I. Lettres 9 du ai avril et 19 du 5 mai
s'appliquait bien à tous les sujets du roi qui avaient droit de porter les armes, et Voltaire portait certainement Tépée. Mais peut-être n'apparaissait-il pas trop clairement d'oià il tirait son droite Faut-il croire aussi qu'une circonstance, au fond aggravante pour Rohan, fut interprétée à sa décharge? Ce n'était pas lui qui avait battu Voltaire. Personne n'ignorait qu'il avait « commandé les travailleurs » -, mais enfin ce n'était pas vérité légalement prouvée. Quoi qu'il en soit, Voltaire ne porta pas plainte aux tribunaux, et les maréchaux restèrent muets une fois de plus. On se demande si Villars n'entend pas s'en excuser quand il nous dit : « Tout cela arriva pendant un voyage de six jours que le maréchal de Villars fit dans son château ».
Voilà pour le passé, mais Voltaire, mis en demeure par l'opinion publique, comptait à son tour prendre sa revanche. C'était aller au devant de nouveaux ennuis. Car si on n'avait pas appliqué les édits pour lui, rien ne garantissait qu'on ne les appliquerait pas contre lui. Voyons les articles qui pouvaient devenir gênants. « Si ceux qui auront eu querelle ou demeslé dont ils n'auront point donné avis à nos cousins les maréchaux de France, ou autres juges du point d'honneur se rencontrent et en viennent à un combat, voulons que sur la preuve de ladite
1. Un contemporain a rassemblé dans un recueil qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Mazarine, ms. 288O, toutes les ordonnances rendues au sujet des querelles et des duels de i5r)y à 1728. Il les a fait précéder d'une petite dissertation où il résume et éclaircit la matière. Son avis est que ces édits s'appliquent aux gentilshommes, à tous ceux qui portent les armes « et généralement à tous les sujets du roi ». Mais c'est une interprétation peut-être un peu large. UAÎmanack Royal est sans doute plus près de la vérité quand il dit : « Nosseigneurs les maréchaux de France... en ont encore uh [un tribunal] qui se tient chez le plus ancien, qui se nomme premier maréchal de France, où ils connoissent par eux-mêmes et sans appel de tous différends mus entre gentilshommes et g^ens faisant profession des armes., pour raison de leurs engagemens de paroles, des points et luttes d'honneur. »
2. L'expression est du chevalier lui-même, s'il faut en croire Élie Harel, Voltaire, particularités curieuses de sa vie et de sa mort 1817, p. 19.
querelle, ils soient également punis de mort, comme coupables du crime de duel. » Voltaire a-t-il donc en son pouvoir de faire tomber Rohan sous le coup d'une sentence capitale? Nullement, comme nous le verrons par Tarticle suivant : « Et au cas qu'ils eussent donné avis de leur querelle à nos dits cousins les maréchaux de France ou autres juges du point d'honneur, s'il y a preuve d'aggression de part ou d'autre, et qu'il soit clairement justifié que la rencontre n'a point été préméditée, Taggresseur ?era seul puni de mort, pourvu que celui qui aura été attaqué soit demeuré dans les termes d'une légitime défense. » Il ne semble pas que « nos cousins les maréchaux » eussent été officiellement prévenus, mais la bastonnade avait fait du bruit dans Paris, et il était notoire que Rohan ne recherchait nullement une rencontre avec Voltaire. Il ne pouvait donc être question entre eux d'un duel arrangé. Si les deux adversaires en venaient aux mains, il était clair que Voltaire survenant à l'improviste avait imposé le combat au chevalier. Rohan se trouvait alors en cas de légitime défense. Voltaire devenait l'agresseur, et comme tel passible de la peine de mort. Situation embarrassante. Si Voltaire se tenait coi, il ne se relèverait pas du ridicule : « C'était un poète perdu pour la France », selon le mot de J. Vernet. S'il se battait en 'duel, il risquait de manquer son homme, et s'il échappait à l'épée du chevalier ledit du roi était là à le guetter.
Il fallait donc agir avec prudence. Voltaire quitte Paris, annonce qu'il se rend en Angleterre : il se vengera mais par la plume. C'est du moins, on se le rappelle, ce que nous apprennent les nouvelles à la main du a5 février '.
I. Le brevet « pour aggrcger le Sr A** de Y*** dans le Régiment de la Calotte », que nous datons du lo mars, fait allusion au même bruit. On vient de dire que les laquais qui ont bAtonné Voltaire n'ont pu être retrouvés et on continue : « Si qu'ils nous ont causé la perte — Dudit, qui pour se soulager — Et trouver lieu de se vanger — D'une si cruelle entreprise — A fait voile vers la Tamise. » Là-dessus une note : « Le bruit avoit couru que le Sr Arouct étoit parti pour Londres. » Recueil Colombat, p. 2O8.
Le 7 mars nous entendons de nouveau parler de lui. A cette date Vernet écrit : « Dès lors il ne paroit plus. Les uns disent qu'il apprend dans un fauxbourg à faire des armes, les autres qu'il part pour l'Angleterre. 11 ne sauroit se montrer que sa honte ne soit lavée. » Est-il en Angleterre? Se dispose-t-il à y aller? Ou est-il dans quelque faubourg à faire fiévreusement de l'escrime? Le 1 '4 mars Marais éci'it : « Voltaire est toujours battu, on lui a donné un brevet de grand bâtonnier du Régiment de la Calotte ' ». Sur ce que peut méditer le récipiendaire du brevet, Marais ne semble rien savoir. Mais en haut lieu on se méfie. Le chevalier de Rohan se décide à repartir pour Paris; il était alors à Versailles, chez son cousin le cardinal, où il n'est pas défendu de penser qu'il s'était retranché depuis son exploit de la rue Saint-Antoine. Vite, M. de Maurepas, averti en temps utile, prévient de ce départ le lieutenant de police -. Il faut observer les deux adversaires, empêcher un « nouveau procédé » de la part du chevalier, ou « un coup d'étourdi » du côté de Voltaire : on sent la nuance. Au reçu de cette note, Hérault dut se préoccuper de retrouver Voltaire. C'est sans doute à ce moment qu'il reçut d'une de ses mouches le rapport suivant : « M. Voltaire est toujours à Paris et l'on le croit logé au petit hôtel de Conti sous le nom du baron de Saint-Flor^. « Nous sommes au a'3 mars. Le curieux de l'affaire, c'est que ce jour-là ou très j^eu de temps après Voltaire se rendait à