Ibid., p. SgS
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l'air d'avoir été ajouté par Marais qui a du style et soigne ses effets ; mais le reste nous donne très vraisemblablement un récit fidèle des événements qui ne dataient alors, comme nous le verrons, que de quelques jours. Le témoignage de Marais n'est pas isolé. A quelques semaines de là, le 7 mars, un Genevois de passage à Paris, Jacob Vernet, écrivait à un de ses amis, Turrettini : « M. de Voltaire s'est attiré une grêle de coups de bâton de la part du chevalier de Rolian. Celui-ci affectoit de l'appeler M. de Voltaire en lui parlant. Harouët répondit qu'il savoit bien son nom. Le seigneur répliqua qu'il croyoit lui faire honneur, de quelque matière qu'il le nommât, et y ajouta plusieurs termes de mépris. Le poète mal endurant fit mine de lever la canne. La scène se passoit dans la loge d'une actrice à la Comédie. De là Harouët alla souper chez le duc de Sulli où quelqu'un vint le demander pendant le souper. Il sortit sans chapeau, et à peine eut-il mis le pied dans la rue qu'ils fut roué de coups par quatre coquins. En rentrant furieux dans l'hôtel de Sulli, il rencontre le chevalier de Rohan qui étoit un des convives, et soupçonnant que le tour venoit de lui, il veut l'attaquer, mais il n'en remporte que de nouveaux coups par les mains de ses laquais '. » Voilà qui n'est pas très différent du récit de Marais, sauf le rôle qu'on fait jouer à Sully et à ses laquais. Mais sans doute dans ce dernier trait il n'y a qu'un de ces dédoublements comme on en retrouve dans les légendes populaires : au lieu d'une volée de coups de bâton. Voltaire en recevra deux. L'indifférence de Sully à l'égard de l'insulte fait à son hôte justifiait cette entorse donnée à l'histoire. Mais trois semaines plus tard, Jacob Vernet mieux informé rectifiera ainsi sa première version : « Il est certain que M. Voltaire s'étoit attiré l'accident qui lui est arrivé. 11 avoit poussé l'insolence jusqu'à dire au chevalier de Rohan, après quelques paroles : « Savez-vous
I. E. de Bu(ié, Vie de Jacob Vernet, théologien genevois, 169S-1789, Lausanne, 1898, p. i3.
la différence qu'il y a de vous à moi? C'est que je fais honneur à mon nom et que vous déshonorez le vôtre. » Sur cela le chevalier leva la canne. On le retint; il différa la vengeance à trois jours de là qu'ayant appris que Voltaire étoit à l'hôtel de Sulli. il se transporta à trente pas de là et envoya un homme lui dire que quelqu'un souhaitoit de lui parler dans un carosse. Le pauvre poëte étant sorti, fut investi par quatre hommes à qui le chevalier cria de son carosse : « Epargnez la tète, elle est encore bonne pour faire rire le public '. » Le battu rentra tout furieux à l'hôtel de Sulli et n'eut pas la prudence de cacher son aventure -. » C'est bien cette fois, à très peu de chose près, ce que nous avait raconté Marais : il n'y manque que la scène de l'Opéra. Mais ce n'était là qu'une escarmouche préliminaire, dont le souvenir dut s'effacer bientôt devant l'éclat des deux rencontres postérieures. Ainsi paroles aigres à l'Opéra, sarcasmes et menaces à la Comédie-Française, coups de bâton devant l'hôtel de Sully, voilà les trois premiers actes de ce drame héroï-comique.
Qui avait tort, qui avait raison? Il semble certain que Rohan attaqua le premier, et lit une remarque déplaisante sur le nom de Voltaire. Pourquoi en avait-il au poète ce jour-là? On ne nous l'a pas dit. Sans être obligés de croire avec un pamphlétaire contemporain que Rohan n'avait pas de meilleur ami que Voltaire ', nous savons du moins que, fréquentant tous deux à l'hôtel de Sully, ils devaient fort bien se connaître. Peut-être avaient-ils l'habitude de se chamailler. En ce cas Voltaire n'eût pas dû
1. Cf. Journal ci nwmoires du marquis d'Argcnson, éd. Rathery, i8G9,.I, p. 55 : « Quand M. de Chabot fit donner des coups de bâton à Voltaire, il criait à ses gens : « Ne frappez pas sur la tôte. parce qu'il en peut encore sortir quelque chose de bon. »
2. E. de Budé, Vie de J. Vcrnet, p. i/i. Les dates des deux lettres de Vernet m'ont été communiquées par M. Ritter, qui a examiné les orifrinaux aujourd'hui en la possession de M. Guillaume de Budé. Que M. Ritter et M. di> Budé me permettent de leur exprimer ici mes •vifs remerciements do leur courtoise obligeance.
3. C'est ce que nous lisons dans une « calotte • du temps : voir le passage un peu plus loin, p. 21 G.
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s'échauffer aussi facilement. Mais le chevalier passait pour « brutal », c'est-à-dire grossier, et « méprisant à Texcès^ )) : il est possible que le ton de sa remarque ait été plus désagréable encore que la remarque ellemême^. Quoi qu'il en soit, Voltaire prit la mouche et à une impertinence il répondit par une insulte. Sur ce point il n'y a pas de doute. Nous avons cité le témoignage de Jacob Vernet. Il est pleinement confirmé par celui du maréchal de Mllars, du reste très favorable à Voltaire. S'oltaire, dit-il, « s'étoit pris de querelle chez la Lecouvreur, très bonne comédienne, avec le chevalier de Rohan. Sur des discours très offensants, celui-ci lui montra sa canne. Voltaire voulut mettre l'épée à la main. Le chevalier étoit fort incommodé d'une chute qui ne lui permettoit pas d'être spadassin. II prit le parti de faire donner en plein
1. Ce sont les termes dont se sert un nouvelliste de 1728 : voir le passage p. 63, n. i.
2. Il avait eu déjà plusieurs querelles très analogues à celle qu'il cherche ici à Voltaire. En 1717 le prince de Gonti le fit mettre pour vingt-quatre heures à la Bastille pour avoir été très inconvenant ù son égard à TOpéra : on voit qu'il y a là une spécialité du chevalier. Il y eut encore d'autres incidents entre Gonti et lui, mais on ne pouvait faire bâtonner un prince du sang. (E. de Barthélémy, Les cori-espondanis de la marquise de Balleroy, I, p. ni et 118.) Il faut dire que Voltaire, grisé par ses succès poétiques et mondains, avait de son coté poussé parfois fort loin l'impertinence. Témoin l'anecdocte suivante rapportée par Marais : « G avril 1723. Le mardi après la Quasimodo on a joué à la Gomédie Française Inès de Castro, de la façon de la Motte... Arouet y étoit auprès du comte de Verdun (vieux seigneur de la maison de Tallard, homme d'esprit qui se connoît à tout, qui sait son Saint Augustin par cœur, qui sait les procès et la procédure, qui juge des pièces de théâtre, qui ne manque pas une première représentation, et qui n'est jDoint un ami, comme de raison, des auteurs du temps). Le comte s'avisa de dire qu'il n'y avoit de bonne pièce espagnole que le Cid. Arouet lui dit : « Il me semble pourtant avoir ouï dire qu'à la première représentation du Cid, où vous étiez, vous ne trouvâtes point les deux premières scènes bonnes ». C'étoit lui faire entendre qu'il avoit cent ans, car il y a plus de quatre-vingts ans que le Cid a été joué pour la première fois, et le faire passer pour un vieux radoteur. Le comte, piqué, n'eut rien à répondre à ce jeune fou. Mais gare la répétition de la scène des coups de bâton! » (Allusion à l'aventure de Voltaire avec Beauregard.)Vo!^7-Ha/, III, p. 44 1.
2l6 APPENDICE I.
jour et en i=;a présence quantité de coups de bâton à Voltaire'. » Très certainement le poète avait insinué que le noble déshonorait son nom. Que voulait-il dire par là? Selon Thieriot'^ Rohan pratiquait l'usure. C'est possible, mais nous n'avons vu aucune allusion à cela dans les documents contemporains. Au contraire, de toute part on s'accorde à reprocher au chevalier un manque de courage trop manifeste. Dans le brevet de grand portc-raarotte du régiment de la Calotte qu'on lui décerna quelques jours après la scène de l'hôtel de Sully, on rappelait tous ses hauts faits :
Comme a la chasse il eut affaire Avec vin prince un peu mutin Qui le maltrailta de la main, Et bonnement le laissa faire; Comme un jour avec un Breton Ayant fait le mauvais bravache Il fut traitté comme un gavache Et contraint a changer de ton;...
Son dernier trait avec Voltaire, Voltaire son meilleur amy, Qu'il a fait battre par autruy, N'ayant lujf même osé le faire '.
Il ne s'agit pas de savoir si l'auteur de ces vers dit vrai ou non : il rapporte certainement une opinion courante sur le chevalier. Et c'est à cette poltronnerie, réelle ou supposée, de Rohan que Voltaire, croyons-nous, faisait allusion. On conçoit que ce maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis, ait vivement ressenti Tinsulte. Il lève sa canne, Voltaire veut mettre la main à l'épée, on les sépai*e, mais à quelques jours de là le grand seigneur offensé
1. Mémoires du niarcc/ial de Vil'ars, éd. de Vogué, iSS5, V, p. li.
2. Le détail vient peut-êlre de Voltaire seulement. Cf. lettre à du Vernet du i3 janvier 1772, Jloland, t. XLVIII, p. 6.
3. Bib. de la Ville de Paris, ms. 3ii5. C'est un recueil de <■ brevets delà calotte ». Le « brevet » de Rohan, t. I, f 72, est de i-]?.C> : il en est déjà question dans une lettre de Marais 11 Bouhier du ir)niai : Journal, III, p. 417.
mettra ses laquais en campagne et croira par là laver Toffense.
Voilà Voltaire outragé à son tour, et de la façon la plus indigne. Que va-t-il faire? C'est Marais encore qui nous le dira. Reprenons sa lettre du 6 février, « Mon poète crie comme un diable, met Tépée à la main, remonte chez le duc de Sully, qui trouva le fait violent et incivil, va à l'Opéra conter sa chance à Mme de Prie qui y étoit, et de là on court à Versailles, ofi on attend la décision de celte affaire, qui ne ressemble pas mal à un assassinat. JNIais les épigrammes assassines pourront faire excuser le fait*. » Mme de Prie était la maîtresse du premier ministre, le duc de Bourbon, et Voltaire était avec elle en de très bons termes. A l'automne de 1725 elle lui avait fait donner un appartement dans sa maison de Fontainebleau et elle l'avait emmené deux fois avec elle à Bellébat où il faisait des vers pour ses fêtes. Le iS novembre Voltaire, à qui la tête commençait à tourner, écrivait : « La reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de quinze cents livres... Je suis très bien avec le second premier ministre, M. Duverney. Je compte sur l'amitié de Mme de Prie. Je ne me plains plus de la vie de la cour : je commence à avoir des espérances raisonnables d'y pouvoir être quelquefois utile à mes amis-... )) Au mois de février 1726 il s'agissait surtout d'être utile à soi-même, et l'on voit que Voltaire pouvait raisonnablement se flatter d'y réussir. Il est certain que Mme de Prie écouta Voltaire avec beaucoup de sympathie; elle dira un peu plus tard, quand notre poète sera à la Bastille : « Le pauvre Voltaire me fait grand pitié. Dans le fond il a raison ^ » Elle dut s'employer pour lui à Versailles auprès de Mgr le Duc.
Mais elle avait affaire à forte partie. Le chevalier avait de son côté son cousin le cardinal, grand aumônier de France