‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 126 sur 162 · Journal, III, p. ijn · texte numérisé non relu

Journal, III, p. ijn

23o APPENDICE I.

retour à Paris. 11 avait écrit à Mme de Bernières : « Je ne souhaite de revenir à Paris que pour vous voir, vous embrasser encore une fois et vous faire voir ma constance dans mon amitié et dans mes malheurs ». 11 revint, mais au lieu d'aller embrasser Mme de Bernières il s'en fut se loger chez Leynault, maître en fait d'armes, rue Saint- Martin, et fit de breteurs attitrés et de soldats aux gardes sa société habituelle. L'enragé n'avait nullement renoncé à ses plans. Entre temps il avait fait venir de province un de ses parents qui devait l'accompagner dans le combat. Ce fut une erreur, car le fidèle Daumart, épouvanté des desseins sanguinaires de cet exalté, et ayant vainement cherché à le calmer, s'en alla trouver le lieutenant de police et révéla que le sieur Voltaire méditait « d'insulter incessamment et avec éclat M. le chevalier de Rohan ». Sur quoi M. Hérault, fort inquiet, écrivit à M. de Maurepas : « Tous ces éclaircissements me déterminent à faire mettre, dès cette nuit, s'il est possible, les ordres du roi contre le sieur de Voltaire à exécution, jugeant qu'il est de mon devoir de prévenir un désordre dont je suis averti positivement' ». Cette lettre est datée du i6 avril. C'est seulement le lendemain qu'on arrêta Voltaire. « La nuit du 17 au 18, nous dit le gazetin de la police, les Sieurs Aymier ' et Tapin^, exempts, arrestèrent le sieur Arrouët de Voltaire, fameux poète, dans la rue Maubué* à l'enseigne de

2. Haymier, exempt de la Prévôté et Maréchaussée Générale de risle de France.

3. Tapin, exempt de la compagnie de M. le lieutenant criminel de robe courte. En 1728 nous le retrouvons lieutenant dans la même compagnie.

!i. La rue Maubuée, parallèle à la rue Saint-Merry, faisait communiquer la rue Saint-Martin avec les rues Beaubourg et Brisemiche : elle subsiste encore, mais depuis \8ip. elle a pris le nom de la rue dont elle n'est en eflet que le prolongement et qui de la rue Saint- Martin ù la rue du Temple s'appelle aujourd'hui rue Simon-le-Franc. Ce n'est pas par hasard qu'en avril 1730 Voltaire était allé se loger dans cette très ancienne et très pittoresque rue : il la connaissait de longue date. Son père y possédait une maison qui passa après lui à sa fille, Mme Mignot (Desnoiresterres, La jeunesse de Voltaire,

la Grosse Teste * et le conduisirent par ordre du Roy à la lîastille^. » Et voici maintenant le registre d'écrou : « Cejourd'huy 17 avril 1726 est entré à la Bastille par ordre du roy M. Voltaire conduit par le Sieur Hemier exempt. Le Sieur Voltaire avoit sur luy en or soixante cinq louis d'or neuf a vingt livi'es pièce qui nous sont restez entre les mains ; il ne s'est trouvé aucuns autre[s] effets sur luy et a mond[it] Sieur Voltaire signé la ditte entrée ^. » Il est curieux que dans son rapport à Maurepas *, qui doit être du 18, Hérault fasse mention de pistolets dont le registre d'écrou ne souffle pas mot : « Le sieur de Voltaire a été arrêté la nuit pi'écédente et conduit à la Bastille. Il a été trouvé muni de pistolets de poche. » En tout cas ce petit détail ne faisait pas mal dans le rapport : à lui tout seul il suffisait presque à justifier la lettre de cachet. Du reste nulle conséquence fâcheuse à prévoir pour les autorités : « La famille, continuait le lieutenant de police, sur l'avis qu'elle a eu, a applaudi unanimement et universellement à la sagesse d'un ordre qui épargne à ce jeune homme la façon de quelque nouvelle sottise, et aux honnêtes gens dont cette famille est composée le chagrin d'en partager la confusion. » Admirable sollicitude du gouvernement de Louis XV! Daumart en effet était désor-

p. 2o3). C'est peut-être dans cette maison que dès la fin de 1718 Arouet se faisait adresser des lettres par Pimpelte Dunoyer « à M. Dutilly, rue Maubuée, à la Rose rouge » (Moland, 1. 17 et 18).

1. Le 3 mai lyjG l'abbé Granet écrit ft l'abbé Conti : « Vous savés que Voltaire est enfermé à la Bastille; les nouvelles à la main disent qu'on l'a pris cbez un maître en fait d'armes : vous sentes la plaisanterie. » (Gatalog-ue Laverdet, 11 mai 18C1, n" 076.) Il n'y avait pas là de plaisanterie, et il est probable que Voltaire fut en effet arrêté chez le Leynault mentionné par Hérault dans sa lettre à Maurepas : dans ce cas il demeurait rue Maubuée et non rue Saint- Martin, à moins que « la Grosse Teste » ne fût précisément l'enseigne de la maison formant le coin des deux rues, où se trouve encore l'ancienne fontaine Maubuée.

2. Arsenal, ms. lo i56, f" 182. Ravaisson, Arckiv. de la B., XII, 182; Moland, I, 807.

8. Arsenal, ms. 12^7;). Ravaisson, Arch'u'. d la B., XII, p. 181; Moland, I, 807.

mais libre de remettre au fourreau sa vaillante épée, et quant à Armand Arouet il eût enfermé son frère pour la vie s'il l'avait pu. Hérault pourtant avait raison * ; cette lamentable alf'aire, engagée comme elle Tétait, ne pouvait que mal tourner pour Voltaire et la Bastille offrait après tout la meilleure et la plus honorable des solutions. Mais c'est le maréchal de Villars qui au nom des contemporains a tiré la morale de Fhistoire : « Le public, disposé à tout blâmer, trouva pour cette fois, avec beaucoup de raison, que tout le monde avait tort : Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan ; celui-ci d'avoir osé commettre un crime digne de mort - ; le gouvernement, de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action, et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur •'. »

i. Au reste dans toute cette affaire, autant qu'on peut voir, s'il exécuta fidèlement les ordres de ses chefs, Hérault eut toujours pour Voltaire de très appréciables ménagements. On n'a pas encore remarqué, croyons-nous, qu'ils se connaissaient de longue date, ayant été ensemble au collège Louis-le-Grand. Voltaire lui écrivait en mai ou juin 1783 : « Pour moi, monsieur, je me repose entièrement sur votre protection. Il y a vingt-cinq ans au moins que je vous suis dévoué. J'ai eu l'honneur d'être élevé avec vous quelques années, et assurément vous devez me regarder comme un de vos anciens et de vos plus tendres serviteurs. • Mol., t. L, p. /joo, 1. 10 237.

a. Villars n'a pas ajouté « en faisant battre un citoyen ».

3. Depuis la fin de 1715, Villars tenait un journal des événements auxquels il était mêlé. Il corrigeait une première copie de son brouillon, puis la faisait mettre au net par un calligraphe. Nous avons la copie corrigée jusqu'au début de 1731. (Mémoires, éd. de Vogué, Introduction, p. vii et i.\.) Il est donc possible que Villars ait retouché après coup le passage qui concerne Voltaire, Justement en 1728 son fils eut avec Kohan-Ghabot une querelle très analogue ii celle que deux ans auparavant Voltaire avait eue avec le chevalier (voir p. 03, n. i) : le maréchal y pensait peut-être un peu en écrivant ces lignes sévères pour Rolian. Mais il se peut aussi qu'il les ait tracées dès 172G. Il est certain qu'il avait toujours traité Voltaire avec la plus courtoise et la plus bienveillante sympathie.

Les pensions de Voltaire.

La question des pensions de Voltaire, même après les recherches de Nicolardot et de Desnoiresterres, est encore très obscure. Il est certain qu'en 1726 il avait une pension du roi et une de la reine ; on ajoute qu'il en avait une également du duc d'Orléans, mais ceci est beaucoup plus douteux, comme nous allons voir. En ce qui concerne la pension de la reine, les choses sont très claires. J'ai pu retrouver la minute même du brevet accordé par Sa Majesté. La voici, telle qu'elle se lit aux Archives Nationales, registre 0' 3718 (Expéditions de la Reyne, 1723, 1726 et 172,7), f° 5 : « Aujourd'huy i'i" jour du mois de novembre 1723, la Reyne estant a Fontainebleau bien informée du zèle et de l'affection du S. Aroiiet de Voltaire et voulant le gratiffier et liiy donner moyen de soutenir les dépenses quil fait à la suite de la cour, S. M. luy a accordé et fait don de quinze cent livres de pension anniielle, laquelle somme S. jM. veut luy estre doresnavant payée, à commencer du premier du présent mois, sur les fonds de sa cassette. Et pour témoignage de sa volonté S. M. m'a commandé d'en expédier le présent Brevet qu'elle a signé de sa main et fait contresigner par moi, Con*^"^ en ses Gon^'^, secrétaire de ses commandements, maison et finances. » (En marge : Brevet de la pension de i5oo 1. pour le S. Aroiiet de Voltaire'.)

I. Il est amusant de rapprocher de ce document officiel ces lignes d'un nouvelliste du temps : « A Paris le 18 janvier 173O. Le Sieur

La pension du roi est de date plus ancienne. En janvier l'ji'i. le Mercure de France annonce que « M. Arroiiet de Voltaire, de qui le père est mort depuis peu, a obtenu du roi, par la protection de M. le duc d'Orléans, une pension de deux mille livres. Son poème d'Henri IV paroîtra bientôt, et l'on compte fort qu'il soutiendra imprimé la réputation que lui ont acquise les lectures des manuscrits. » Ainsi la pension avait été donnée par l'intermédiaire du duc d'Orléans, et l'on sous-entendait que la Henriade n'y avait pas été étrangère. C'est ce que, dès le l 'i janvier, affirmait très nettement uu correspondant de la marquise de Balleroy : « Le Roy vient d'accorder une pension de ■2 ooo 1. à M. Arroiiet de Voltaire pour le poème d'Henri 4^ '. « Ceci est en effet fort vraisemblable. Pourtant bien des années plus tard Voltaire écrivant à Saint- Florentin, ministre de la Maison du roi, dit des choses assez différentes : « Je vous supplie de considérer que ma pension qui a été placée sur l'office d'historiografe, m'avoit été donnée il y a trente ans, que c'etoit une compensation qu'on avoit faitte quand on me lacorda. » (Bibl. Nat. nouv. acq. fr. 3i, f° ig4. Cf. Caussy, Revue, 1910, p. 292.) La lettre est du 7 août irSo. Trente ans en arrière nous reportent au mois d'août ly-^o, un an et demi avant la date que nous donne le Mercure. La contradiction n'est peut-être qu'apparente. 11 est fort possible que le Régent ait dès 1720 fait donner une pension à Voltaire, sans que la nouvelle s'en soit répandue dans le public avant la fin de l'année suivante. Il est possible aussi qu'on n'ait commencé à payer qu'en i'-jlx une pension accordée bien auparavant : il n'y aurait pas là une exception au xviii* siècle.

Voltaire, célèbre poète, n'a point obtenu, comme on le disoit dans le public, une pension de i 5oo 1. sur la cassette de la Reine. »

I. Bibl. Mazarine, ms. aS^o, f° 12. Au f" y, sous la date du 10 janvier, une petite feuille de nouvelles porte la mention suivante : « Arouet a eu cinq cens ecus de pension ». Dans son livre, Les correspondants de la manjuise de Balleroi/, II, p. iii, M. de Barthélémy a mélangé ces deux indications.

Que pouvait être cette « compensation » dont parle Voltaire? On peut le deviner sans trop de peine. Voltaire avait dû rester onze mois à la Bastille pour des vers satiriques qu'il n'avoua jamais. L'emprisonnement fut suivi d'un exil à Chatenay qui ne prit fin qu'en octobre 1718, Ne peut-on voir dans la pension de 2 000 francs comme un dédommagement de ces rigueurs du pouvoir? Le duc d'Orléans était fort capable de ces brusques volte-face. C'est en tout cas certainement ainsi que Voltaire lui-même a interprété les choses. Écoutons Baculard d'Arnaud dans une préface de 1750 qui passa sous les yeux de Voltaire : « Vers l'an 1716 le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, ayant à tramer une conspiration contre le régent de France, et plusieurs personnes ayant été engagées par lui à semer des écrits contre le gouvernement, M. de Voltaire fut soupçonné d'être du nombre. Il fut mis à la Bastille avec plusieurs personnes ; mais son innocence ayant été pleinement reconnue, le gouvernement lui donna une gratification de mille écus et une pension de deux mille livres ^ » Bien mieux, dès 1780, Voltaire avait déjà dit la même chose, tout aussi clairement, dans une préface qui est tout entière de sa plume, bien quil parle de luimême à la troisième personne : « Il avoit alors le malheur d'être prisonnier par lettre de cachet dans la Bastille. II n'est pas inutile de dire que la calomnie qui lui avoit attiré cette disgrâce aiant été reconnue lui valut des bienfaits de la Cour, ce qui sert également à la justification de l'auteur et du gouvernement. Il n'y a point dans le monde de ministre qui ne soit exposé à faire d'extrêmes injustices : le plus juste est celui qui répare les siennes ^. »

S'il en est ainsi, on ne saurait mettre ces bienfaits de la cour trop longtemps après la rentrée de l'exil (12 octobre 1718). Il est certain que dès ce moment le duc d'Orléans s'intéressa à Voltaire. La pièce à'Œdipe était à peine

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