‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 139 sur 162 · Ibid., i · texte numérisé non relu

Ibid., i

CORHESPONDANCE DE VOLTAIRE. '"

de Londres que Ton y murmuroit fort contre le gouvernement sur l'incertitude de la paix ou de la guerre; que les fonds publics baissaient considérablement, et que Topinion générale étoit que le comte de Sinzendorff n'étoit venu à Paris que pour amuser et gagner le temps de faire arriver les gallions en sûreté à Cadix et préparer à la guerre la ligue qui se formoit entre FEmpereur, le Czar, les rois de Prusse et de Pologne. » N'est-ce pas là très exactement ce que dit Peterborough? La lettre du comte de l'roglie, lue à Paris le 28 novembre, a pu être écrite à Londres le 9.» ou le -iW nous croyons que c'est le lendemain ou le sui'lenderaain que Peterborough exprimait ses craintes à Towne.

La lettre ainsi datée, examinons ce qui concerne ^'oltaire. « L'Angleterre et les Anglais ont perdu ses bonnes grâces, écrit le noble lord; il a pris congé de nous, il est parti pour Constantinople. « Ainsi le 25 novembre 1728 Voltaire avait déjà quitté l'Angleterre. Ne nous étonnons pas trop de cette destination bizarre de Constantinople. Il n'y a là probablement qu'une boutade de Voltaire, qui ne tenant pas à dire où il allait s'en était tiré avec un bon mot. Peterborough, grand voyageur, trouve cela tout naturel, et d'autant plus que Voltaire lui apparaît comme assez excentrique. Notons en passant qu'en novembre i7'29 Peterboi'ough ne se fût pas borné à écrire à un ami commun que Voltaire était parti pour Constantinople. Il eût ajouté que depuis longtemps Voltaire était rentré à Paris. Car comment Peterborough ignorerait-il en novembre ce qu'une dame de la cour savait depuis avril? Ou Voltaire n'aurait-il par hasard prévenu de son retour que la seule Mrs Clayton '? Encore faudrait-il dans ce cas que cette dame eût fait mystère d'une très innocente lettre. Non, Peterborough parle d'un départ qui est encore tout récent. D'après le ton de sa lettre, ^'oltaire a dû partir en septembre ou en octobre.

Est-ce là une conclusion surprenante? Nullement, si on

veut bien lire de près la correspondance de Voltaire pendant Tannée 1728. Rappelons-nous, pour la bien interpréter, qu'il n'est qu'exilé à 5(» lieues de Paris, qu'il est allé en Angleterre de son plein gré, qu'il y a été poussé par la curiosité de voir la patrie de Bolingbroke, mais surtout par le désir d'y faire imprimer son poème. Rendonsnous compte que, s'il a été charmé de l'accueil qu'on lui a fait à Londres et ravi de découvrir une « nation de philosophes », il n'a pas prétendu quitter son pays pour toujours. Un jour devait venir où se poserait la question du retour. Jusqu'à la publication de son poème, il n'eut pas un moment à lui et toutes ses énergies furent tendues dans ce sens. La Henriade parue, qu'est-ce qui pouvait désormais le retenir en Angleterre? 11 y avait évidemment profité de toute façon, mais son butin était fait. A moins de songer à finir sa vie à Londres, il devait dès lors se préoccuper de repasser la Manche.

L'idée ne lui en vient pourtant pas tout de suite, car pressé par cette fièvre d'activité qui ne le quittera Jamais, il s'est déjà remis au travail. Il prépare une traduction de son Essai sur le poème épique, mise au point pour le lecteur français, et surtout il corrige sans relâche les fautes de sdi Henriade, celles des éditeurs et les siennes propres. Et déjà il médite une nouvelle édition plus parfaite que les précédentes. Il s'agit cette fois d'atteindre le public de France, à qui les éditions étrangères n'arrivent pas. Il n'y a évidemment qu'un moyen : c'est de prendre l'ennemi à revers et d'imprimer en France même. Le fidèle Thieriot ne pourra-t-il s'en charger, comme il a autrefois prêté ses bons offices pour la Ligue de 1723? Mais Thieriot se dérobe : il y a dans l'opération des risques à courir qui arrêtent sa bonne volonté. Pourquoi Voltaire ne donnerait-il pas cette édition lui-même?

Ce fut bientôt l'avis de Voltaire. Le 25 juin, trois mois environ après l'apparition de son livre, il écrit à Thieriot : « Puisque vous avez refusé de faire imprimer la Henriade sur l'exemplaire que vous en avez, et que vous me con-

seillez d'en publier une édition revue et corrigée, je compte suivre votre avis et donner au public le plus tôt possible la meilleure édition que je pourrai de la Ucnriadc ainsi que de mon véritable Essai sur la poésie... Jai à présent besoin de savoir quand et oîi je pourrai lairc imprimer secrètement la Ifenriade; il faut que ce soit en France dans quelque fille de province. Je doute si Rouen

serait un endroit convenable Si vous connaissez quelque

endroit où je puisse imprimer mon livre en toute sûreté, je vous conjure de me le faire savoir, mais ne révélez à personne le secret de mon séjour en France. Je serais ravi de vous revoir, mon cher Thieriot, mais je ne voudrais voir personne autre au monde; je ne voudrais pas qu'on eût le plus léger soupçon que j'aie rais le pied dans votre pays, ou même que j'y aie pensé. Plus j'y pense et plus je vois la nécessité d'être mon propre imprimeur. » Et voilà Voltaire qui déjà s'imagine caché dans quelque petit village de Normandie où peut-être on pourrait ménager une entrevue avec l'ami Thieriot : « Je crois qu'il ne vous serait point désagréable, et certainement ce serait un bien grand plaisir pour moi de pouvoir causer avec vous secrètement et amicalement de cela et de beaucoup d'autres choses dont je ne vous ai jamais rien écrit, mais dont il faudra que je m'ouvre à vous quand je pourrai goûter la satisfaction de vous embrasser en secret. » La prochaine lettre à Thieriot est du i j août. Elle est moins détaillée et moins confidentielle. Certaines phrases pourtant nous permettent de lire entre les lignes : « Je suis dans la résolution de faire incessamment une édition correcte du poème auquel je travaille toujours dans ma retraite. J'aurais voulu, mon cher Thieriot, que vous eussiez pu vous en charger pour votre avantage et pour mon honneur. Je joindrai à cette

édition un Essai sur la poésie épique » C'est la dernière

lettre de Voltaire que nous ayons pour l'année l'j-i.S.

La première lettre de 1729 est fort intéressante, mais elle a été jusqu'ici, croyons-nous, mal interprétée. Voltaire y dit à Thieriot : « Puisque vous aimez tant les confidences,

je vous dirai que j'espère être là-bas [à Paris] vers le i5 mars ». On admet d'ordinaire, comme une chose qui va de soi, que cette lettre a été écrite en Angleterre, et c'est même sur ce passage qu'on se fonde pour dire que Voltaire est rentré en France vers le milieu de mars. On n'a pas fait attention à la dernière phrase : « Malaffaire ne me connaît pas, je passe ici pour un voyageur anglais' ». Ces mots pourtant n'ont de sens que si Voltaire a déjà traversé la Manche. La nationalité de Malaffaire n'est pas douteuse, mais surtout il est notoire que jamais Voltaire ne pai'la anglais de façon à être pris en Angleterre pour un Anglais ; il en savait assez pour faire illusion à des Français. Ce n'est pas la seule fois du reste qu'il aura recours dans son pays à cet ingénieux stratagème. Il l'emploiera encore en in'ii quand il imprimera secrètement son Charles XII à Rouen. Ecoutez plutôt le libraire Jore : « J'ai connu particulièrement le sieur de Voltaire pour lui avoir donné un logement chez moi pendant un séjour de 7 mois qu'il a fait à Rouen en i^ji. Il choisit ma maison pour y descendre. Je ne pus cependant jouir de cet honneur aux yeux de la ville. Soit modestie, soit politique, le sieur de Voltaire ne voulut y être regardé que comme un seigneur anglais que des affaires d'Etat aidaient obligé de se réfugier en France. Il parlait moitié anglais, moitié français. Toute ma maison fut fidèle au secret-. » Nous croyons que dès 1729 au moins Voltaire avait répété ce curieux rôle, mais il n'avait pas mis Malaffaire dans le secret.

C'est qu'à ce moment-là, s'il est, comme nous le pensons, dans une petite ville de Normandie, Rouen ou une autre, il contrevient aux termes de l'arrêté d'exil pris contre lui ; il s'est rapproché de Paris de moins de cinquante lieues. 11 s'agit donc d'être très prudent. De fait il a rompu toute relation avec le monde et n'écrit plus qu'à Thieriot. Encore ce n'est pas sans lui recommander la plus grande discré-

1. « Malaffaire does not know me : I am hère upon the footing- of an English traveller. »

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