‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 140 sur 162 · Moland, t. XXXIV, p · texte numérisé non relu

Moland, t. XXXIV, p

tion; il ne faut souffler mot à âme qui vive de cette correspondance. Quelle est la date de la lettre 61? Voltaire y annonce son arrivée à Paris pour le i5 mars, il demande à Thieriot de lui écrire souvent. Il semble donc que la lettre ne puisse guère être postérieure au i5 février. D'autre part Voltaire, tout en y parlant de Malaffaire, n'indique pas son adresse; c'est donc qu'il Ta donnée antérieurement. Admettons que Thieriot ait répondu tout de suite à la lettre Gi, ce qui est probable, cela nous reporte au moins au début de février. Nous dirons donc qu'à s'en tenir à la correspondance même de N'oltaire, Voltaire est en France sous un faux nom depuis la fin de janvier 1729.

Cette même correspondance nous révèle, chez ^'oItaire, de la fin de juin au milieu d'août i7'.i8, un vif désir de venir secrètement en France. A partir du ij août nous perdons toute trace de lui. Mais le aS novembre 1728 Lord Peterborough nous apprend qu'il a quitté l'Angleterre et qu'il est parti pour « Constantinople ». Ne sommes-nous pas amenés mathématiquement à conclure que vers septembre ou octobre 1728 Voltaire a repassé la Manche et qu'il est venu s'établir précisément à l'endroit où nous le retrouvons à la fin de janvier 1729? Ce n'est qu'à celte dernière date sûrement qu'il prévient Thieriot. Car la réponse de celui-ci, telle que nous l'entrevoyons dans la lettre 61, marque de la surprise. Comment? Vous voilà en France! Mais ne craignez-vous pas que Malaffaire ne vous trahisse? Et quels sont vos plans? Ne pourriez-vous les confier à votre vieil ami? Comptez-vous vous rapprocher de Paris et quand? A quoi Voltaire répond : Malaffaire ne me. connaît pas, et puisque vous aimez les confidences je vous apprends que je compte être à Paris vers le i5 mars. Que pendant quatre mois Voltaire et Thieriot aient cessé de s'écrire, il n'y a rien là que de très naturel; en mai 1728 Voltaire se plaint de n'avoir pas reçu une ligne de Thieriot pendant les dix derniers mois. Mais il semble que cette fois ce soit Voltaire qui ait gardé le silence. Rentrant en

France à la dérobée et pour s'y faire imprimeur clandestin, il ne voulait pas se mettre à la merci d'une indiscrétion. II est probable du reste qu'une fois débarqué il dut renoncer assez vite à son premier dessein. Un seigneur anglais V03'ageant pour affaires d'État n'avait aucune chance de trouver un imprimeur complaisant. En i^'ii Jore n'imprimera le Charles XII que parce qu'il connaît Voltaire et sait qu'il a des amis puissants à Paris : de plus il le voit aidé par deux conseillers au Parlement, Cideville et Formont et ne peut pas ignorer cjue le Premier Président est au fait de ce qui se trame et consent à fermer les yeux. En 1728 Voltaire n'a ni amis ni influence d'aucune sorte; non seulement il n'a pas le droit de se montrer à Paris, mais sa présence même en Normandie est une contravention aux ordres du roi; dans ces conditions s'en aller imprimer un ouvrage défendu et qui avait déjà donné lieu à maintes perquisitions, c'était courir de gaieté de cœur à un danger certain. Du fond de la libre Angleterre Voltaire avait pu se faire illusion; x'enti'é en France, il devait voir les choses d'une vue plus nette. Il renonça donc pour le moment à imprimer son poème et travailla à autre chose : les matériaux ne lui manquaient pas.

Ce serait le lieu de montrer que les résultats de cette petite enquête s'accordent fort bien avec ce que nous savons par ailleurs de la vie de ^'oltaire. Nous ne retiendrons qu'un exemple. Il y a des Lettres philosophiques une esquisse fort curieuse, qui suppose un plan différent de celui qu'adopta finalement l'auteur. On la trouvera en appendice à la fin du 2" volume de ]M. Lanson. Il y est question des quatre lettres de \^'oolston sur les miracles : la 4" est du il/aS mai et Voltaire ne semble pas se douter qu'il y eut une 5'' letti^e datée du -xo oct./5 nov. et que Woolston fut condamné le 4/i5 mars 1729. M. Lanson en conclut, avec raison selon nous, que cette esquisse fut composée entre mai et novembre 1728*. Mais cette con-

I. Lettres philôsoplùques, t. I, p. xxxviii; t. II, p. 2C7 et 275.

28o APPENDICE VII.

(lusion devient bien plus nette encore quand on se rend compte que ces dates marquent précisément la fin du séjour de Voltaire en Angleterre; il n'a réellement eu connaissance ni de la 5'' lettre ni de la condamnation de Woolston.

Voltaire devant les Juges-Consuls.

Noël Pissot, libraire à Tenseigne de la Croix d'or, quai des Augustins, était en 1725 le libraire attitré de Voltaire. Cest chez lui que se remboursaient alors les souscriptions des gens trop pressés pour attendre la belle édition de la Henriade promise depuis 1722 ' et c'est chez lui aussi qu'à la même époque se vendaient Mariarrme - et V Indiscret ^. On aimerait savoir de quelle nature étaient les rapports financiers qui dans une occasion comme celle-là devaient forcément intervenir entre l'auteur et son libraire. Quelques documents inédits des Archives de la Seine et de la Bibliothèque Nationale vont nous permettre de satisfaire en partie notre curiosité.

Voltaire a songé à une édition possible de Mariamne dès le lendemain de la représentation. Le G mars sa pièce échouait à la Comédie-Française ; le i-i l'auteur remettait son manuscrit au censeur royal ^. Il n'est pas probable que

1. Préface de la i''' éd. de Nariamne, 1725. Passage reproduit dans Moland, t. II, p. 168, n. i.

2. I/erode et Mariamne, Tragédie de M. de Voltaire, A Paris, Qaay des Augustins, chez Noël Pissot, à la descente du Pont Neuf, à la Croix d'or, et François Flahaut, du côté du Pont S. Michel, au Roy de Portugal, M.DCG.XXV.

3. L'Indiscret, Comédie de M. de Voltaire. Mêmes libraires, M.DCC.XXV. ,

.'1. Bib. Nat., ms. fr. 21 ggS, f° 24 V.

Fontenelle Tait retenu très longtemps par devers lui, mais il dut y avoir quelque accroc, car le privilège ne fut accordé que le 3i juillet ^ 11 était valable pour six ans, à dater du jour de l'obtention. La teneur en est très particulière : on ne se contente pas d'y interdire à tout imprimeur ou libraire d'éditer la pièce sans entente préalable avec Fauteur, mais on y fait défense expresse « à tous acteurs et autres montant sur les théâtres publics d'y représenter ni jouer ladite tragédie sans le consentement dudit sieur de Voltaire, sous les peines portées par le présent privilège ». Nous ne savons s'il y a des exemples antérieurs d'une défense ainsi formulée. On sait qu'au xvii'' siècle toute pièce imprimée tombait par là même dans le domaine public pour ce qui était des représentations théâtrales. Il est visible qu'en trois quarts de siècle la notion de la propriété littéraire s'est singulièrement précisée. Quoi qu'il en soit de ce point, Voltaire ne se pressa nullement d'user du droit qu'on venait de lui conférer. Il préféra se remettre au travail et améliorer Mariamne. Le 10 avril i^aS il était prêt pour une seconde représentation : ce fut cette fois un succès très franc. Mais Voltaire ne se hâta pas davantage d'imprimer. Il fallut qu'on lui envoyât de Rouen une contrefaçon de sa pièce, pour qu'il s'y décidât -. Mais il n'avait pas commencé que déjà paraissait une seconde édition subreptice et qu'il se voyait menacé d'une troisième ^. Contretemps fâcheux, car il lui fut impossible dans ces conditions de vendre ses droits à un libraire comme il l'aurait voulu. « J'ai été obligé de faire imprimer .¥a/7'<///mt' à mes dépens, écrit-il à Thieriol le -j-^j août. Il a fallu rompre le marché que j'avais fait avec les libraires, parce que les éditions contrefaites leur coupaient la gorge; ainsi je me la suis coupée moi-même par bonté, et j'ai fait

1. Chose curieuse, un second ms. fut soumis le 28 mai à un autre censeur royal, Hardion, et une « permission simple » valable pour 3 ans fut accordée le ii juin à l'auteur. Voltaire avait-il pensé que deux précautions valaient mieux qu'une?

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