‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 74 sur 162 · VOLTAIRE A MADAME DE FERRIOL · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A MADAME DE FERRIOL

Calais, 6 mai.

N'auriez-vous point, Madame \ quelques ordres à me donner pour Monsieur ou pour Madame de Bolingbroke^? J'attends à Calais que vous daigniez

(a) Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles français, 1823, p. .'). — De Cayrol et Fr., Lettres inéd., p. '187. Cf. p. XLVii. — Moland, 1. rOi.

1. Angélique Guérin de Tencin. fille d Antoine Guérin de Tencin, mort en 1705, premier président du sénat de Chambéry. Née vers 1674, elle épousa Augustin de Ferriol, comte d'Argental, conseiller puis président honoraire au Parlement de Metz et trésorier receveur des finances du Dauphiné. Mme de Ferriol mourut en 1786. Son mari, de vingt-quatre ans plus âgé quelle, lui survécut un an. C'était une grande amie de Bolingbroke et il est probable que c'est par elle ou par son fils d'Argental que Voltaire connut le noble vicomte.

2. Henry Saint-John, vicomte Bolingbroke, né en 1678, secrétaire d'Etat sous la reine Anne. Disgracié à l'avènement de George I®"" (17 14), et craignant pour sa vie, il se réfugia en France où il fut très bien reçu. C'est là qu'au printemps de 17 17 il fit la connaissance de la marquise de Villette. qui vers mai 1720 allait devenir sa femme. A cette époque il achète une propriété aux environs d'Orléans, la Source, et s'y établit avec •< Mme de Villette » : il ne déclarera son mariage qu'en 1724. Voltaire est invité, passe quelques jours à la Source, lit sa Uemiade à ses hôtes qui en sont (( infiniment satisfaits >> et écrit une lettre enthousiaste à Paris : « Il faut que je vous fasse part de l'enchantement où je suis du voyage que j'ai fait à la Source, chez milord Bolingbroke et chez Mme de Villette. J'ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l'érudition de son pays, et toute, la politesse du nôtre. Je n'ai jamais entendu parler notre langue avec plus d'énergie et de justesse. Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l'histoire des anciens Egyptiens comme celle d'Angleterre. Il possède Virgile comme Milton; il aime la

LETTRES. ÔI

me charger de quelques commissions. Je suis ici chez M. Dunoquet, et je sens hien à la réception qu'il me fait qu'il croit que vous m'honorez d'un

poésie anglaise, la française et l'italienne ; mais il les aime différemment, parce qu'il discerne parfaitement leurs différents génies. » (Mol., 1. 77, 2 janvier i-jaS.) Cette lettre était adressée à Thieriot, mais elle fit du bruit dans Paris (cf. Marais, t. II, p. 077). Quelque temps après Boliugbroke vint à Paris et Voltaire fut beaucoup avec lui. Il pouvait écrire au début de juin : (c M. de Richelieu partit hier pour Forges, et milord Bolingbroke pour l'Angleterre; ainsi je ne sais plus que devenir dans Paris. » (Mol., 1. 84.) Le roi George venait en effet d'accorder sa grâce à Milord. Mais il fallait un acte du Pax'lement qui se fit attendre et Bolingbroke repassa la Manche. En février 1724 Voltaire était de nouveau avec lui, cette fois aux portes de Paris, à Ablon, et il écrivait à Mme de Bernières : « Je ci'ois déjà être ici à cent lieues de Paris ; milord Bolingbroke me fait oublier et Henri IV, et Mai'iamne , et comédiens, et libraires. » (Mol., 1. 76, datée à tort de la Source, 1722.) Au début de mai 1725 le Parlement rendit enfin à Bolingbroke tous ses droits civils qui lui avaient été enlevés en 1714, et après lîeuf ans d'exil il rentra dans son pays. De Londres il correspondit avec ses amis de France, en particulier avec Voltaire qui vers septembre songeait à lui dédier la Henriade : Bolingbroke fut d'avis qu'<( un aussi bel ouvrage )> demandait « un patron plus considérable », et c'est peut-être à ce moment que Voltaire conçut l'idée d'une dédicace à la Princesse de Galles et d'un voyage à Londres pour y imprimer son poème. Il est certain que dès ce temps-là Mme de Bolingbroke prépara les voies. Marie-Claire Deschamps de Marcilly, veuve du marquis de Villette depuis 1707, avait quarante-deux ans quand elle fit la connaissance de Bolingbroke. C'était une femme de beaucoup d'esprit et d'un très grand charme. Elle s'intéressait à la littérature et elle a compté parmi ses amis les premiers écrivains de son temps, Voltaire et Swift. C'est elle qui recommanda Voltaire à la Princesse de Galles par l'intermédiaire de Mme Howard, plus tard comtesse de Suffolk. une des dames les plus influentes de la petite cour de Richmond. Vers septembre ou octobre 1725 elle lui envoyait un exemplaire de Mariamne avec une lettre dont voici le passage essentiel : « Vous aimez l'esprit et le mérite et vous este plus capable d'en juger que personne. Acordé donc, je vous prie, vostre

peu d'amilic. La première chose que je fais dans ce pays-ci est de vous écrire. C'est un devoir dont mon cœur s'acquitte. Vos bontés pour moi sont aussi grandes que mes malheurs, et sont bien plus vivement ressenties. Vous avez toujours été constante dans la bienveillance que je vous ai vue pour moi, et je vous assure que vous êtes ce que je regrette le plus en France. Si j'avais pu vivre selon mon choix, j'aurais assurément passé ma vie dans votre cour; mais ma destinée est d'être malheureux, et par conséquent loin de vous. Permettez-moi de saluer et d'embrasser M. de Pont de Vesle et M. d'ArgentaP.

protection au seul poète François que nous ayons a présent el ayez la bonté de présenter a S. A. R. Madame la Princesse une tragédie qu'il vient de faire imprimer et dont il a pris la liberté de lui destiner cet exemplaire. Le succès que cette pièce vient d'avoir a nostre cour flattera moins l'auteur que ne fera l'aprobation de S. A. R., s'il est assez heureux pour l'obtenir. L'amitié que j'ay pour luy me fait désirer qu'il puisse avoir aussi la vostre, madame. » Ballantyne, Voltaires visit to England, p. 65. (L'original est au Brit. Mus., mss. add. 22 627, f'^ 75.) La lettre est datée de « Cramfort, ce dimanche ». Cranford est un petit village du Middlesex où Bolingbroke, seigneur de Dawley, s'exerçait avec plus d'entêtement que de succès au métier de gentilhomme-fermier. Mais le souvenir de sa grandeur passée le hantait et du milieu de ses moissonneurs il tournait malgré lui les yeux vers ses voisins de Richmond qui pouvaient peut-être faire encore un bel avenir à Henri Saint-John. C'est à ce moment que Voltaire décide de passer la Manche à son tour. On comprend que sa première pensée soit pour ce grand seigneur qu'il admirait tant et pour la Française sa femme qui venait de s'entremettre si gracieusement pour lui. I. Ce sont les deux (ils de Mme de Ferriol. L'aîné, Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyie, né en 1697, était lecteur du roi depuis 1720; il fut en 1740 nommé intendant général des classes et mourut en 1774- Son frère Charles-Augustin de Ferriol, comte d'Argental, né en 1700, fut conseiller au Parlement de Paris (4*^ chambre des enquêtes) de 1721 à 1743 : il

Ayez la bonté d'assurer Madame de Tencin qu'une de mes j)lus grandes peines à la Bastille a été de savoir qu'elle y fût*. Nous étions comme Pyrame et

mourut en 1788. Pont de Veyle et d'Argental avaient connu Voltaire au collège Louis-le-Grand, où tous trois en 171 1 avaient fait partie dun groupe de grands amis qui comprenait encore l'aîné des Voyer dArgenson et Cideville. (Cf. Beaune, Voltaire au collège, 1867, p. cxxxvi.) Voltaire conserva toute sa vie les relations les plus étroites avec les frères de Ferriol, surtout avec le cadet : d'Argental &e maria en 1787 à Jeanne du Bouchet et ce sont les deux époux que nous retrouvons à chaque instant dans la Correspondance sous le nom de (( mes anges ».

I. Il faut lire dans Marais le récit du scandale qui amena l'arrestation de Mme de Tencin, sœur de Mme de Ferriol : « Un M. de la Fresnaye, conseiller au Grand Conseil, qui avoit eu des affaires d'amitié et d'intérêt avec Mme de Tencin va chez elle samedi dernier 6 avril. Ils eurent quelque discussion; il passe dans un cabinet pour écrire une lettre, et là il se met sur un canapé et se donne un bon coup de pistolet. » Il mourut sur-lechamp. Cependant devant ses créanciers dûment convoqués on lit son testament déposé chez un notaire, et il se trouve que c'est un réquisitoire affreux contre Mme de Tencin, « où il dit que c'est un monstre que l'on doit chasser de l'Etat, que si jamais il meurt ce sera elle qui le tuera parce qu'elle l'en a souvent menacé,... qu'elle est capable de toutes sortes de mauvaises actions,... qu'il ne lui doit rien quoiqu'elle ait un billet de 5o 000 francs de lui, etc. » On arrête Mme de Tencin et elle est menée au Châtelet le 10 avril à 11 heures du soir. Mais « elle faisoit une batterie du côté de la cour et le soir à minuit du 1 1 on l'enleva en vertu d'une lettre de cachet et elle fut mise à la Bastille où elle est ». La famille fut désespérée. M. et Mme de Ferriol et le comte d'Argental obtinrent la permission de la voir à la Bastille. Cependant le pi'ocès se jugeait au Châlelet. Le 3 juillet le procureur général Moreau écrivit au gouverneur du château que « Mme de Tencin est deschargée de l'accusation contr'elle intentée ». Dès le 16 juin de Launay avait reçu du Secrétaire de la Maison du roi l'ordre de la mettre en liberté aussitôt que le procès serait jugé. Marais, Journal, t. III, p. 4o5, 408, 410, 4i3-i4, 417; Delort, Ifist. de la détention des philos, à la Bast. p. 131-187; Archives Nationales, Qi 878, f° 3o8.

CORRI.SPONDAKCE DE VOLTAIRE. 3

Tliisbé : il n y avait qu un mur qui nous séparât, mais nous ne nous baisions point par la fente de la cloison. Et vous, la nymphe de Circassie', et surtout celle de M. Dunoquet, dont vous avez rendu la femme jalouse^, je vous jure que s'il y avait seulement en France trois personnes comme vous, je me pendrais de désespoir d'en sortir. Si vous voulez mettre le comble aux consolations que je reçois dans mon malheur, faites-moi 1 honneur de me donner de vos nouvelles et de m'envoyer yos ordres.

1. La nymphe de Circassie est la fameuse Aïssé que Charles, baron d'Argental, comte de Ferriol, frère d'Augustin, avait ramenée de Turquie où il était ambassadeur extraordinaire de Louis XIV auprès de la Porte Ottomane. C'est vers 1698 qu il avait acheté la jeune Haidée qui avait alors trois ou quatre ans. Il était rentré en France en 171 1 et était mort depuis fjii. Haidée ou Aïssé habitait avec M. et Mme de Ferriol et leurs deux iils, à l'hôtel de Ferriol. qui était situé rue Neuve-Saint- Augustin (emplacement du n" 22 de la rue Saint-Augustin actuelle. De Rochegude, Promenade dans toutes les rues de Paris, Paris, 1910, 2" arr., p. 16).

2. Dunoquet avait épousé en 1722 Anne Caûe. Tout ce que nous savons d'elle, outre ce que nous apprend Voltaire, cest quelle survécut à son mari. (Communication de M. Rosny. de Calais. 17 juin 1910.)

VOLTAIRE A DUMAS d'aIGUEBERRE* ".

[Début de mai?]

Je ne dois pas être plus fortuné Que le héros célébré sur ma vielle :

Il fut proscrit, persécuté, damné, Par les dévots- et leur douce séquelle : En Angleterre il trouva du secours, Jen vais chercher

Je n'ai pas le nez tourné à être prophète en mon pays.

(a) Commentaire historique sur les cciwres de l'auteur de la Henriade, 1776, Moland, t. I, p. 75. — Sur le texte de ce fragment, voir p. L.

I. Jean Dumas d'Aigueberre, que nous retrouvons dès 1780 conseiller au Parlement de Toulouse (Mol. 1. 869), soccupait quelques années plus tôt surtout de littérature. Le 9 juillet 1729 il fit jouer à la Comédie-Française les Trois spectacles, mélange bizarre d'une tragédie, d'une comédie et d'une pastorale. (Voir Jules Bounassies, Lettre à Mylord**" sur Baronet la D^^'" Le Couvreur par George Wink; Lettre du Souffleur de la Comédie de Rouen au garçon de café [par du Mas d'Aigueberre], Paris, 1870). Vers l'époque de cette représentation il devait de nouveau être en relations avec Voltaire rentré d'exil depuis quelques mois, car c'est à ce moment qu'il lui fît renouer connaissance avec Mme du Châtelet que Voltaire avait vue autrefois enfant chez son père, le baron de Breteuil.

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