‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 71 sur 162 · MAUREPAS A DE LAUNAY · texte numérisé non relu

MAUREPAS A DE LAUNAY

A M. de Launay % gouverneur de la Bastille.

Du 21 avril 1726.

Vous ne m'avés pas mandé, Monsieur, l'entrée à la Bastille du S. de Voltaire, non plus que celle de M*^ Tencin -, quoique j'aye signé les ordres en vertu des-

' (a) Arch. Nat., Qi 873, f> 20--0S. — Rei'ue Réirosp., t. II [i83i], p. 129, avec la suscription suivante : « M. Hérault au sieur Condé, geôlier du Roi. « Il y avait un Condé, exempt du roi, et d'autre part la dépèche suivante du registre 0^ 878 est adressée « au S. Ronde, jouaillier du Roy », d'où la confusion.

1. Pvené Jourdan de Lauuay, seigneur de la Bretonuière, gouverneur de la Bastille depuis le 9 décembre 1718 après y avoir été lieutenant de roi depuis 1710. Il mourut en 1749- L^ malheureux de Launay qui était gouverneur du « château » lors de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, était son fils.

2. Mme de Tencin était entrée à la Bastille cinq jours avant Voltaire, comme en fait foi le registre d'écrou : « Cejourdhui la^' avril 1726 est entré [e | a la Bastille par ordre du roy Madame de ïencin conduitte par un officier du guet a cheval; madame de Tencin avoit sur elle neuf louis dor qui lui sont resté [s] entre les mains, elle n"avoit aucuns autre [s] effets

quels OU les y a conduits'. II est a propos et d'usage que je sois informé précisément du temps de leur entrée, et je vous prie d'avoir cette exactitude a l'avenir. Le S. de Voltaire est d'un génie a avoir besoin de ménagement. S. A. S. a trouvé bon que je vous écrivisse quel intention du Rov osl que vous luy procuriés les douceurs et la liberté intérieure de la Bastille, qui ne seront point contraires a la seureté de sn détention-. Je suis &a.

sur elle: et a signé laditle entrée. » — « L'ordre contres [igné] de Maurepas. » — « Une faranie de chambre led' jour. » Arsenal, ms. 1^479. Sur ce qui avait amené Mme de Tencin à la Bastille, voir p. 33.

I. Les lettres de cachet, signées Louis, sont toujours contresignées par un secrétaire d'État, qui n'est pas nécessairement le Ministre de la Maison du Roi. Ainsi les « ordres du roi » du 3o octobre 1727 pour faire recevoir à la Bastille le sieur Louvain, sous-lieutenant au Régiment de Royal Artillerie, sont signés Louis et contresignés Le Blanc, secrétaire d'Etat à la Guerre. (Arsenal, ms. 12 476, pièce 181.)

■2. Il Y avait à la Bastille deux catégories de prisonniers, ceux qui étaient renfermés dans leurs chambres sans pouvoir en sortir et ceux à qui on permettait de « prendre l'air », suivant la très significative formule officielle. C'était là une faveur naturellement fort recherchée. Au xvu'' siècle on fut à l'ordinaire très libéral à l'égard des prisonniers, et plus d'un eut l'autorisation d'errer à sa guise à l'intérieur de la Bastille. Au xv!!!*" siècle on devient plus sévère : où fixe des heures, on désigne des endroits; c'est dans la cour intérieure, sous l'œil de la sentinelle placée dans la « cage » du pont-levis, que se faisaient le plus souvent les promenades des prisonniers. Très rarement on accordait l'autorisation de monter sur la plateforme des tours. Parfois on était admis à faire un tour dans le « bastion », jusqu'au jour où un gouverneur avisé le transforma en jardin potager. (Voir F. Bournon, La Bastille, p. 106, 137. 143.) Voilà ce qu'on appelait la « liberté intérieure ». Quant aux douceurs, il y en avait de plusieurs sortes : recevoir des visites [ihid., p. 141), manger à la table du gouverneur, avoir le droit de lire et d'écrire [ibid., p. i5o). — Cette partie de la lettre de Maurepas est certainement une réponse à la lettre que lui avait adressée Voltaire (n'' 7) : ce qui permet de dater celle-ci du 18 au 21 avril.

LETTRES. l3

VOLTAIRE A HERAULT"

24 avril 1726.

Monsieur,

Je vous suplie très instamment d'avoir la bonté de vous souvenir que vous m'avez promis que j'aurois ici tous les soulagemens dont j'ai besoin dans la situation déplorable ou je suis^

(a) Arsenal, B 10 9/18, p. 286, 4 p. in-i". En haut de la première page à droite, en apostille : M. Rossignol, et au dessous : 24 avril 1726, à gauche et d'une autre main, semble-t-il : a garder. M. Rossignol était le « premier commis » du lieutenant de police « pour les affaires d'Etat ». La date a bien l'air d'avoir été mise par Rossignol lui-même pour indiquer quand il a écrit la réponse de Hérault. C'est ainsi que la lettre 28 est datée par Daumart qui l'a écrite d'un village de province : 7 mai (à la fin de la lettre à gauche), mais porte en haut à droite : M. Rossignol, et au dessous : 1 1. may 172/1. Pourtant nous avons, à l'exemple des précédents éditeurs, conservé le 24 avril comme date de la lettre 9, parce que Voltaire étant à la Bastille sa lettre a dû arriver à Hérault le jour même et qu'il y a probablement été fait réponse sur-le-champ. C'est ainsi que la lettre 16 datée par Voltaire, ce mercredy [i" mai] porte en haut la mention : M. Rossignol, répondue le i""' may. Mais la lettre 9 pourrait fort bien dater de la veille, 28 avril. — Moland, t. L, p. 'loo, 1. 10 233 (i'* partie).

I. Il semble qu'on ne se soit pas trop hâté d'apporter à la situation de Voltaire les adoucissements qu'autorisait Maurepas, puisque trois jours après sa lettre Voltaire réclame des (I soulagements ». On finit du reste par lui donner satisfaction sur la plupart des points. Nous ne savons s'il eut le plaisir de dîner avec M. de Launay, mais on lui permit certainement de voir ses amis (voir la lettre 11) et de diner avec Thieriot (Moland, 1. 8458) : nous savons aussi qu'il eut toute liberté de lire et d'écrire, puisque Thieriot lui apporta des livres anglais (Moland, 1. 8458). Ne croyons pas que cette dernière faveur allait comme de soi. Elle fut refusée à Voltaire pendant toute la durée de sa première détention qui fut pourtant de onze mois. Aussi avait-il gardé un fort mauvais souvenir de ce premier séjour à la Bastille, comme on peut le voir par sa Préface

l4 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.

Je ne me vois a la Bastille que poiii- avoir suivi avec trop de précipitation et d'ardeur les loix que le monde a établies sur l'honneur.

J'ai été assassiné par six personnes publiquement et au bout du compte je suis puni pour le crime d'un autre, parce que je n'ai pas voulu le faire punir lui même par les voies de la justice.

Je vous suf)lie de vous servir de votre crédit pour que j'obtienne la permission d'aller en Angleterre ou je devois aller depuis longtemps'.

En attendant je vous demande la grâce de vouloir bien me procurer icy autant de liberté que j'en

à la Henriade de 1780 : « LAuteur aiant été près d'un an dans cette très dure prison, sans papier el sans livres, y composa plusieurs ouvrages, et les retint de mémoire... La santé qu'il perdit dans cette année de prison, et les infirmités continuelles dont il fut accablé depuis ne lui permirent de travailler à la Henriade que foiblemeut et de loin à loin. » Témoignage très précis et significatif, qui a échappé, semble-t-il, à tous ceux qui ont parlé de ce premier emprisonnement et qui ont été trop portés en général à en atténuer la très réelle rigueur.

I. Nous voyons apparaître cette idée d'un voj-age en Angleterre dès 1725. Le gouvernement avait refusé un privilège pour la Henriade et Voltaire dut remettre en poche la dédicace au roi Louis XV qui était déjà toute prête. Pour tAter l'opinion publique, il fit imprimer clandestinement son poème à Rouen, ppis l'introduisit à Paris en contrebande. Mais cette édition incomplète, tronquée, dépourvue des figures auxquelles Voltaire tenait beaucoup, nétait qu'un pis-aller. Il songea dès lors à faire imprimer en dehors de France la magnifique édition quil avait dès 1722 annoncée aux souscripteurs. Il hésitait entre Amsterdam et Londres, et se serait probablement un jour décidé pour Londres où il connaissait des gens en mesure de l'aider, Bolingbroke et Pope. Voilà pourquoi, dès que sa querelle avec Rohan lamène à méditer un exil plus ou moins volontaire, c'est à l'Angleterre qu'il pense tout de suite. Voir, pour plus de détails, Rev. d'IIist. Litt. de la France, 1906, P- 4-9-

LETTRES. l5

puis avoir avec bienséance, et en suivant les règles du lieu ou je suis.

Une autre grâce plus intéressante pour moy et dont je vous prie de ne me pas priver" est l'honneur de vous voir et de vous entretenir un moment quand vous viendrez a la Bastille. Je suis avec respect et reconnoissance, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Voltaire.

Suscription :

a Monsieur, Monsieur Héraut, lieutenant gênerai de police.

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