‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 104 sur 162 · VOLTAIRE A VEYSSIERE DE LA CROZE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A VEYSSIERE DE LA CROZE

A Wandsworth, 11-22 juillet 1728.

Monsieur', J'ai reçu votre obligeante lettre, et peu de jours

{a) Bavoux el Fr., Voltaire à Ferney, p. 3ii. — Moland, 1. 179.

I. Mathurin Yeyssière de La Croze, 1661-1789, bibliothécaire du roi de Prusse. Voltaire avait envoyé à la reine de Prusse un exemplaire de la Henriade in-4°. Dans une lettre datée de Berlin, 25 mai 1728 (voir Appendice X, p. 3i3, n, 33), Yeyssière de La Croze accuse réception, au nom de la reine de Prusse : <c Elle ma recommandé de vous remercier de sa part, et de vous faire savoir qu'elle vous a envoyé deux médailles dor, qui vous seront un témoignage de l'estime qu'elle fait de votre excellent ouvrage ». La lettre 55 est une réponse à la lettre du bibliothécaire. — C'est INL Ritter qui a trouvé le nom du destinataire de notre lettre, jusque-là inconnu. Voir sa note dans Rcv. d'Hlsh Litt. de la France^ t. XI Y, 1897, p. 728.

r6/i CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.

après Madame la comtesse de la Lippe ' ma remis la médaille dont Sa Majesté- a bien voulu m'honorer. Je la garderai toute ma vie bien précieusement ^ puisqu'elle me vient d'une si grande reine, et qu'elle représente la reine d'Angleterre, laquelle, par ses vertus et ses grandes qualités, fait aisément songer à la reine de Prusse.

Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien présenter à Sa Majesté mes très humbles remerciements. Je suis honteux d'être si peu digne de ses bontés. Je voudrais pouvoir un jour avoir l'honneur de lui faire ma cour; il me semble que mes ouvrages en vaudraient mieux si j'avais de pareils modèles à peindre.

Je prends la liberté. Monsieur, de vous envoyer dans ce paquet, que j'adresse à M. Ostemback, résident de Prusse à Londres, un exemplaire d'une des éditions qu'on a faites à Londres de la Henriade. Elles sont toutes très incorrectes*; je vous demande pardon pour les fautes de l'imprimeur et pour celles

I. Le comte de la Lippe a souscrit pour un exemplaire de la Henriade.

1. Sophie-Dorothée de Hanovre, sœur de George II d'Angleterre, femme de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, mère du grand Frédéric, morte en 1740.

3. La lettre de Yeyssière de La Croze parle de deux médailles.

4.- 11 ne faut pas excepter de ce jugement la belle édition in-4°. Rien que dans le second chant, pris au hasard, je relève les fautes d'impression suivantes : jatnis (jamais), toùjoiis (toujours), instrusoit (instruisoit), soapconnoint, eioint, ^'outnint (soupçonnoient, etc.), hymen qui fut... les flambeaux... (fus), cette unit cruelle, d'une unit éternelle (nuit), effrïahle (effroïable). On dirait que Voltaire, tout aux gravures qui le préoccupaient beaucoup, n'a pas relu ses épreuves.

LETTRES. l65

de l'auteur. Je n'ai aucun exemplaire de la grande édition in-A°; sans cela je ne manquerais pas d'avoir l'honneur de vous l'envoyer.

Rien ne me flatte plus que votre approbation. La récompense la plus noble de mon travail est de trouver grâce devant des reines comme Ja vôtre, et d'être estimé de lecteurs comme vous : car en fait de goût et de sciences, il ne faut point mettre de différence entre les tètes couronnées et les particuliers. Je suis avec respect, Monsieur, etc.

Voltaire.

VOLTAIRE A JOHN BRINSDEN °.

[Juillet-août 1728?] Sir\

I wish y ou good health, a quick sale of y"^ burgundy, much latin and greek to one of y"" children, much law, much of Cook and Littleton ' to the

(a) Collection Alfred Morrison. Sur l'histoire de cette lettre, voir p. XLiv. En dehors des publications déjà citées, ajouter : Bengesco, Lettres et billets Incdits, p. vi ; Ballantyne, Voltabe's visit to England, p. 00; Ghurton Gollins, Voltaire, etc., in England, p. ayS.

1. Secrétaire de Lord Bolingbroke. Il souscrivit pour un exemplaire de la Ilenriade.

2. Voltaire fait ici allusion à un manuel de droit à l'usage des étudiants, très oublié aujourd'hui, mais qui resta longtemps célèbre : « Coke upon Littleton ». C'est une exposition des lois qui régissent en Angleterre la propriété immobilière. Le texte [Tenures), écrit dans ce curieux jargon qu'on appelle « law French )>, était dû à Sir Thomas Littleton (1402-1481); le commentaire était l'œuvre de Sir Edward Coke ou Cooke (i552i634). La première édition du manuel annoté est de 1628; en 1719 il en était paru une onzième édition, qui ne sera pas la dernière.

l66 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.

olher, quiel and joy to mistress Brinsdcn, money to ail. When you'U drink y"^ burgimdy willi M' Furiieze ' pray Icll iiim l'il nevcr forgct his faveurs.

But, dear John, be so kind as tolet me know how does my lady Bolinghroke. As to my lord I lelt him 80 well l dont doubt he is so still'. But I am very uneasy about my lady. If she miglit liavc as much health as she has spiritand vvit, sure she would be the strongest body in England. Pray, dear S^ write me something of her, of my lord and of you. Direct

1. C'est probablement le « Henry Furnese, Esq. y qui est mentionné sur la liste des souscripteurs. Ou peut conjecturer que c'était un fils de Sir Henry F"urnese, baronet (1658-1712), qui fut membre du parlement et <( alderman » pour « Bridge Within ». Rien de plus variable que lorthographe de son nom, nous dit-on; on trouve : Furnac, Furnace, Furnice, Furnise, Furnes, Furness, Furnese, à quoi il faut sans doute ajouter le « Furneze » de Voltaire. Swift se moqua fort de ces changements : « I know a citizen, who adds or alters a letter in his name with eveiy plum he acquires; he now wants but the change of a vowel, to be allied lo a sovereign prince in Italy [FarneseJ; and that perhaps he may contrive to be done, by a mistake of the graver upon his tombstone. » Prose Works, t. IX, p. 267.

2. Bolingbroke avait eu en mai une indisposition qui lavait forcé à aller passer quelque temps à Bath (Swift à Pope, 1/12 juin 1728, Éd. Elwin, VII, i3i). Mais au début de juillet il est de nouveau à Dawley « purgé de toutes humeurs peccantes » et s'occupant de la fenaison (Pope à Swift, 28 juin/ 10 juillet, Elwin, Vil, i33). C est à ce moment que Voltaire a dû le voir et, croyons-nous, prendre congé de lui. Quant à Lady Bolingbroke, elle n'alla jamais bien en Angleterre dont le climat ne lui convenait pas. Mais depuis mars 1728 elle allait moins bien que jamais (Gay à Swift, 2o/3i mars, Elwin, VI, p. 120). Ce n'est qu'à la fin de l'automne qu'elle se remit un peu : le 7/18 novembre Pope écrit à Bathurst : (c Lord Bolingbroke and

I commemorated you in our cups one day at Dawley He is

gone with my lady to London, who is rather better. )> Ibid., p. 333.

y' letter by tlie penny post' at M"" Cavalier-, Bcli-

tery Square ^ by the R. Exchange. I am sincerely

and heartily y"" most humble most obedient ram-

bling friend.

Voltaire.

to John Brinsdcn, Esq., Durham's yard, by Charing Cross.

Monsieur,

Je vous souhaite une bonne santé, une prompte vente de votre bourgogne, beaucoup de latin et de grec à l'un de vos enfants, à l'autre beaucoup de droit et beaucoup de Cooke et de Littleton, de la tranquillité et de la joie à Mme Brinsden, de l'argent à tous. Quand vous boirez votre bourgogne avec M. Furneze, dites-lui, je vous prie, que je n'oublierai jamais ses bontés.

Mais, mon cher Jean, soyez assez bon pour me faire

1. Depuis 168O une compagnie privée transportait, pour deux sous, les lettres et paquets ne dépassant pas une livre, à l'intérieur de Londres et dans certains villages de la banlieue. 11 y avait entre 4 et 5oo stations pour recevoir les lettres : des messagers venaient les prendre toutes les heures et les portaient à domicile. Dans les endroits les plus éloignés, il y avait 4 ou 5 distributions par jour, dans les autres 6 ou 8, et jusqu'à 10 ou 11 dans le quartier des affaires et dans le voisinage des u Inns of Court ». (W. Besant, London in the XVHI'" Cent., 1903, p. 117.)

2. Le fameux Jean Cavalier, l'ancien Camisard, était bien à Londres depuis 1727 et Voltaire l'y rencontra même. (Voir Moland, t. XV, p. 35, 36 et 127.) Mais ce n"est pas de lui qu'il s'agit ici. Pierre Cavalier, chez qui Voltaire se fait adresser ses lettres, était banquier, et frère de Jean Cavalier, de Paris, également banquier. Voir p. 197, n. i.

3. Billiler Square, qui existe encore, donne sur Billiter Lane, une des rues qui font communiquer Leadenhall Street avec Kenchurch Street : c'est à deux minutes de la Bourse.

l68 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.

savoir comment va milady Bolingbroke. Pour ce qui est de milord, je l'ai quitté si bien portant que je ne doute pas qu'il le soit encore. Mais je suis très inquiet sur le compte de milady. Si elle pouvait avoir autant de santé qu'elle a de vivacité et d'esprit, ce serait certainement la plus robuste conslituiion d'Angleterre. Je vous en prie, cher monsieur, donnez-moi de ses nouvelles, de celle de milord et des vôtres. Adressez votre lettre par la petite poste à M. Cavalier, Billiter Square, près de la Bourse. Je suis sincèrement et de tout cœur votre très humble et très obéissant ami errant.

VOLTAIHE.

à John Brinsden, écuyer, Gourde Durham, près de Charing Cross.

LETTRE î>7.

VOLTAIRE A TOAA"NE " .

[7 août.] At Wansdworth, July 27, 1728 ^.

Dear Sir ^ I received yesterday your kind and witty letter,

(a) Churlon Colliiis, Vollaire, etc., in England, p. 91.

1. Dans la copie que Churton Collins doit à M. Henry Rulherford la lettre est datée « July 10 ». Mais Voltaire y mentionne la mort du D'' Freind qui arriva seulement le 26. Collins en conclut que la lettre commencée un certain jour a été interrompue puis reprise, ou que par inadvertance elle a été mal datée. Nous croyons plutôt que la date de Toriginal a été mal lue. On sait que chaque nation fait ses chiffres un peu différemment, et nous avons vu plus dun cas où un 7 français a été pris pour un 3 par des lecteurs anglais. Freind mourut le 26 à 3 heures de l'après-midi : la nouvelle dut arriver le lendemain à Wandsworth. Nous rétablissons la date : July 27.

2. « Ce docteur ïowne de la Barbade, nous dit Churton Collins, était probablement parent de Richard Towne, mercier de York, qui naquit en i665, et mourut en 1746. On ne sait

whicli was sent to my lord Peterboro at thc Bath '. You do me the grcatest honour I could ever boast of, in bestowing an Englis dress tipon my French child. 1 receivc the best reward of ail my labours if you go on in the gênerons design of translating my undeserving Avork into a language which gives life and strength to ail the subjects it touches. The Henriade lias at least in itself a spirit of libcrty which is not very common in France ; the language of a free nation as yours is the only one that can vigourously express Avhat I bave but faintly draAvn

rien de plus sur lui. » [Voltaire, p. 90.) Le catalogue du British Muséum permet toutefois de compléter ces renseignements. Il signale de Ridiard Towne A treatise of the diseases most fréquent in the West-Indies, and Jierein more particularlr of ihose which occur in Barhadoes, London, 1726. On se demande s'il ne faut pas identifier le docteur avec le mercier : les noms sont les mêmes, et les dates conviennent à peu près. Le mercier de York aurait passé aux colonies et se serait sur le tard intéressé à l'histoire naturelle et à l'étude des maladies tropicales. Quoi qu'il en soit, Richard Towne le médecin décida d'écrire un traité de ces maladies, fut encouragé dans son dessein par le fameux Hans Sloane, qui avait lui aussi résidé à la Barbade et revint à Londres publier son livre. Il semble que l'ouvrage, dédié « à l'honorable et savant Sir Hans Sloane, baronnet », soit une thèse de doctorat : il porte un imprimatur signé de Hans Sloane, Prceses et de quatre Censores et daté : Comitiis Censoris ex sedibus collegii nosiri. Dat. 6° Janiiarii, 1725 (== 1726 n. s.). Les signatures sont celles des hauts dignitaires du Collège of Physicians (Collège des Médecins). Il y a dans les papiers de Sloane au British Muséum une lettre inédite de Richard Towne à Sloane datée Barhados Ap^ 30 1732; elle n'a pas grand intérêt: on y voit seulement que Towne prépare une seconde édition de son traité sur les maladies (Sloane, 4o52, f» io5).

I. Bath, dans le nord-est du Soniersetshire, à 12 milles audessus de Bristol, sur l'Avon, ville d'eaux très célèbre au xviii" siècle. Voir A. Barbeau, Life and Letters at Bath in the XVIIB'^ Centutj, Londres, 1904.

in niy native longue : the work Avill grow under your liands, worthy of the lirilish nation, and ihat Iree transplanted in your soil and grafted by you will bear a ncw and a betlcr sort of fruit.

Miratur novas frondes et non sua poma '.

I wish I could be Uie happy Avitness of your labour. I assure you, dear Sir, 1 am strongely tempted of coming lo Barbadoes; for as the Ilenriade Avanted to be translated by you, I want a Avarmcr climate for my healtti, which grows worse and Avorse in England. I am sure your advices Avould mend my constitution as well as you mend my poem; you would be my double Apollo.

Per te concordant nervi "^ et medicina tuum est -.

As I am talking to you about phisic, I must acquaint you Ihat doctor Friend '^ is a dying for

(a) Le ms., nous dit-on, porte nerois; c'est sans doute que Voltaire a encore dans l'oreille le vers d'Ovide (voir plus bas, n. 2).

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