‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 132 sur 162 · I. Voyages de Giiltifer, 1727, t. I, p. xiii-xix · texte numérisé non relu

I. Voyages de Giiltifer, 1727, t. I, p. xiii-xix

il supprime les détails précis et le dessein s'empâte. Du reste il taille à sa guise, et sans pudeur ajoute des développements entiers. Quand il y a de l'ironie, il a peur qu'on ne saisisse pas et explique. Mais il faut avouer que malgré tout son livre reste très lisible, cl on comprend le succès qu'il eut en France. Une nouvelle édition fut bientôt nécessaire; elle parut en juin, avec une préface où Desfontaines avait atténué ses duretés à l'égard de Swift, sans cependant se départir de son ton cavalier : « Je ne puis néanmoins dissimuler ici que j'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Swift des endroits foibles et négligés, des détails un peu ennuïeux et des fictions médiocrement ingénieuses. Je sçai que quelques-uns répondent que tous ces endroits qui déplaisent sont allégoriques et ont du sel pour ceux qui les entendent. » Il se peut qu'il y ait ici une allusion à Atterbury qui le ii avril écrivait de Paris à son gendre Morice : « J'avais la première partie des voyages de Gulliver et non la seconde. Mais on me l'a prêtée ici, et j'ai eu le plaisir de la lire. On est en train de traduire les deux parties ici : pourtant les Français ne pourront ni goûter l'humour du livre ni en comprendre le sens '. » Atterbury put répéter cette remarque autour de lui. Mais que Desfontaines ait pensé à lui ou à un autre, il n'est pas homme à se laisser arrêter par une critique de ce genre. Il poursuit donc fièrement sa route : « Pour moi, qui nen ai point la clé, non plus que ces Messieurs même qui en font l'apologie, et qui ne puis ni ne veux trouver l'explication de tous ces beaux mystères, je déclare que j'ai cru devoir prendre le parti de les supprimer entièrement. Si j'ai peut-être laissé encore quelque chose de ce genre dans ma traduction, je prie le public de songer qu'il est naturel à un traducteur de se laisser gagner, et d'avoir quelquefois un peu trop d'indulgence pour son auteur. Au reste, je me suis figuré que j'étois capable de suppléer à ces défauts, etc. ^. »

I. The Episiolary Corres/>07idencc, etc.,of F. Alterburi/, t. IV, p. 82. 3. l'oyages de Gulliver^ seconde édition, revue et corrigée, 1727, '. I, p. xv-xvi.

II peut sembler surprenant qu'ayant ainsi fait la leçon à Swift, l'abbé ait éprouvé le besoin d'entrer en rapport avec lui. Il n'y a pourtant pas de doute qu'il ne lui ait envoyé la lettre suivante :

J"ai l'honneur, Monsieur, de vous envoyer la 2^ édition de votre ouvrage, que j'ai traduit eu François. Je vous aurois envoie la première, si je n'avois pas été obligé, pour des raisons que je ne puis vous dire, d'insérer dans la préface un endroit dont vous n'auriés pas eu lieu d'être content, et que j'ai mis assurément malgré moi. Comme le livre s'est débité sans contradiction, ces raisons ne subsistent plus, et j'ai aussitôt supprimé cet endroit dans la 2® édition, comme vous verres. J'ai aussi corrigé l'endroit de M"" Carteret, sur lequel j'avois eu de faux mémoires. Vous trouvères, Monsieur, en baucoup d'endroits, une traduction peu fidèle; mais tout ce qui plaît en Angleterre n'a pas ici le même agrément, soit parce que les mœurs sont différentes, soit pai-ce que les allusions et les allégories qui sont sensibles dans un pays ne le sont pas dans un autre, soit enfin parce que le goût des deux nations n'est pas le même. J'ai voulu donner aux François un livre, qui fut à leur usage : voila ce qui m'a rendu traducteur libre et peu fidèle. J'ai même pris la liberté d'ajouter, selon que votre imagination echaufïoit la mienne. C'est a vous seul, Monsieur, que je suis redevable de l'honneur que me fait cette traduction, qui a été débitée ici avec une rapidité étonnante, et dont il y a déjà trois éditions. Je suis pénétré d'une si grande estime pour vous, et je vous suis si obligé, que si la suppression que j'ai faite ne vous satisfaisoit pas entièrement, je ferois volontiers encore davantage pour effacer jusqu'au souvenir de cet endroit de la préface : au surplus, je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien faire attention à la justice que je vous ai rendue dans la même préface.

On se flatte. Monsieur, qu'on aura bientôt l'honneur de vous posséder ici. Tous vos amis vous attendent avec impatience. On ne parle ici que de votre arrivée; et tout Paris souhaitte de vous voir. Ne différés pas notre satisfaction; vous verres un peuple qui vous estime infiniment. En attendant, je vous demande, Monsieur, l'honneur de votre amitié, et vous prie d'être persuadé que personne ne vous honore plus que moi, et n'est avec plus de considération et d'estime, votre très humble et très obéissant serviteur,

L'abbé Desfoxtaines.

M"" Arbuthnot a bien voulu se chareer de vous faire tenir

cette lettre avec l'exemplaire que j'ai l'honneur de vous envoler. A Paris le 4° juillet 1727.

Swift répondit par la lettre suivante, qui est probablement de la seconde moitié d'août :

Il y a plus d'un mois que j'ay receu votre lettre du 4* de juillet, Monsieur; mais l'exemplaire de la 7." édition de votre ouvrage ne ma pas été encore remis. Jay lu la préface de la première; et vous me permettrez de vous dire que j'ay elé fort surpris d'y voir quen me donnant pour patrie un pais, dans lequel je ne suis pas né ', vous ayez trouvé a propos de m'attribuer un livre qui porte le nom de son auteur, qui a eu le malheur de déplaire a ({uelques uns de nos ministres, et que je n'ay jamais avoué.

Celte plainte, que je fais de votre conduite à mon égard, ne m'empêche pas de vous rendre justice. Les traducteurs donnent pour la plupart des louanges excessives aux ouvrages qu'ils traduisent, et s'imaginent peut être que leur réputation dépend en quelque façon de celle des auteurs qu'ils ont choisis. Mais vous avez senti vos forces, qui vous mettent au-dessus de pareilles précautions. Capable de corriger un mauvais livre, entreprise plus difficile que celle d'en composer un bon, vous n'avez pas craint de donner au public la traduction d'un ouvrage que vous assurez être plein de pollissoneries, de sottises, de puerilitez. etc. Nous convenons icy que le goût des nations n'est pas toujours le même. Mais nous sommes fort portez a croire que le bon goût est le même par tout ou il y a des gens d'esprit, de jugement et de scavoir. Si donc les livres du sieur Gulliver ne sont calculez que pour les isles Britaniques, ce voyageur doit passer pour un très pitoyable écrivain. Les mêmes vices et les mêmes follies régnent par tout, du moins dans tous les pais civilisez de l'Europe : et l'auteur qui n'écrit que pour une ville, une province, un royaume ou même un siècle, mérite si peu d'être traduit qu'il ne mérite pas d'être lu.

Les partisans de ce Gulliver, qui ne laissent pas d'être en fort grand nombre chez nous, soutiennent que son livre durera autant que notre langage, parce qu'il ne tire pas son mérite de

I. Swift était ne à Dublin, et Desfontaines avait bien écrit au début de la préface de sa première édition : « L'auteur de cet ouvrage est le célèbre M. Swift, Irlandais ». Mais au dernier moment il se ravisa et inséra à la tin du tome II un malencontreux errata : « Page i de la préface, ligne 3, Irlandois, lisez Anglois ».

certaines modes ou manières de penser et de parler, mais d'une suite dobservations sur les imperfections, les follies, et les vices de l'homme.

Vous jugez bien que les gens dont je viens de vous parler, n'approuvent pas fort votre critique, et vous serez sans doute surpris de scavoir qu'ils regardent ce chirurgien de vaisseau comme un auteur grave, qui ne sort jamais de son sérieux, qui n'emprunte aucun fard, qui ne se pique point d'avoir de Tesprit et qui se contente de communiquer au public dans une narration simple et naive les avantures qui luy sont arrivées, et les choses qu'il a vu ou entendu dire pendant ses voyages.

Quant a l'article qui regarde my L" Carteret, sans m"informer d'où vous tirez vos mémoires, je vous diray que vous n'avez écrit que la moitié de la vérité: et que ce Drapier ou réel ou supposé à sauvé l'Irlande, en ameuttant toute la nation contre un projet qui devoit enrichir aux dépens du public un certain nombre de particuliers.

Plusieurs accidens qui sont arrivez m'empêcheront de faire le voyage de la France présentement, et je ne suis plus assez jeune pour me flatter de retrouver une autre occasion. Je scais que je perds beaucoup, et je suis très sensible à cette perte. L'unique consolation qui me reste, c'est de songer que j'en supporteray mieux le pai[s] auquel la fortune m'a condamné.

Cette lettre est-elle bien de Swift? Nous n'oserions l'affirmer. Swift est un des grands maîtres de l'ironie, mais nous doutons fort qu'il ait su la manier ainsi dans une langue étrangère. Il savait certes le français, mais de là à l'écrire avec cette pureté et cette aisance il y a loin. Dans son entourage immédiat nous ne voyons guère à ce moment que deux hommes qui aient pu écrire cette lettre, telle que nous l'avons : Voltaire et Bolingbroke. Il ne serait pas impossible qu'ils y eussent tous deux contribué. Il faut du reste convenir que, langue à part, la manière est plutôt celle de Swift que celle de Voltaire. Quant à l'écriture, à première vue, elle ne semble pas très différente de celle de Voltaire : dans le détail cependant, si on la compare avec celle de la lettre au comte de Morville (n° 3g de notre édition), qui est de la même époque, on note des différences. Mais ce n'est pas non plus l'écriture de Swift, à en juger par celle d'une lettre de septembre l'j'i-'j adressée

à Mme Howard'. Dans tous les cas, que Swift soit le seul auteur de la lettre ou qu'il ait eu des collaborateurs, elle vient bien du petit groupe de ïwickenham et de Dawley dont elle exprime les sentiments- : et Voltaire, en relation à ce moment-là avec tous les membres de ce groupe, en a presque certainement eu connaissance. De ià son intérêt pour nous.

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