Œuvres, t. IV, p. loi
CORHESPONDANCE DE VOLTAIRE.
Voltaire a-t-il été espion au service du roi George?
C'est un certain Owen Ruffhead, qui clans une très médiocre Vie de Pope, publiée en 1 769, lance le premier cette surprenante accusation. « M. Pope, nous dit-il, a raconté à un de ses amis, que durant son séjour en Angleterre, Voltaire était un espion au service de la cour. Quand la première des Lettres occasionnelles à sir Robert Walpole parut, Voltaire alla à Twitenham faire visite à Pope, et se promenant avec lui dans son jardin : « Pope, lui dit-il, cette Lettre occasionnelle alarme extrêmement la cour. Elle est fort bien écrite. Comme vous fréquentez les meilleurs écrivains politiques, vous devez connaître l'auteur. Vous pouvez en toute sûreté faire part de ce secret à un étranger qui est tout à fait en dehors de vos querelles nationales, -t) M. Pope dit qu'il vit bien où l'autre voulait en venir, car il connaissait son caractère; et pour le raettie à l'épreuve, bien que ce fût à peine nécessaire, il répondit : « M. Voltaire, vous êtes homme d'honneur. Il n'y a aucun danger, je le sais, à vous conlier un secret important. C'est moi qui ai écrit la lettre. » Sur quoi Voltaire porte au.K nues ce petit ouvrage, mais il était visible qu'il brûlait de s'en aller. Le lendemain Pope apprend que toute la cour le déclarait l'auteur de la lettre. Cette infamie du personnage fit bien rire Pope et ses amis et leur montra comment il
fallait le traitera » Ruffhead n'a pas inventé ce i^écit : il n'est pas douteux qu'il le tienne de Warburton, qui lui fournit quantité de matériaux pour sa Vie de Pope *. L'ami à qui Pope a raconté l'histoire de l'espion est donc Warburton. On aimerait à entendre sur Voltaire un témoin plus désintéressé. Il y avait eu entre Févèque de Gloucester et l'auteur de la Henriade une très vive polémique, qui avait dû laisser à Warburton des sentiments peu tendres à l'égard de Voltaire. Ainsi c'est un ennemi, ne l'oublions pas, qui accuse Voltaire-'. Et encore n'avons-nous son témoignage que d'une façon très indirecte : Owen Ruffhead qui le rapporte, sans du reste nommer l'évèque, a pu ajouter quelques fioritures et supprimer quelques nuances. Voyons si nous trouverons en dehors de son livre de quoi confirmer ou infirmer son témoignage.
En avril 172^ Robert Walpole avait laissé passer une loi qui rendait à Bolingroke ses droits civils ; mais il le fit de mauvaise grâce et à condition que Bolingbroke ne pourrait reprendre son siège à la Chambre des Lords. L'exilé rentra dans son pays dispensé de toute reconnaissance à l'égard du premier ministre. A peine établi en Angleterre, il chercha à créer des difficultés à Walpole. Il s'allie à Pulteney qui dans l'été de 1720 venait de rompre avec le ministre. En décembre les deux mécontents fondent un journal d'opposition, le Craftsiiian, qui allait bientôt devenir célèbre par la vigueur et l'âpreté de ses articles : on y prend vivement à partie la politique trop française de Walpole, on propose à l'Angleterre l'alliance avec l'Empe-
1. The Life of Alcxander Pope, Esq., compiled from original mss.; with a critical essay on his writings and genius, by Owen RufTliead, Esq., Londres, 1769, p. 2i3, note.
2. On nous laisse même entendre que Warburton aurait bien pu écrire une partie du livre.
3. Nous devons dire toutefois, pour être entièrement juste à l'égard de Warburton, que nous n'avons pas réussi à dater avec précision les débuts de cette querelle : sur ce point il y aurait des recherches complémentaires à entreprendre.
26o APPENCICE VI.
reur. Puis c'est une guerre de pamphlets qui commence. Vers le 5 ou 6 février paraît une brochure intitulée : The Occasional Writer, Number 1, Inscribed to ihc person to n'hom alone it can belong. La « personne » en question n'y était nommée nulle part, mais il n'était pas difficile d'y reconnaître Robert Walpole. Le ministre y était en butte aux traits d'une ironie âpre qui emportait la pièce : sa politique intérieure et extérieure y était attaquée avec une violence presque passionnée et un rare talent de pamphlétaire. L'effet dans Londres fut très grand. Une dizaine de jours après, le 3/i4 février, paraissait The Occasional Writer, n° 2, To the same. Dans un postscriptum ajouté après coup l'auteur disait : « Je venais à peine d'envoyer mon manuscrit à Tiraprimeur quand on m'a apporté une brochure intitulée : A Letter to the Occasional Writer. C'est trop mauvais pour venir d'une certaine personne. Mais je ne vois pas bien à qui on y attribue VEcrivain Occasionnel. » Bolingbroke ne le voyait que trop. Personne n'était mentionné dans cette Lettre, réponse sanglante à son pamphlet, dont on détruisait les assertions point par point, mais chaque phrase criait le nom de Bolingbroke. « Je méprise, y lisait-on, les machinations impuissantes d'un homme en disgrâce, moi qui ne me suis jamais laissé effrayer par lui alors qu'il était au zénith de son pouvoir. » Et encore : « Je sais que vous aimez l'empereur parce qu'il vous ressemble par l'ingratitude, et vous ne détestez nos amis les Français que parce qu'ils vous ont si bien accueilli chez eux. » Tout Londres retentit du bruit de cette polémique. Le 1 1/22 février le London Journal avait republié la réponse de Walpole, car il n'est pas douteux qu'elle ne vînt de lui ou de son entourage. Une semaine après, le 18/29, « pour répondre aux demandes du public », le même journal imprime de nouveau la Réponse. Le i'iji'\ février Bolingbroke avait de son côté, et toujours sans se nommer, publié une troisième lettre : The Occasional Writer^ n° 3, To the saine. Puis il se tut, attendant les événements. Cependant il était question de cette guerre de pam-
phlets jusque dans Paris. Vers mai 1727 Mlle Aïssé écrit à une amie : « Milord Bolingbroke nie hautement les lettres que Ton prétend qu'il a écrites à M. Walpole. Je ne doute pas que vous n'en ayez ouï parler : il dit qu'on peut l'attaquer, mais qu'il ne répondra jamais; que ce sont des lettres supposées; qu'il est résolu de demeurer en repos, malgré toute la malice du public '. » Notons que Mlle Aïssé tenait ceci directement de Bolingbroke ; elle était en correspondance régulière avec le mari et la femme : « Je reçois des lettres, presque tous les ordinaires, de l'un et de l'autre », dit-elle quelques lignes plus loin. Mais l'affirmation, pour venir de Bolingbroke lui-même, n'en était pas plus exacte. Le noble lord avait, sur ce point, très mal renseigné sa correspondante de Paris. Les prétendues lettres supposées étaient bien l'œuvre authentique de Henry Saint-John.
Nous verrons tout à l'heure quelles raisons il pouvait avoir de donner ainsi le change à quelques-uns de ses meilleurs amis. Pour le moment notons simplement que dans Londres on ne s'y trompa pas un instant. Dès les premiers jours Walpole devine que le coup vient de Bolingbroke. Ni lui ni personne ne songe même à soupçonner Pope. Bien plus, « dans une lettre occasionnelle à l'écrivain occasionnel », le British Journal lui reproche d'avoir fait écrire sa seconde lettre, très inférieure à la première, par un mercenaire sans talent, au lieu d'avoir fait appel à un de ses « coadjuteurs » qui aurait bien mieux fait l'affaire en un moment si critique : « c'est celui qui porte sur ses épaules une balle naturelle sans payer patente à la commission des colporteurs : il lui aurait été facile de mettre cet essai en vers et de remplacer le bon sens qui manque par des rimes adoucissantes -. » Il y a là une cruelle allusion à Pope qui était bossu. Mais on voit que le journaliste ne conçoit même pas l'idée d'un