arouet ou Mignot? Il est même probable que les deux beaux-frères agirent de concert. On dut notifier cela à l'exilé qui eut désormais un grief de plus contre son frère. Il est à noter que, quand Armand fit son propre testament, il y alla lui aussi de sa petite substitution : ayant avantagé assez sérieusement son neveu Mignot et ses nièces, les dames Denis et Fontaine, il stipula que son frère Arouet de Voltaire n'aurait que l'usufruit de la part qu'il lui léguait, « le fond et propriété demeurant substitué ainsy que je le substitue par ces présentes auxd. Sr ]\lignot et dames Denis et Fontaine mes neveu et nièces susnommées ». (Archives de la Seine, Insinuations, Reg. 281, i° 7.11 r".) C'est M. Lazard, des Archives de la Seine, qui a attiré mon attention sur ces deux registres d'insinuations.
I. ïhieriot était l'aîné de plusieurs frères. L'un d'eux était,
l6o CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
very sorry I can be but very liltlc serviceable lo bim flial Avay, being abnost ever in Ibe country, and living in England with few friends.
In ihe mean timc let me know Avhat is Ibe scnse of tbe public of tbc Henriade and Ibc Essaya? But especially I must know your opinion. Methinks it would not be unpleasant to you, and sure it Avould be a charming pleasure for me, lo chat togetber privately and friendly upon ibat and about so many
semble-l-il, marchand de drap (cf. Moland, 1. 120) et demeurait à l'Empereur, rue du Roule : c'est probablement lui dont il s'agit ici.
I. « Voltaire a fait en anglois un Essai sur le poëme épique, écrivait Marais à la date du 8 juin; il est traduit en françois : s'il ne parloit pas si mal d'Homère, je trouverois l'ouvrage très bon; il parle d'Homère, de Virgile, de Lucain, de Trissino, de Tasse, de Camoëns, d'un Espagnol qui a fait le poëme à\4iaucana et de Milton, Anglois qui a fait le Paradis Perdu: il y a des choses nouvelles qui méritent d'être réfléchies et cultivées, et une critique sensée et agréable. )> (Éd. de Lescure, t. III, p. 554.) Quant à la Henriade, Marais n'en disait rien, et pour cause : « La nouvelle édition est proscrite en France ». Le 26 juillet il ne l'avait encore pas vue : (( On parle beaucoup de la Henriade et du portrait de M. le duc d'Orléans et de celui de Duplessis-Mornay que l'on dit fort travaillé. Ce qu'il dit contre Rome a fait supprimer ici son poëme si exactement, qu'on ne l'a point pour or ni pour argent, et je n'ai encore pu le trouver, quelque recherche que j'aie faite : je pense comme vous sur son talent merveilleux et sur le jugement qui n'y répond point » [ibid.. p. 569). Le 10 août il a le plaisir de jeter les yeux sur un exemplaire de l'édition in-12 de Hollande qu'an de ses amis lui prêtera quand il voudra [ibid., p. 071), et enfin le 16 novembre il se donne la satisfaction de /O lire le poème {ibid., p. 582) : on trouvera plus loin (p. 170, n. 2)
le curieux jugement qu'il en porte alors. On pense que si Marais, qui est à l'affût de toutes les nouveautés, a eu tant de peine à se procurer un exemplaire de la Henriade, il n'en devait pas circuler beaucoup à Paris. Mais cela ne fît qu'augmenter la curiosité du public.
LETTRES. l6l
other things, of which I never writ to you, but of AA'hich I must disburthen my hcart when I can cnjoy the satisfaction of embracing you secretly :
TRADUCTION DE LA LETTRE 5'j.
J'ai reçu d'un inconnu la traduction de mon essai anglais ; je suppose qu'elle venait de vous, et je vous en remercie. Ce n'est qu'un mince ouvrage en anglais, mais c'en est un très ridicule en français, car les articles concernant Milton, sir John Denham, Waller, Di'yden doivent rester lettre close pour un lecteur français ; de plus il y a quantité de passages où l'abbé Desfontaines est très loin d'avoir fait justice à son original : il a confondu les Indes occidentales avec les Indes orientales, il a traduit les gâteaux (cakes) que le jeune Ascanius regarde manger par ses compatriotes par « la faim dévorante de Cacus » ; ainsi il prend des assiettes et de la croûte de pâté pour un géant et un monstre. Je n'ai pas le livre près de moi maintenant et ne puis me rappeler toutes ses bévues : mais ce dont je suis cei'tain, c'est que ce petit écrit ne méritait nullement là peine qu'il a prise de le mettre en français. Je vous ai déjà dit, et je vous prie d'en instruire vos amis, que l'essai anglais n'était que l'ébauche d'un ouvrage très sérieux que j'ai presque achevé en français avec tout le soin, toute la liberté et toute l'impartialité dont je suis capable. J'ai fait de même de la Henriade, et puisque vous avez refusé de la faire imprimer suivant l'exemplaire que vous en avez, et que vous me conseillez d'en publier une édition revue et corrigée, je compte suivre votre avis et donner au public, le plus tôt possible, la meilleure édition que je pourrai de la Henriade ainsi que mon véritable Essai sur la poésie. L'impression de ces deux livres est un devoir que je dois remplir avant de penser à d'autres devoirs moins convenables à la vie d'un homme de lettres,
ï62 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
mais qui s'imposent à un homme d'honneur, et dont vous pouvez être sûr que je ne m'écarterai jamais tant que je vivrai.
J'ai à présent besoin de savoir quand et où je pourrai faire imprimer secrètement la Henriade\ il faut que ce soit en France, dans quelque ville de province. Je doute si Rouen serait un endroit convenable i-car il me semble que l'inquisition livresque y est si rigoureuse quelle a épouvanté tous les libraires de la région. Si vous connaissez quelque endfroit où je puisse imprimer mon livre en toute sûreté, je vous conjure de me le faire savoir; mais ne révélez à personne le secret de mon séjour en France. Je serai ravi de vous revoir, mon cher Thieriot, mais je ne voudrais voir personne autre au monde; je ne voudrais pas qu'on eût le plus léger soupçon que j'aie mis le pied dans votre pays, ou même que j'y aie pensé ; mon frère surtout est le dernier homme à qui on pourrait confier un secret de ce genre, non seulement à cause de son caractère indiscret, mais aussi à cause de la vilaine manière dont il a agi avec moi depuis que je suis en Angleterre. J'ai essayé par toutes sortes de moyens d'adoucir de mon mieux la grossièreté pédantesque et l'insolent égoïsme dont il m'accable depuis deux ans. Je vous avoue, dans l'amertume de mon cœur, que sa conduite intolérable à mon égard a été une de mes plus vives afflictions, ^'otre généreuse amitié m'est une très réelle consolation au milieu de tant de chagrins. J'espère que la perversité du monde n'endurcira jamais un cœur tel que jai toujours cru le vôtre, et que par conséquent vous ferez tous vos efforts pour assurer la réussite de l'entreprise à laquelle vous m.'avez engagé. Si vous pouviez proposer la chose à un libraire, j'aimerais mieux faire un marché argent comptant et livrer le manuscrit que d'avoir la peine de le faire imprimer moi-même. Mais je crains qu'aucun libraire ne veuille maintenant imprimer un livre sans privilège; ou si on en trouve un, il ne donnera pas beaucoup d'argent pour une entreprise aussi délicate. Aussi plus j'y pense et plus
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je vois la nécessité d'être mon propre imprimeur. J'attends une réponse de vous sur ce sujet.
En attendant, je ne manquerai pas d'envoyer à votre frère autant d'Anglais que je le pouri*ai; mais je regrette de ne pouvoir lui être fort utile de ce côté-là, étant presque toujours à la campagne et ne voyant en Angleterre qu'un petit nombre d'amis. Faites-moi savoir dans l'intervalle ce que pense le public de la Hcnriade et de Y Essai^ mais donnez-moi surtout votre pi'opre opinion. Je crois qu'il ne vous serait point désagréable, et certainement ce serait un bien grand plaisir pour moi, de pouvoir causer avec vous secrètement et amicalement de cela et de beaucoup d'autres choses dont je ne vous ai jamais rien écrit, mais dont il faudra que je m'ouvre à vous quand je pourrai ffoûter la satisfaction de vous embrasser en secret.