UN ECCLÉSIASTIQUE ' A HERAULT
[Avril 1726.)
Vous venez de mettre à la Bastille un homme que je souhaitais y voir il y a plus de i5 années-. Il y en a 10 à 12' qu'étant allé voir à Saint-Sulpice M. l'abbé
(a) Mol.j de ne pas me priver.
(b) Ravaisson, Arck. de la B., XII, 182. '
I. Nous empruntons ce titre à Ravaisson, mais nous ne savons s'il y a là plus qu'une inférence, assez naturelle du reste, tirée du ton de la lettre. Moland considère que cette épître « a trop peu de valeur pour être reproduite in extenso », t. I, p. 807, n. 5. Nous croyons qu'elle a son intérêt.
•2. Notre ecclésiastique confond ici les dates ou se fait plus impitoyable qu'il n'est : il n'eût certes pas voulu mettre à la Bastille un collégien de quinze ans : en 1711 en effet Voltaire n'était encore qu'un des plus brillants élèves du Collège Louisle-Grand.
3. A la bonne heure ! En 1714 et 1716 Voltaire passait en effet de salon en salon et de château en château, menant gaie et
l6 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
d'AlbcTl, je me plaignis à lui du méfior que faisait l'homme en question, prêchant le déisme tout à découvert aux toilettes de nos jeunes seigneurs; je voudrais être homme d'autorité pour un jour seulement, lui disje, afin d'enfermer ce poète entre quatre murailles pour toute sa vie; il ne m'a pourtant jamais fait ni bien ni mal, n'en ayant jamais été connu ; mais tout homme qui se déclare ennemi de Jésus-Christ, notre divin maître et bon sauveur, est un impie que nous devons poursuivre à cor et à cris. Je dois avouer néanmoins que je n'ai pas vu la pièce dont on le soupçonne être auteur ' et qu'ainsi je n'ai garde de l'en accijser, mais il l'est d'avoir parlé autant qu'il a trouvé d'auditeurs. C'est de quoi je ne suis que trop bien informé; l'Ancien Testament, selon lui, n'est qu'un tissu de contes et de fables, les apôtres étaient de bonnes gens idiots, simples et crédules, et les pères de l'Eglise, Saint Bernard surtout, auquel il en veut le plus, n'étaient que des charlatans et des suborneurs. Je suis excusable de ne me pas nommer ici; cet homme peut sortir de prison, c'est le même qui conduisit en fiacre 4 coupejarrets jusqu'à la porte du chevalier de Rohan^ et d'ail-
joyeuse vie : nous ne savons s'il prêcha alors ouvertement le déisme aux jeunes seigneurs, mais il en eut certainement l'occasion.
1. L' (( ecclésiastique » est mal informé. Il ne sait pas que la lettre de cachet avait été signée à la requête du cardinal de Rohan, et comme dans les deux occasions précédentes (171O et 17 17) où le gouvernement avait sévi à l'égard de Voltaire, il s'agissait de vers satiriques, il croit que cette fois encore on avait le même grief contre lui. De même un des (( nouvellistes » de M. Hérault, mentionnant à la date du 26 mars un bruit qui court dans Paris que Voltaire a été arrêté, ajoute qu'on n'en dit pas le motif. Voir p. 228.
2. Nous n'avons pas d'autre allusion à cet épisode. Si ce n est pas là un simple racontar, il faut sans doute identifier ces 4 coupe-jarrets avec les trois laquais u de grandes tailles et
leurs on est assez fondé à craindre ceux qui osent bien s'attaquer à Jésus-Christ même, le fils unique du Tout- Puissant.
VOLTAIRE A THIERIOT"
A M"" Thieriot, chez Madame de Bernières, rue de Beaune^
De la Bastille, avril.
J'ai été accoutumé à tous les malheurs, mais pas encore à celui d'être abandonné de vous entièrement.
{a) Bib. Nat. fr. 12906, f 162 A (copie). — De Cayrol et Fr., Lettres ine'd,, p. h^-]. — Moland, 1. 160.
bien vêtus •» dont nous parle un nouvelliste du temps. Voir p. 228.
I. L'hôtel de Bernières formait le coin est de la rue de Beaune et du quai des Théatins (aujourd'hui quai Voltaire). Le Président de Bernières n'était du reste que locataire, Thôtel appartenant à la famille de Bragelongne qui le conserva jusqu'en 1764. Il semble que ce soit en juin 1722 que les Bernières s'installèrent rue de Beaune (Moland, 1, 52 et 53) : c'était Voltaire lui-même qui leur avait fait conclure ce marché (Moland, 1. 128). Par un contrat du 3 mai 1724, il loua chez eux pour 600 francs un appartement qu'il partageait avec Thieriot: il donnait de plus i 200 francs pour sa pension et celle de son ami {Mémoire du 5'' de Voltaire, Mol., t. XXIII, p. 38). Mais on ne voit pas qu'il ait pris possession régulière de son appartement avant août 1724 (Moland, 1. 118 et suiv.). Il le quitta vers la fin de février 1726, quelques semaines après son altercation avec Rohan. La suscription de notre 1. 11 nous montre que Thieriot était resté chez les Bernières. La présidente abandonna probablement l'hôtel à la mort de son mari (1784) : en janvier 1789 il est évident qu'elle n'y est plus : elle en parle comme de « la maison où nous demeurions sur le quai » (D'Argens, Lettres Chinoises, 1789, p. 280). On sait que Voltaire devait y retourner bien des années après, cette fois pour n'en
l8 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
Madame de Dernières, Mad. du Defi'and, M' le chevalier des AUcurs devraient bien me venir voir. 11 n'y a qu'à demander permission à M"" Héraut ou à AP de Maurepas.
MAt'UEl'AS A HÉRAULT".
A M. Hérault, Lieutenant g"^^ de police.
Du d. jour. [29 avril 1726.]
Monsieur,
Je vous adresse les ordres du Roy * pour la liberté du S. de Voltaire détenu au château- de la Bastille. Vous l'avertirés s'il vous plaist que l'intention de S. M'^ est qu'il sorte incessament de Paris, et qu'il s'en éloigne au moins de 5o lieues^ sans y pouvoir revenir que par
(a) Arch. Nat., 0' 378, f" 21b. — Ravaisson, Arch. de la B., XII. l'ili. — Moland, I, 3o8, Doc. biogr., XXV.
plus sortir : c'est, en effet, à l'ancien <k hôtel Dernières », qui appartenait alors à Mme de Gramont. mais dont le marquis de Villette avait l'usufruit, qu'il descendit lors de son dernier et triomphal voyage à Paris en février 1778, et c'est là aussi qu'il mourut ([uelques mois après, le 3o mai 1778. Lhùtel. en partie conservé (rue de Beaune, ij, est plein encore de souvenirs de Voltaire, mais rien, semble-t-il, qui se l'attache aux jours de 1725 et 1726. Voir L. Lambeau, Commission municipale du vieux Paris, 3904, p. 201-287.
1. La lettre de cachet n'a pas été conservée. On n'a ici que la lettre du ministre qui l'accompagnait. Cf. p. o, n. 2.
2. C'était le terme consacré; le roi disait : mon château de la Bastille. Et de fait la forteresse de la rue Saint-Antoine ne fut jamais tout à fait ce que nous appelons une prison. Voir p. l'à, n. I.
3. Cette interdiction de séjour suivait en général une détention à la Bastille. Il était rare qu'elle fût maintenue très longtemps.
une permission expresse de S. M'^', dont il vous signera sa soumission'. Je suis toujours très parfaitement &a.
VOLTAIRE A THIERIOT'^
[3o avril.] On doit me conduire demain, ou après-demain, de la Bastille à Calais. Je vous attends, mon cher Tiriot, avec impatience. Venez au plus tôt. C'est peut-être la dernière fois de ma vie que nous nous verrons.
Ce mardi.
LETTRE là.
[3o] avril 1726 '^.
On doit me conduire demain, ou après demain,
(o) Pièces inédites de Voltaire, 1820, p. 163. — Moland, 1. 161. — Pour une autre version de cette lettre, voir p. lviii.
(b) Bibl.de la Ville de Paris, Papiers Voltaire, III, Correspondance originale, f" 38, 2 p. in-'i°. — De Cayrol et Fr., Lettres ine'd,, p. ^87. De Cayrol avait pris une copie sur l'original qui se trouvait alors dans la « Collection Charavay ». Voir cette copie Bib. Nat., fr. 12 906, {" 102 C. Elle reproduit cori-ectement le texte de Voltaire, à quelques détails d'orthographe près. Mais en recopiant pour l'impression de Cayrol a changé « consolation » en « occasion » probablement par inadvertance, et il a remplacé « Je me /latte que je verrai » par « Je compte que », voulant ainsi éviter, à deux phrases d'intervalle, une répétition assez désagréable du verbe « flatter ». — Moland, 1. 162, reproduit le texte de Cayrol.
(c) La mention « avril 172(3 » n'est peut-être pas de la main de Voltaire, non plus, semble-t-il, que l'en-tète qui précède : A Mad" la presid"^ de Bernieres, rue de Baune.
I. Nous n'avons pas conservé cette soumission, mais ou peut voir plus loin un document du même genre (1. 35).
20 CORRESPONDANCt: DE VOLTAIRE.
de la Bastille droit à Calais. Pouvez-vous, Madame, avoir la bonté de me prêter votre chaise de poste'? Celuy qui m'aura conduit vous la rameneroit. Demain mercredy, ceux qui voudront me venir voir peuvent entrer librement ^ Je me flatte que j'aurai la consolation de vous assurer encor une fois en ma vie de mon véritable et respectueux attachement.
\enez, je vous en prie, avec Madame du Défilant. Je me flatte que je verrai notre ami Tiriot.
1. Il y avait bien un coche qui faisait régulièrement le service entre Paris et Calais. Il parlait les lundis et vendredis à 7 heures du matin de la rue Saint-Denis, enseigne du Grand Cerf. Le .3 mai était précisément un vendredi, jour de départ. Voltaire aurait pu prendre le « carrosse », comme on disait alors. Mais, dans les circonstances où il se trouvait, il ne se souciait sans doute pas beaucoup de se mêler à des indifférents ou des importuns.
2. Voltaire écrit cette lettre et la précédente au sortir d'une conversation avec le lieutenant de police qui était venu lui communiquer « les ordres du roi pour sa liberté ». La lettre de Maurepas porte qu'il doit sortir a incessament » de Paiis. Mais Voltaire, qui allait quitter la France pour un exil peutêtre long, ne pouvait partir ainsi au pied levé; il lui fallait prendre des dispositions pour régler ses affaires. Il dut demander à Hérault un délai de quelques jours qui lui fut accordé sans peine : il réclame même un jour de plus le lendemain (1. i6). Mais s'il restait encore à la Bastille, sa situation était naturellement très modifiée. Jusque-là on n'avait pu le voir qu'en se conformant aux minutieuses précautions exigées par le règlement : « Lorsqu'un prisonnier recevra une visite du dehors, l'officier qui sera présent aura soin de faire asseoir à un des bouts du bureau de la salle du conseil la personne qui viendra faire visite, et il fera placer le prisonnier à l'autre extrémité de ce bureau. L'officier se mettra entre eux deux, afin d'intercepter toute communication, et ne permettra sous aucun prétexte, soit en entrant, soit en sortant, que les deux personnes s'approchent d'assez près pour se donner la main. Cette règle sera observée par tout le monde sans aucune