Salurday February a5 (= 8 mars n. s
pamphlet en prose écrit par Pope. Et de fait il est douteux que Tauteur de la Dunciade, tout grand poète satirique quil était, eût pu se mesurer avec Bolingbroke dans le domaine de la satire en prose. On ne se représente pas bien la première « lettre occasionnelle » écrite par lui. Il semble certain que l'idée n'en vint à personne en 1727. Voilà déjà Ruirhead en faute sur un point essentiel de son histoire.
Il est si évident que les soupçons devaient tomber immédiatement sur les rédacteurs du Craftsinan qu'on peut se demander pourquoi Bolingbroke, s'il tenait tant à dissimuler l'identité de l'auteur de la lettre, ne s'en avisa pas plus tôt. La réponse est simple. Bolingbroke savait parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point, et ne s'en inquiétait pas outre mesure. Il ne lui déplaisait pas de faire sentir sa force à Walpole. Seulement le jeu était dangereux. Neuf ans d'exil à l'étranger lui avaient enseigné la prudence. II avait dû fuir en 171.', pour échapper à réchafaud, à ce qu'il prétendit toujours. Il avait eu de la difficulté à se faire rouvrir les portes de son pays. II n'avait pas recouvré ses droits politiques. Dans ces conditions, il était assez téméraire d'engager une lutte corps à corps avec un ministre tout-puissant, soutenu par une majorité très disciplinée. On risquait de se réveiller un beau matin à la Tour de Londres. Au fort de son pouvoir, Bolingbroke lui-même n'avait pas hésité à faire arrêter plus d'une fois, et de façon très arbitraire, des auteurs de libelle. Et de ce temps-là Swift l'y encourageait de son mieux'. \\'alpole pouvait être tenté de suivre l'exemple de Saint-John. On le fit nettement entend !'c à Bolingbroke : « C'est un mystère, disait le même British Journal du ^5 février/8 mars, comment vous avez osé provoquer ce grand homme à une réponse. Réfléchissez à la situation où vous sei'iez si les soins de l'Etat lui laissaient du loisir ou si vous étiez assez important pour arrêter et retenir son attention : deux
I. Voir Prose works vf Jonatlian Swift, t. II, p. 207, 2G8 etSQi.
lignes de sa plume eussent été aussi funestes à vous et à vos complices que les ïambes d'un certain poète le furent à un homme qui était toujours à railler les talents et un génie supérieur. » Cette allusion classique n'était pas faite pour rassurer Bolingbroke.
II se le tint pour dit. C'est pour éviter de donner des armes contre lui qu'il garde si soigneusement l'anonyme. De là aussi ces dénégations à Mlle Aïssé. Walpole pouvait le soupçonner tout à son aise : il n'avait pas de preuves contre lui. Cependant une accalmie s'était produite, due sans doute à une maladie assez sérieuse de Walpole, qui dura tout le mois d'avril et une partie de mai. Le 18/29 mai nous trouvons Bolingbroke à l'œuvre de nouveau : ce jour-là il écrit à Swift une curieuse lettre dont voici quelques extraits : « Dans l'épître dont vous m'avez montré une partie, l'auteur de trois lettres occasionnelles est représenté comme absolument inconnu. Je voudrais vous voir insinuer ici que la seule raison qu'ait pu avoir Walpole de les attribuer à une certaine personne .est l'autol'ité d'un de ses espions, qui se fourre dans la société de ceux qui n'aiment, n'estiment, ni ne craignent le ministre, afin de pouvoir rapporter non pas ce qu'il entend, car personne ne parle avec la moindre liberté devant lui, mais
ce qu'il devine J'avais encore une indication ou deux
pour vous, mais cela m'a échappé maintenant. N'oubliez pas les 60 ni les 20 guinées, ni le caractère du ministre qui passe à toute son administration ^ » On veut que Boling-
1 . " In tlie epistle, a part of which you shew'd me, mention is made of thé author of tliree occasional Letters, a person entirely iinknown. I would hâve you insinuate there, that the only reason Walpole can hâve had to ascribe them to a particular pei-son is the authority of one of his spies, vpho wriggles himself into the Company of those vrho neither love, esteem, nor fear the Min., that he may report, not what he hears, since no man speaks with any freedom before him, but what he guesses... I had a hint or two m.oro for you, but they bave slipped out of my memory. Do not forget the 60 nor the 20 guineas, nor the Min — character trans-
ferr'd into the administration Revu sur le ms., Brit. Mus., add.
broke fasse allusion ici à Voltaire. Rien n'est moins sûr. Il est clair tout d'abord que cela ne concorde pas du tout avec le récit de Ruif'head. Chez Ruffhcad, ^'oltaire dénonce Pope, ici il dénonce Bolingbroke, et la nuance est importante. Car toute l'histoire de Ruffhead est contée pour montrer qu'on a eu la preuve de la duplicité de Voltaire. Dans le récit de Bolingbroke, celte preuve s'évanouit, et il ne saurait plus y avoir qu'une présomption, car Bolingbroke n'assistait certainement pas aux entretiens de Walpole avec l'espion. Mais passons. Voyons ce que devient notre passage dans l'épître dont Swift « avait montré une partie » à Bolingbroke. Personne n'a encore songé à produire cette pièce dans le procès qu'on fait à Voltaire. Elle a pourtant sa petite importance. On va voir que Swift a docilement accepté les suggestions de son ami, tout en les accentuant quelque peu : « On m'assure que la seule raison qu'on ait d'attribuer ces lettres à quelqu'un de précis est fondée sur le rapport d'un certain personnage officieux, espion de qualité, bien connu pour agir en cette capacité par ceux dans la compagnie desquels il s'insinue : tous gens qui peuvent bien avoir fort peu d'affection et d'estime pour les ministres actuels et fort peu de crainte d'eux, mais qui toutefois ont trop de bon sens pour exprimer librement leurs pensées en présence d'un pareil intrus ; qui par conséquent trompe grossièrement ses maîtres, s'il leur fait payer plus que ses propres conjectures'. » Le portrait est poussé un peu i)lus au noir,
I. « I am well assured tliat the only reason of ascribing those papers to a particular person, is built upon the information of a certain praj^malical spy of quality, wcll known to act in tlial capacity by Ihosc into whose conipany be insinuâtes himself; a sort of persons wbo, althougb without much love, estcem, or dread of people in présent power, yel bave too much common prudence to spcak their thoughts with freedom before such an intruder; who, tberefore, imposes grossly upon bis masters, if he makes thera pay for anytbing but bis own conjectures. • Voir tout le pampblet dans The Prose works of Jonatliaii Swift, t. VII, p. 377-381, sous le titre de « A Letter to the Writer of the Occasional Paper » qui ne convient nullement, car la lettre est en réalité adressée au rédacteur du
VOLTAIRE ET BOLINGBROKS. 265
et il est plus facile de le confrontei' avec ce que nous savons de Voltaire. Il est question maintenant d'un espion de qualité. Nous doutons qu'en 1727 Voltaire ait passé soit en France, soit en Angleterre pour un « homme de qualité ». De plus cet espion n'en est pas à son premier coup : « il est bien connu pour agir en cette capacité ». Quoi! Voltaire aurait fait de l'espionnage dans les grandes maisons de Londres sa profession habituelle! Il a dû rencontrer bien des difficultés, car dix mois après l'apparition de la première Lettre Occasionnelle, il nous avouera qu'il ne sait pas prononcer l'anglais du tout et qu'il l'entend à peine dans la conversation'. Admettons qu'il exagère, qu'il y ait
Craftsman : c'est bien la même personne, mais à ce moment-là ni Boling'broke ni Swift ne voudraient en convenir. Dans tout l'article Swift laisse même entendre que Walpole pourrait bien s'être fort gravement trompé en soupçonnant une certaine personne (Boling'broke) d'avoir écrit les Lettres occasionnelles : c'est une continuation de la politique que nous avons indiquée. Le pamphlet de Swift était destiné à paraître dans le Craftsman, comme nous le voyons par une seconde lettre de Boling-broke à Swift, datée de « mardi » et qui est probablement du 00 mai/io juin (Brit. Mus., ms. add. 4 8o5, f i53, Hawkesworth, 1. CGXLVII). Pourtant on le chercherait en vain dans la collection du Craftsman de 1727. Il est probable que les plans des deux amis furent bouleversés par la mort inopinée de George V' qui survint fort peu de temps après. Quand Bolingbroke se rendit compte que l'avènement de George II ne changerait rien à la situation politique, il était trop tard, Swift était reparti pour l'Angleterre, emportant son « épître ». Elle ne parut, semble-t-il, qu'après la mort de son auteur, dans le huitième volume de l'édition in-4° de 1765 (Prose works of J Swift, t. XII, p. 179-80). Quand on la compare dans le détail à la lettre de Bolingbroke du 18-29 mai, on est surpris de voir avec quelle docilité Swift accepte les suggestions de son noble ami. Dans ce petit groupe de Twickenham et de Dawley, c'est bien véritablement Bolingbroke qui était l'esprit supérieur : il ne semble pas qu'on lui ait encore rendu la pleine justice qu'il mérite. — Notons en passant que le même Swift qui le 10 juin est si dur pour ce mystérieux « espion de qualité », qui s'apprête à le flageller dans un prochain numéro du Craftsman, accepte de Voltaire à la date du 21 plusieurs lettres de recommandation dont l'une au moins se trouve encore dans ses papiers (notre n° Sg) : et c'est dans Voltaire précisément qu'on voudrait retrouver cet espion de qualité! Nous croyons Swift incapable d'une pareille hypocrisie,
I. Voir l'Avis au Lecteur de VEssay upon the civil wars, etc., qui parut vers le, commencement de décembre 1727 : « It lias the appearance of too great a presumption in a traveller, who hath been but
là de la fausse raodcstie : il doit tout au moins y avoir une part de vérité dans Taveu, d'autant plus que dans la même phrase il se flatte d'écrire couramment en anglais. Mais, dira-t-on, on parlait français chez Holinghroke. C'est vrai; tout de même on nous accordera que c'est une infériorité pour un espion gagé de ne pas savoir la langue du pays. Mais passons. L'espion de qualité se fourre, s'insinue dans cette société qui ne craint pas le ministre, il n'entre que par une porte à peine entre-bâillée, il se faufile. Voilà qui devient de plus en plus étonnant, si c'est à Voltaire que s'appliquent tous ces beaux mots. Voltaire connaît Bolingbroke depuis plus de cinq ans, il a vécu en France avec lui dans des termes de presque intimité; Mme de Bolingbroke à la fin de i;?/) réclame pour « le seul poète que nous ayons en France » la protection de la princesse de Galles, elle déclare qu'elle a de l'amitié pour lui; deux mois après son arrivée en Angleterre Voltaire écrit : « J'ai souvent vu Milord et Milady Bolingbroke. J'ai trouvé que leur affection était toujours la même et avait môme grandi en proportion de mon infortune. Ils m'ont tout oiiert. argent et maison. » Dans cette même lettre il donne son adresse chez Milord Bolingbroke et il conserve cette adresse pendant des mois. Plus tard quand la Henriade aura paru ce sera JNIme de Bolingbroke elle-même qui se chargera d'en envo^-er un "exemplaire à Sv.ift. Le même Swift, selon toute vraisemblance, écrira une préface pour une édition irlandaise des Essais. Et c'est ce même Voltaire jiour qui on montre tant de prévenance, tant de cordial empressement, à qui on offre si généreusement bourse et maison, c'est ce même Voltaire qu'on ira accuser dans une épître anonyme de « s'insinuer » dans une société où il n'est qu'un « intrus » ! Ce n'est pas
eightoei) montbs in England, to attempt to write in a lang^uage, whicli lie cannot pronoiuice at ail and ^vl-ich lia hardli/ underslands in conversation. But I hâve donc what we do every day at scliool, where wc write latin and greek, tho' surely we pronounce theœ both very pitifully, and should undersland ncithei- of them if th«^y were uttered to us with the right Roman and Grock pronunciation. »
tout. Ce délateur est payé à tant la dénonciation : sa marchandise ne vaut pas cher, mais il la vend; il est dans la paye de « ses maîtres ». Franchement, est-ce là le rôle qu'on veut faire jouer à Voltaire auprès de Walpole? Horace Walpole, le fils du ministre, écrira en i^Gtl à Voltaire : « Il y a bien des années déjà, votre réputation m'était connue : je me rappelle avoir pensé alors que vous honoriez notre maison en dînant avec ma mère, quoique je fusse à Eton et que je n'aie pas eu le bonheur de vous voir; et i^ourtant mon père était dans une situation à éblouir des yeux plus âgés que les miens ^ » Horace ne se doute guère que cet hôte de dislinction, qui dînait avec sa mère et honorait la maison, venait de recevoir soixante guinées de son père pour « service secret ». On dii^a : Voltaire n'était pas descendu si bas, il ne se faisait pas de la délation un moyen d'existence, mais en qualité de Français étranger aux querelles des partis il était admis dans tous les camps, sa curiosité naturelle le portait à s'informer des hommes et des choses, il apprenait ainsi plus d'une nouvelle importante, et peut-être ne put-il résister à la tentation de faire sa cour au premier ministre en lui livrant quelques petits secrets. C'est possible, répondrons-nous. Mais il faut le prouver et chercher des pi'euves ailleurs que dans l'épître de Swift, qui clairement pensait à une tout autre personne -.
1. Horace Walpole's Lcttcrs, éd. P. Cunning-ham, t. V, p. 109.
2. Du reste, sur cette question des Lettres occasionnelles et de l'espion de Walpole, il faut se garder de voir dans Bolingbroke et Swift des amis qui échangent des impressions personnelles et des confidences intimes : ce sont deux pamphlétaires qui méditent de discréditer le premier ministre devant l'opinion publique. C'est probablement une erreur de prendre au pied de la lettre leurs violences calculées. A ce comi^te on risquerait de se faire une bien mauvaise opinion de Bolingbroke lui-même, pour qui la presse contemporaine n'est pas tendre. Voyez, par exemple, The Scasonabte Writer du 15/2G septembre 1727, soi-disant adressé à Walpole par Caleb d'Anvers (pseudonyme du rédacteur du Crafisman.) : cette brochure est en réalité une amère satire de Bolingbroke qui n'y est pas nommé, mais qui est désigné comme the man wkose known insincerity rcndcrs hiin suspccied in every transaction of life; who has
Mais on revient à la charge. On cite un autre texte qui, s'il nepi'ouve pas irréfutablement la culpabilité de Voltaire, établit (lu moins une présomption extrêmement forte (strong presumptive évidence). Ce document capital n'est autre qu'un passage d'une lettre de Voltaire à Thieriot du 27 mai 1727 : «Ne parlez pas de V Ecrivain occasionnel, ne dites pas que ce n'est pas de milord Bolingbroke, ne dites pas que c'est un méchant ouvrage; vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. » Pour Ghurton Collins ces quelques lignes suffisent à prouver que \'oltaire s'était mêlé de l'affaire sans y être invité (had undoubtedly been meddling with the matter). M. Ballantyne lui-même, qui a refusé de prendre Ruffhead au sérieux, reste perplexe en face de ces trois lignes à Thieriot. Elles sont pourtant bien simples. Thieriot qui s'intéresse à l'anglais, qui cherche de toute part un livre à traduire, met la main sur les pamphlets de VHcrivain occasionnel. Nous savons par Mlle Aïssé qu'ils étaient connus à Paris. Il les lit, n'y comprend rien, a entendu dii-e que cela pourrait bien être de Lord Bolingbroke qu'il sait homme d'esprit, s'en étonne et là-dessus écrit à Voltaire pour s'informer. Voltaire au reçu de cette lettre a un mouvement d'impatience. 11 faudrait tout un volume pour expliquer ce qu'il en est au bon Thieriot, très au courant des nouvelles littéraires de Paris, mais très ignorant de tout le reste. Combien de Français d'ailleurs eussent été capables en 1727, non pas même de juger le pamphlet de Bolingbroke, mais d'en entendre le premier mot! Il y fallait non seulement une connaissance minutieuse des complexités de la politique anglaise, mais l'entente des mœurs parlementaires et des traditions d'un pays de libre discussion. La lecture des Lettres Persanes ne préparait en aucune façon à celle de V Ecrivain occasionnel. Ne parlez donc pas de cette alfaii'c, conclut Voltaire avec un hausse-
been false to ail sides, belray'd fiis country, his friends; whocver trusied him, etc., etc. Veut-on que nous prenions tout cela au sérieux? Non, sans doute, mais il faut voir que la tirade sur l'espion appartient au même genre littéraire.
ment d'épaules. Ne dites pas non plus que ces pamphlets ne sont pas de Lord Bolingbroke (cai* il en est incontestablement l'auteur). Ne dites pas que c'est un méchant ouvrage (car c'est une vigoureuse satire, écrite par un maître écrivain). Vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. (Voltaire aime bien Thieiùot, mais il est des cas où il ne lui mâche pas les mots, et c'en est un ici.) Où voit-on dans tout cela une « présomption extrêmement forte »? Nous concluons simplement de ce passage que Voltaire renseignait mieux Thieriot que Bolingbroke à la même époque ne renseignait Mlle Aïssé. Mais il n'avait pas les mêmes raisons que Milord pour déguiser la vérité, et il n'apprenait rien non plus à Thieriot qui ne fût connu de tout le monde à Londres.
De tout ceci il ne reste absolument que le témoignage de Ruffhead, sur lequel on fera le fond qu'on voudra.
APPENDICE VII Quand Voltaire est-il rentré en France?
C'est la lettre de Peterborough à Towne (n° 59) qui nous aidera à répondre à cette question. L'original, comme nous l'avons dit, ne porte pas d'indication d'année, mais nous croyons que Chui'ton Collins a eu tort de dater la lettre de l'^-j.g^: selon nous elle est du 14/23 novembre 1728. On peut s'y tromper : les allusions assez nombreuses qu'elle renferme ont ceci de particulier qu'à première vue elles s'appliquent également bien à 1728 et à 1729; pour se décider en faveur d'une année plutôt que de l'autre il faut y regarder de très près.
Le congrès de Soissons se réunit le i 1 juin 1728. Les négociations n'y furent jamais très actives, car ce n'est pas là mais bien à Paris, à Londres et à Madrid que se prenaient les décisions importantes. Il fut fréquemment interrompu. Parfois môme on put le croire définitivement abandonné. Il est difficile de dire quand il a officiellement terminé ses séances. Le traité de Séville, qui mit fin à l'agitation de l'Europe, fut signé le 9 novembre 1729, mais
I. Il ne donne pas ses raisons. ]Vous nous demandons s'il ne s'est pas simplement dit : La lettre mentionne le départ de Voltaire, or Voltaire, comme nous le savons, a quitté 1" Angleterre en mars i72<j, donc la lettre est de novembre 1739.
la nouvelle n'en arriva à Londres et à Paris qu'environ deux semaines plus tard. C'est l'attitude intransigeante de l'Angleterre et de l'Espagne qui avait causé ces longs délais. L'Espagne voulait absolument qu'on lui rendît Gibraltar; avec la même opiniâtreté les Anglais déclinaient toute ouverture de ce genre, II devint bientôt clair que, si les Espagnols rentraient jamais dans Gibraltar, ce serait par la force. Ils avaient essayé déjà, mais sans succès, peut-être parce que l'offensive n'avait pas été assez vigoureuse. Sa Majesté Catholique allait-elle partir en guerre ouverte contre l'Angleterre, ou se résigner à une humiliation inévitable? Toute la question était là, et elle resta longtemps indécise. De juin 1^2.8 à la fin de novembre 1729 il y a peu de jours où un Anglais n'ait pu se demander si la guerre n'allait pas éclater le lendemain. Lord Peterbol'ough, semble-t-il, était en droit de se poser cette question aussi bien en novembre 1729 qu'en novembre 1728. A entrer dans le détail on s'aperçoit pourtant bientôt que la balance n'est pas égale. En novembre 1 728, la guerre paraît bien vraiment imminente. Le aS novembre 1729, si Peterborough a écrit la lettre qu'on met à cette date, il est un peu plus pessimiste que ses contemporains.
Nous disons d'abord que la lettre n'est pas du aj novembre 1 72g. Il est vrai que le 6/i 7 septembre le Craftsman écrit : « Les affaires restent à Soissons dans le même état, comme aussi à Spithead la flotte alliée ». Il est vrai que deux semaines plus tard, selon le même journal, les nouvelles de l'étranger sont aussi rares que jamais. Mais le même numéro annonce pourtant une nouvelle importante : l'ambassadeur d'Angleterre auprès du Congrès, Stanhope, vient de partir soudainement pour l'Espagne. Le 4/i5 octobre le Craftsman n'a pu apprendre encore quand les plénipotentiaires de Soissons reprendront leurs conférences, mais il fonde de grandes espérances sur le voyage de Stanhope. Une semaine plus tard, on note des bruits de paix, pourtant les Espagnols continuent leurs déprédations aux Indes Occidentales. Cependant on sait déjà que
Stanhopc est arrivé à Séville, venant de Madrid'. Le 8/19 novenribre le Craftsman s'étonne qu'on ne reçoive aucune nouvelle de Soissons : on n'est pas rassuré sur la situation. Enfin le li. novembre/3 décembre le même journal écrit : « Nous savons maintenant de source officielle qu'il y a certainement un traité de conclu et de signé entre l'Espagne et l'Angleterre ». On voit que depuis quelques jours déjà on parlait de ce traité dans Londres, sans que la nouvelle eût été confirmée encore par le gouvernement. A Paris les lettres du marquis de Brancas apprenant que « le traité signé arriveroit incessamment » furent lues au Conseil d'Etat du 20 novembre-. Brancas avait écrit le 3 : le traité de Séville ne fut signé que le 9. De tout ce qui précède une conclusion ressort clairement, croyons-nous. C'est qu'à compter du départ de Stanhope pour l'Espagne, le ton des pronostics dut changer à Londres parmi les nouvellistes et les politiciens. Il y avait là un fait nouveau et significatif : tout le monde savait bien que la clef des difficultés était à Madrid. Si Stanhope y allait, c'est que la conclusion, et une conclusion pacifique, était en vue. On commence donc à parler de paix. On n'est pas très affirmatif. L'attitude de l'Espagne était partout très hostile à l'Angleterre, on se rendait bien compte qu'elle ne consentirait à lui laisser Gibraltar qu'à son corps défendant. Jusqu'à la signature du traité, il y avait à craindre un retour offensif. Mais pourtant la situation s'améliorait. Nous ne croyons pas que vers le 25 novembre — soit 16 jours après la signature du traité de Séville — la Bourse eût des raisons bien fortes de se montrer particulièrement nerveuse; nous doutons également qu'à ce moment-là les soldats se soient attendus à recevoir du jour au lendemain leur ordre de marche.
Si nous remontons d'un an en arrière la situation est très différente. Feuilletons les nouvellistes de Paris pour