‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 73 sur 162 · HÉRAULT A DE LAUNAY · texte numérisé non relu

HÉRAULT A DE LAUNAY

Lorsque j'ai permis ', Monsieur, à M. de Voltaire de voir quelques-uns de ses amis, je n'ai point entendu qu'il recevrait des visites de la part de tous ceux qui le connaissent, et mon intention a été de restraindrc cette liberté à cinq ou six de ses amis ; engagez-le à vous en donner les noms, afin qu'il ne voie que ceux qui seront compris dans son état, qui ne doit pas comprendre plus de six personnes. Je me compromettrais si les choses étaient autrement, et il est à propos que vous lui fassiez sentir.

Je suis avec un dévouement entier et respectueux, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Hérault.

Ce i'^'' mai 1726.

(a) Delort, Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres à la Bastille et à J'incennes, 1829, l. II, p. 30.

exception » (Bournon, p. i4i)- Ces prescriptions sont de 1760, seinble-t-il, mais on spécifie quelles sont « conformes à l'ancien règlement ». Bien entendu, elles n'avaient plus d'objet à l'égard d'un homme qui n'était désormais à la Bastille que comme dans un hôtel. Voltaire dut dire à Hérault qu'il comptait voir ses amis le lendemain, et sur le moment le lieutenant de police n'y vit aucun empêchement. Et Voltaire d'écrire aussitôt à Thieriot : « Je vous attends avec impatience »; à Mme de Bernières : « Demain mercredy ceux qui voudront me venir voir peuvent entrer librement... Venez, je vous en prie, avec Madame du Deffant. »

I. M. Hérault se ravise. H n'a pas confiance en la discrétion de M. de Voltaire. Il craint qu'à la veille du départ il n'y ait trop brillante réception dans la vieille forteresse. L'éclat pourra en parvenir jusqu'à Versailles. M. Maurepas ne sera pas content et dira : C'est la faute du lieutenant de police. Voilà pourquoi à la dernière minute le prudent magistrat envoie à M. de Launay une note qui remettra les choses au

VOLTAIRE A HERAULT"

Ce mercredy ^ [i*^^ mai].

Je vous suplie', Monsieur, de ne pas changer en une amertume cruelle la consolation que vous me donnâtes hier. \ous me promites que je pourois voir quelques amis au Gouvernement^; ils seront' en petit nombre; ne me refusez pas la douceur de les embrasser; il y a des personnes que je suis dans

(a) Arsenal, log^S, p. aSi, '4 p. in-^". Apostilles : en haut de la page, à gauche : M. Rossignol; à droite : répondue le 1"' may. — Ravaisson, Arcli. de la B., XII, i33. — Moland, t. L, p. ^oo, 1. 10 233 (2' partie). Moland a réuni à tort les lettres 9 et lO, erreur que Ravaisson qu'il transcrit n'avait pas commise.

(b) Mol., mercredi, avril 1726.

(c) Mol., sont.

point : il ne s'agit pas de recevoir à la Bastille le « tout Paris )>, M. de Voltaire verra six personnes, pas une de plus.

1. De Launay a communiqué à Voltaire les ordres du lieutenant de police, mais il ne lui a naturellement pas montré la lettre officielle, et il est possible qu'il ait, volontairement ou non, exagéré un peu la sévérité de ces ordres. Voltaire semble croire qu'on ne lui laissera voir aucun de ses amis avant son départ : le voilà désespéré. De plus il est tombé malade. Décidément ce second séjour à la Bastille, si court qu'il ait été. n"a pas été tout à fait aussi agréable qu'on nous le dit parfois.

2. Il s'agit évidemment de la « Cour du Gouvernement « à laquelle on accédait par le pont-levis de <( l'avancée » : elle était située entre l'Hôtel du Gouverneur et le pont-levis qui conduisait dans la Cour intérieure et qui était la véritable entrée du château. Il fallait avoir affaire à la Bastille pour pouvoir pénétrer dans la Cour du Gouvernement (à la différence de la première cour où se trouvaient les « échoppes »), mais on voit qu'elle était pourtant en dehors de la forteresse proprement dite. Voltaire n'aurait pu y voir qui que ce fût avant l'arrivée de Tordre de liberté. On trouvera une description et des plans de la Bastille dans Bournon, p. 27.

une obligation indispensable de voir; elles doivent venir dans l'espérance de pouvoir me parler; ne me faittes pas, je vous en conjure instamment, le déplaisir et l'injure de me priver de leur vue; n ajoutez point un désagrément si sensible au malheur dont je suis acablé. Je ne suis point icy en criminer ; il dépend uniquement de vous de me donner le soulagement que je vous demande; Mgr le Duc ne s'y opposera pas; et je vous en aurai obligation toutte ina vie.

D'ailleurs, Monsieur, trouvez bon que je ne parte qu'après demain', ne pouvant finir aujourd'huy mes affaires avec le S' DubreuiP qui en prend

1. On met fort peu de criminels à la Bastille à lépoque où nous sommes. La plupart des détenus sont « prisonniers par lettre de cachet », suivant la formule qu'emploie Voltaire luimême eu parlant de sa première détention (Préface de la Henriade de 17.30). C'est pourquoi, comme on sait, un séjour à la Bastille n'avait aucun caractère infamant.

2. Voltaire ne partit en effet que le surlendemain, vendredi 3 mai, et non le 2, comme on le dit d'ordinaire. Voici ce que disent les gazettes anglaises qui donnent régulièrement des faits divers de France d'après des « nouvelles à la main » venues de Paris. Daily Courant, May 3 1726 (:= 14 mai nouveau style) : « Paris, May 8. M. Arouet de Voltaire lias been released from the Bastille, on condition he retire 5o leagues from Paris till further orders. » — Daily Courant, May i3 (=24 mai) : (( Paris, May 10. On the 3'''^ instant, M. de Voltaire was released from the Bastille and conducted as far as Calais. » Même paragraphe dans le British Journal du i4 mai (=24 mai n. s.).

3. Germain Cassegrain, dit Dubreuil, était un ancien commis de M. Arouet père, qui était resté chargé des affaires du fîls. Nous le voyons apparaître dans la Correspondance en qualité d'homme de confiance de Voltaire dès août 1723 (Mol., I. 90). Il ne compte pas dans les six amis que son patron est autorisé à voir, le 2 mai, car il a déjà une permission spéciale très étendue. Delort a vu l'ordre qui autorise « Germain du Breuil, chargé de la procuration du sieur de Voltaire pour agir pour ses

soin; et étant tombé malade. Je vous demande pardon de mon importunité; j'espère que vous aurez la bonté de faire dire a la Bastille qu'on peut me laisser voir quelques amis aujourd'huy et demain; encor une fois, Monsieur, ne me refusez pas cette grâce et soufrez que je joigne les sentimens de la reconnoissance la plus vive a ceux de l'estime et du respect avec lequel je suis, Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Voltaire.

Suscription :

a Monsieur, Monsieur de Hérault,

lieutenant gênerai de la police.

HÉRAULT A DE LAUNAV ".

Je VOUS supplie, Monsieur, de laisser voir M. Fallu', Con"" au Parlement, a M. de Voltaire une foys seule-

fa) Archives de la Seine, B-, i p. in-'i". J'ai vu le fac-similé dans V Album de fac-similcs de 1 112 à 187 1 (Archives de la Seine et de Paris) dressé sous la direction de M. Marius Barroux, i<)o8.

affaires » à « lui parler toutes les fois qu'il le désirerait, en prenant néanmoins les précautions ordinaires. » Hist. de la détention des philosophes, t. II, p. 36.

I. Bertrand René Pallu, maître des requêtes de l'Hôtel et au Conseil privé du roi depuis 1726. On ne voit pas bien pourquoi Hérault lui donne le titre de conseiller au Parlement. L'a-t-il confondu avec un autre Fallu qui était conseiller à la Grand- Chambre depuis 1687?

ment*. Je suis avec respect, Monsieur, vostre très humble et très obeiss' serviteur,

Hérault.

a Paris le 2. may 1726.

M. le Gouverneur de la Bastille.

HÉRAULT A DE LAUXAY

Je viens de charger. Monsieur, le sieur Condé - d'un ordre du Roi^ pour faire sortir le sieur Voltaire de la Bastille; et M. le comte de Maurepas me marque en même temps, par sa lettre du 29 du mois dernier, que

(a) Delort, Hist. de la délent, des philos., II, 36.

I. On voit qu'on n'avait pas laissé entrer librement les amis de Voltaire. Il fallut montrer patte blanche. Delort nous a conservé les noms de plusieurs autres personnes qui furent autorisées à voir Voltaire : (( Nous avons... sous les yeux plusieurs lettres qui prouvent que MM. Patu, le comte de Goisbriant, Tiriot et Domart, son parent, reçurent la permission de le voir. » A'ous connaissons Tiriot et Domart. Goisbriant doit être le comte de « Guebriant», dont le nom revient une seconde fois dans la correspondance dès le retour en France (1. 65) ; nous apprenons par une lettre du 19 mars 1789 que le comte de « Goesbriant » devait de l'argent à Voltaire et ne se hâtait pas de payer. Faut-il en conclure que la visite de Guebriant, le 2 mai 1726, est une visite d'affaire? Quant à Patu, bien que ce soit un nom assez fréquent dans la bourgeoisie parisienne du XVIII» siècle, il est probable qu'il n'y a là qu'une faute d'impression ou une erreur de lecture : c'est Pallu que portait sans doute la lettre, qui ne serait autre que notre n° 17. Nous avons énuméré quatre noms et Voltaire était autorisé à voir six personnes. Peut-on compléter la liste en y ajoutant Mme de Bernières et Mme du Deffant? Voltaire, on l'a vu, les avait invitées à le venir voir.

•2. Exempt de police.

3. C'est l'ordre que Maurepas lui avait envoyé en même temps que sa lettre du 29 avril.

l'intention du J{oi et de S, A. S. Mgr le Duc est qu'il soit conduit en Angleterre'. Ainsi le sieur Condé l'accompagnera jusqu'à Calais, et le verra embarquer et partir de ce port. Je vous supplie de faire faire au sieur Voltaire une soumission par écrit de se conformer à ces ordres.

Je suis, avec un respectueux dévouement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Hkhault.

Ce 2 mai 1726.

VOLTAIRE A HERAULT"

Ce Sfi'"^ may 1726 '', a Calais, a neuf lieures du matin, chez Monsieur Dunoquet2j trésorier des trouppes.

J'arrive a Calais, Monsieur, fort reconnoissant de la permission que j'ai de passer en Angleterre,

(fl) Arsenal, 109^8, p. 288, >\ p. in-f", la première seule (recto de 388) remplie, pas de suscriplion. — Ravaisson, Arch. de la B., XII, i35. — Moland, t. L, p. .'loi, 1. 10 234.

(b) Mol., 5 mai 1726.

1. Nous avons cette letlre de Maurepas à Hérault datée du 2g avril — c'est notre n" 12, — et il n'y est pas question d'un exil en Angleterre. M. le lieutenant général de police prendrait-il cela sous son bonnet? ÎN'ous ne savons si Voltaire dans sa « soumission >> souscrivit à ces termes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à peine arrivé à Calais il prendra soin de remettre les choses au point : il est exilé à 5o lieues de la cour, écrira-t-il à Hérault (1. 19) mais non point banni du royaume. H veut bien aller en Angleterre, comme ilTa promis, mais à son heure. Comme on voit, il refuse de laisser transformer une promesse bénévole de sa part en une obligation étroite qui eût lié sa liberté.

2. « Louis-Antoine I^eveux. membre dune famille bourgeoise qui a longtemps fait le commerce, la banque, la commission et l'armement maritime à Calais. I^a branche cadette de cette

très respectueusement affligé d'être exilé a cinquante lieues de la cour, d'ailleurs pénétré de vos bontez et comptant toujours sur votre équité.

Je suis obligé, Monsieur, de vous dire que je n'irai a Londres que lorsque j'aurai rétabli ma santé assez altérée par les justes chagrins que j'ai eus. Quand même je serois en état de partir, je me donnerois bien de garde de le faire en présence d'un exempt", afin de ne pas donner lieu a mes ennemis de publier que je suis banny du royaume*. J'ai la permission et non pas l'ordre d'en sortir, et j'ose

(a) Mol., de l'exempt.

famille, actuellement éteinte, ajoutait à son nom patronymique celui d'une petite propriété quasi nobiliaire. Le Noquet. Louis- Antoine Leveux du Noquet, né en 1698, était au moment de sa mort, advenue le 18 février 1744» à Tàge de cinquante et un ans, commis principal aux classes de la marine et trésorier de l'extraordinaire des guerres. )) C'est-à-dire qu'il était chargé de tout ce qui concernait le fonctionnement de l'inscription maritime dans le port de Calais et en plus payait la solde des troupes de la garnison. « Il est grand-oncle de Jacques Leveux, armateur, banquier, commerçant et maire de Calais, dont le nom a été donné à l'ancienne rue de la' Comédie en souvenir de sa bienfaisante administration et de la vieille famille qui s'est éteinte avec lui. « (Communication de M. V. J. Vaillant de Calais à M. A. Forbes Sieveking, 20 avril 1892.) On voit par la lettre 21 que c'est Mme de Ferriol qui avait recommandé Voltaire à M. Dunoquet.

I. Quoi qu'aient pu penser les ennemis de Voltaire, le public sentit très bien la nuance : « On the 3"' instant, M. de Voltaire was released from the Bastille and conducted as far as Calais, being allowed to go ovér into England and forbid to come within 5o leagues of the court. » Permission de passer en Angleterre, défense de se rapprocher de la cour de moins de 5o lieues : c'était bien cela. Ainsi s'exprimait le Daily Courant du 3 mai (= 14 mai nouv, st.) et le paragraphe n'était certainement que Vécho d'une nouvelle de France.

VOUS dire qu'il ne seroit point" de l'equilé du roy de bannir un homme de sa patrie pour avoir été assassiné. Si vous le voulez, Monsieur, je vous notifierai mon départ, lorsque je pourai aller en Angleterre. D'ailleurs les ordres du roy qui me sont toujours respectables, me deviendront chers quand ils passeront par vos mains. Je vous suplie d'être persuadé du respectueux attachement avec lequel je suis, indcpcndemment de tout cela.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Voltaire.

A Calais, ce 5 mai 1726, chez M. Dunoquet.

Mon cher Thieriot, je n'ai que le temps de vous dire que je suis à Calais, où je compte rester quatre ou cinq jours*, que je vous aime réellement, que

(o) Mol. pas.

(6) Bavoux et François, Voltaire à Fernei/, 18C0, p. 3io. — Moland, 1. 1(53.

I. Voltaire serait donc parti pour l'Angleterre le 10 mai au plus tard. Il est probable pourtant qu'il resta quelques jours de plus. Car le 6 il écrit à Mme de Ferriol pour savoir si elle n'aurait pas quelque message à lui remettre pour les Bolingbroke : par la même lettre il demande à Mlle Aïssé de lui envoyer ses ordres. Il lui fallut donner aux réponses le temps d'arriver. D'autre pari il est certain qu'une lettre de Thieriot datée du 1 1 mai le manqua à Calais (voir 1. 26). Le probable est donc qu'il s'embarqua vers le 12 ou le i3 mai. On peut admettre que vers le milieu du mois il est installé quelque part en xVngleterre. Il ne semble pas qu'il ait séjourné longtemps à Londres même. Qu'on lise sa lettre du 12 août à

je regrette Madame de Dernières plus qu'elle ne pense, que je serais consolé si je pouvais trouver en Angleterre quelque imagination comme Madame du DelTand' et quelque malade comme le chevalier des Alleurs^ que je suis très fâché d'avoir connu si peu Madame de Godefroy', et qu'il faut que vous m'écriviez tout à l'iieure quelque longue lettre où il y ait bien des nouvelles et bien des amitiés de votre part et de celle de Madame de Dernières, à laquelle je serai attaché toute ma vie.

ïhieriot (1. 26) : elle est écrite, de Calais sans doute, au retour dune expédition secrète à Paris. Voltaire se demande s'il ira à Londres ou non. Mais pas un mot ne permet de faire supposer qu'il connaisse déjà cette ville. En fait le 16 octobre il écrit à Mme de Dernières, un jour que de sa retraite de Wandsworth il est venu à Londres : k Je pourroy bien retourner à Londres incessament et m'y fixer. Je ne lay encore vu qu'en passant. » Il y avait passé précisément pour aller à Wandsworth. Mais s'exprimerait-il ainsi s'il y avait déjà fait autrefois un séjour de quelques mois? Nous inclinons donc à croire qu'en mai, peut-être après une visite rapide à la capitale, il s'était établi dans quelque village de la côte anglaise, à Douvres ou ailleurs. Là il dut se perfectionner dans l'anglais avant d'aborder Londres : Thieriot l'avait pourvu de livres anglais alors qu'il était encore à la Bastille. (Cf. Moland, 1. 8408.) Il dut aussi préparer son arrivée à Londres d'une autre façon, en réclamaiït ici ou là des lettres de recommandation. En particulier, c'est à ce moment qu'il dut écrire à M. de Morville, s'il ne l'avait déjà fait de Calais. (Voir 1. 24 et 25.)

1 . Dans sa lettre du 20 août 1725 a Mme de Dernières, Voltaire mentionne déjà « l'imagination vive et féconde de Mme du Deffant ». Cf. 1. du 17 sept, et du 8 oct. 1725.

2. Cette plaisanterie semble inséparable du nom de des Alleurs : cf. 1. 87 et Moland, 1. 148.

3. Qui était Mme de Godefroy? D'après le Dictionnaire de la Noblesse de La Chesnaj'e, les Godefroy étaient une famille de Normandie, de l'élection de Valognes.

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