VoUairomanie, p. g, note
2. La lettre, qui est du 7 janvier, fut publiée par d'Argens dans ses Lettres c/ùnaises, La Haye, 173g, t. I, p. sSo. Elle est reproduite, d'une façon moins correcte, dans Œui'res de M. de Voltaire, tome sixième, Amsterdam, E. Ledet, 17^'), p. /|o8.
3. Nous traduisons ici un entrefilet d'un journal anglais qui n'est que la reproduction d'une « nouvelle à la main » de Paris : « Paris, Feb. 25. The famous poet Arouet de la Voltaire, seeing he could get no satisfaction for the affront be received from a certain chevalier, is gone over to England. 'Tis given out that at bis departure he told a friend of bis that he will revenge himself by bis pen in that country upon tlie person who made bim undergo such bard Irealment for bis indiscrétion of having spokcn too free of bim, as he prétends. » Daily Couiant, Thursday Marcb 3 172O (=:::: ik mars n. s.).
tant été reçu « comme l'enfant de la maison' », s'était déclaré contre lui. « Nous serions bien malheureux, s'écriait l'évêque de Blois -, un des familiers de la maison, si les poètes navaient point d'épaules. » On est surpris de cette dureté soudaine après des années de câlinerie et d'attentions. Y eut-il là quelque brusque revanche des droits de la naissance sur ceux de l'esprit^? On serait tenté de le croire. Rohan pouvait être un membre fort indigne de la noblesse française : il portait quand même un grand nom, et où allait-on si, sous prétexte d'esprit, un petit bourgeois de Paris pouvait se permettre impunément d'outrager les plus nobles familles du royaume? Sans peut-être estimer beaucoup Rohan, on fît donc corps avec lui. Il y allait presque d'un intérêt de caste. Personne du reste n'attacha la moindre importance à la remarque qu'il s'était permise sur le nom d'Arouet, et il semble bien que si Voltaire l'eût laissée passer, personne ne s'en fût souvenu le lendemain, pas même le chevalier. Tout le monde fut d'accord que Voltaire avait eu tort de la relever. Du reste, en dehors de l'hôtel de Sully, les gens sensés furent également d'accord pour trouver que la vengeance du chevalier avait manqué de loyauté et de dignité. Il eût donné un coup de canne à Voltaire, au lieu de s'en remettre à ses laquais, qu'il aurait eu tout le monde pour lui sans exception : « On blâme Voltaire, écrit J. Vernet, de n'avoir pas supporté quelque chose de la part d'un homme de qualité; mais on blâme encore plus cet homme de
1. Le mot est du président Hénaut, qui fut lui aussi un habitué de l'hôtel. Mémoires, p. 88.
2. L'abbé de Gaumartin, évèque de Blois depuis 1720, renommé pour son esprit caustique : c'était le frère du vieil intendant de Gaumartin, dont les entretiens, pleins de réminiscences du passé, donnèrent à Voltaire, à ce qu'il nous dit, l'idée première de sa Uenriade.
3. Le prince de Gonti, toutefois, qui avait autrefois adressé à Voltaire des vers flatteurs et qui se souvenait sans doute de ses propres démêlés avec Rohan, s'écria que « ces coups de bâton avaient été bien reçus et mal donnés ». Mémoires du marquis d'Argenson, I, p. 191.
qualité de ne Tavoir pas châtié lui-même sur le champ. La voye qu'il a prise est un assassinat. » Un assassinat! c'est le mot qu'avait déjà employé Marais. Et le noble duc de Villars dira lui-même : « Le public, disposé à tout blâmer, trouva pour cette fois avec beaucoup de raison, que tout le monde avoit tort : Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan; celui-ci d'avoir osé commettre un crime digne de mort. » On voit qu'entre Rohan et \'oltaire le public tenait la balance assez égale, avec un penchant à être plus sévère pour le chevalier. Mais il restait entre les deux cette différence essentielle : Rohan avait pu être odieux, Voltaire avait certainement été ridicule, chose pire. Mis par l'autre en posture humiliante, il restait sous le coup de cette humiliation. Et c'est ce qu'avec une inconséquence très ordinaire dans tous les temps on ne lui pardonnait pas. On lui envoya sans tarder un brevet de grand bâtonnier du régiment de la Calotte :
Nous vous avons constitué Et commettons par ces présentes En forme de lettres patentes Grand bâtonnier du Régiment, Inspecteur et surintendant Des coups de bâtons ou de gaules Dont on chargera les épaules Des satiriques et faquins •.
Les vers étaient mauvais, mais le venin n'en était pas moins cuisant. Il y avait là une situation intolérable dont Voltaire ne pouvait guère sortir que par un duel. J. Vernet, homme pacifique, le dit très nettement à la date du 7 mars : « 11 ne sauroit se montrer que sa honte ne soit lavée. » Voltaire lui-môme, mis à la Bastille, écrira à Hérault le •i\ avril : « Je ne me vois a la Bastille que pour avoir suivi
I. Bib. de la Ville de Paris, ms 3ii5, t. I, f aâi : « Brevet de grand bâtonnier du régiment de la Calotte pour le S'' ArroUet de Voltaire. » Notre citation est au i" 232. Nous n'avons rencontré ce « brevet » dans aucun recueil imprimé. Il est mentionné par Marais dès le i4 mars 172G, Journal, III, p. 3<j6, cf. p. /iii.
avec trop de précipitation et d'ardeur les loix que le monde a établies sur Vhonncur. »
Ainsi donc, vers le 20 ou le 2 5 février, Voltaire sentit que « le monde » lui prescrivait un duel avec le chevalier de Rohan. Courage et adresse à part, cela n'était pas si facile, à supposer même que le chevalier s'y fût prêté de bonne grâce. Car il fallait compter avec les édits du roi. On n'était plus aux temps héroïques de Louis XIII et de Richelieu; mais on avait encore de temps à autre la tentation de se couper la gorge, et le gouvernement veillait toujours à ce qu'on n'y cédât pas. Le dernier édit qui réglementait la matière fut rendu en février 1723, juste trois ans avant la période où nous sommes. Il a pour but de « prévenir désormais les fausses interprétations que l'on s'est déjà efforcé de donner à quelques articles de TEdit du mois d'aoust 1679, contre les intentions du feu Roy et les nostres ». Il confirme solennellement l'édit d'août 1679 et les déclarations des i\ décembre 1679 et 28 octobre 1711. II n'y a qu'une peine contre les duellistes, c'est la peine de mort. En cas de querelle pour quelque sujet que ce soit entre « tous gentilshommes, gens de guerre, et autres nos sujets ayant droit de porter des armes, de quelque qualité et condition qu'ils soient », le devoir strict de chacune des deux parties était d'en « donner avis à nos cousins les maréchaux de France, ou autres juges du point d'honneur, pour y estre par eux pourvu suivant l'exigence des cas. » Préoccupés de cette lourde responsabilité, les maréchaux cherchèrent à la définir plus exactement : ils se réunirent le 8 avril 1723 et arrêtèrent certaines dispositions auxquelles le roi donna valeur légale par sa déclaration du 12 avril. La lecture en est très instructive. On y énumère les causes de querelle, et on dispose tout un tarif de peines. Cherchons ce qui s'applique au cas de Rohan et de Voltaire. II est ordonné « que dans les offenses faites sans sujet par paroles injurieuses, comme celles de sot, lâche, traître et autres semblables, si elles n'ont pas été repoussées par des reparties plus atroces, celuy qui aura proféré de telles
injures soit condamné en six mois de prison, et à demander pardon, avant d'y entrer, à Toffensé ». Se fondant sur ce texte, Rohan insulté par Voltaire eût pu le faire mettre en prison pour six mois. Il préféra le menacer de sa canne et donner à entendre que l'autre ne relevait que du bâton. Mais ceci tombait sous le coup de l'article III. « Les démentis et menaces de coups de main ou de bâton, par paroles ou par gestes, seront punis de deux ans de prison. » Voilà à son tour Rohan qui devient passible de la prison. Voltaire met la main à l'épée et répond à la menace par la menace : ci deux ans. Ni l'un ni l'autre ne se plaignent aux maréchaux, et les maréchaux qui avaient le droit d'intervenir de leur propre initiative ne bougèrent pas. Peut-être ne surent-ils rien de ce qui s'était passé à la Comédie Française, peut-être jugèrent-ils plus sage de laisser les choses se calmer d'elles-mêmes. Cependant Rohan prit devant l'hôtel de Sully sa revanche de la Comédie : et cette fois cela devenait plus grave. L'édit de 1679 avait prévu un cas analogue et imposé une peine sévère au contrevenant. « Si le coup de bâton est donné par devant de dessein prémédité par surprise et avantage, en ce cas quinze ans de prison. S'il est donné par derrière avec avantage, vingt ans de prison. » Le règlement de i65i (art. i5) porte qu'en cas que le coup de bâton ait été donné « a dessein prémédité, le gentilhomme pourra sans deshonneur se pourvoir aux juges ordinaires comme d'un assassinat ». De toute façon Rohan s'était mis en fâcheuse posture. Et qu'on ne croie pas que ces textes fussent ignorés du public. Marais et Jacob Vernet sont d'accord, nous le savons, pour parler d'assassinat. Voltaire emploie le mot dans sa lettre à Maurepas et dans plusieurs lettres à Hérault ' : le maréchal de Villars estime que Rohan a commis un « crime digne de mort ». Pourtant le chevalier ne fut pas inquiété, que nous sachions. Un poète de salon, fils de bourgeois, parut-il indigne d'occuper l'attention du noble tribunal? L'édit