‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 152 sur 162 · Moland · texte numérisé non relu

Moland

3. Bulletin de la Soc. de VHist. de Paris, 1892, p. 1876. L'éditeur croit à tort qu'il s'agit de la Ligue et date de 1728. Jamais, à notre connaissance, le terme de Ilenriade n'est employé avant le voyage d'Angleterre, et on ne voit pas quel Chauvelin aurait pu en 1738 écrire ce billet à l'abbé Bignon.

reçoit de droit deux exemplaires de l'ouvrage privilégié ou permis. C'est ce que nous appelons aujourd'hui le dépôt légal. Mais au xviii* siècle ce dépôt se faisait par l'intermédiaire des syndics de la librairie, chez qui on était tenu de faire « registrer » privilèges et permissions, à peine de nullité desdites faveurs. Supposé pourtant qu'un livre fût imprimé par permission tacite, on se passait naturellement des syndics et la Bibliothèque du roi y perdait ses droits. Mais l'abbé Bignon n'entend pas être frustré ainsi, et ayant entendu dire que la Hcnriade vient de paraître à Paris par permission tacite il a recours au pouvoir exécutif. Et admirez avec quelle gravité M. de Chauvelin, maître des requêtes, lui répond qu'il n'y a pas eu de permission tacite : en effet une permission tacite qui est avouée cesse d'être tacite. 11 est possible du reste qu'en d'autres cas Chauvelin ait fait moins de mystère avec Tabbé Bignon, à qui il a bien l'air d'avoir promis une dîme sur les permissions tacites. Mais quand il est question de la Henriade, cela devient plus délicat. Monsieur le garde des sceaux qui ne sait rien encore pourrait bien ne pas trop approuver son subordonné. Chauvelin tourne la difficulté avec une ingénieuse périphrase : je sçay que fauteur en a beaucoup d'exemplaires. Cela rappelle le père de M. Jourdain, qui n'était pas marchand drapier, mais avait souvent beaucoup de drap chez lui.

Si c'est la veuve Ribou qui imprime Œdipe eiMariamnc, pour Brutus et la Henriade ^'oltaire fut son propre imprimeur ^ C'est ce que nous apprend le compte rendu d'une audience du tribunal consulaire dont on a récemment publié le facsimilé-. Nous sommes au \ avril l'j'ii et depuis

1. liriiius fut mis en vente chez J. Fr. Josse, « Libraire Imprimeur de S. M. C. la Reine d'Espagne II" Douairière », mais c'est André Knapen qui avait impiimé le livre. Il est probable que le même Knapen imprima la Henriade.

2. Archives du Département de la Seine et de la Ville de Paris, Fac-similés de Spécimens de Pièces administratives. Période de V.Ancien Régime, 191 1. — C'est M. Lazard qui a attiré mon attention sur ce facsimilé.

SÉJOUR A ROUEN. 3oo

quelques semaines Voltaire a disparu comme par enchantement. Justement inquiet, Jacques Chauchat, marchand papetier à Paris, demeurant rue Saint-Martin, paroisse Sain t-lNIe n'y, fait assigner « a son dernier domicile connu » Voltaire « composeur et auteur de livres », à l'elfet de payer audit Chauchat « la somme de six cent soixante quatorze livres quatorze sols restant à payer de celle de treize cent trente six livres dix sols pour marchandise de papier que le demandeur luy a vendu, suivant son livre journal, pour V impression de ses livres intitulez L^anriade et Bruttus quil a composez et qu'il a fait imprimer par luy même ». Voltaire ne se montra pas et fut dûment condamné à payer ladite somme de six cent soixante quatorze livres quatorze sols.

Il est à croire qu'une fois rentré à Paris il s'acquitta de sa dette. Mais où était-il donc allé? A Rouen, dans le plus grand secret, pour y faire imprimer son Charles XII. Il comptait, avec raison, que le premier président du Parlement, Camus de Pontcarré, y serait plus traitable qu'à Paris le garde des sceaux. Il était parti pour la Normandie le 10 mars i^Si *. Vers la fin de juillet il était de retour à Paris, après une absence de trois mois et demi. Il dut renti'er satisfait. Il avait poussé assez l'impression de Charles XII pour que « le roi de Suède » put paraître en octobre. 11 avait « mis dans son cadre » Eriphyle et il avait fait toute la Mort de César, deux tragédies qui allaient désormais prendre dans ses préoccupations la place de Brutus. Entre temps il avait composé une longue lettre aux auteurs du Nouv'elliste du Parnasse- et il avait corrigé une édition de ses œuvres donnée à Amsterdam par Ledet et Desbordes ■' : Brutus y devait paraître revu et augmenté

1. Cf. Moland, 1. 2j i et i83 (celte dernière lettre est du début de 5 / ^ mars ivSi).

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