Voir p. i58, n, i
4. Il s'agit de Marie-Marguerite Arouet qui le 28 janvier 1709 avait épousé Pierre-François Mignot, conseiller-correcteur à la Chambre des Comptes. Mme Mignot est la mère de l'abbé Mignot, de Mme Denis et de Mme de Fontaine (plus tard Mme de Florian) dont les noms reviennent si souvent dans la correspondance de leur oncle. Voltaire, fort mal avec son frère, eut toujours beaucoup d'affection pour sa sœur. Étant à
r)9. CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
OUI mieux valu pour ma famille cl pour moi {{uc j'eusse élé enlevé à sa place? Ce n'est point à moi à VOUS parler du peu de cas que l'on doit faire de ce passage si court et si difficile qu'on appelle la vie : vous avez sur cela des notions plus lumineuses que moi, et puisées dans des sources plus pures. Je ne connais que les malheurs de la vie, mais vous en connaissez les remèdes, et la difi'érence de vous à moi est du malade au médecin.
Je vous supplie. Mademoiselle, d'a>oir la bonté de remplir jusqu'au bout le zèle charitable que vous daignez avoir pour moi en cette occasion douloureuse : ou engagez mon frère à me donner, sans diflcrer un seul moment, des nouvelles de sa santé, ou donnez m'en vous-même. 11 ne vous reste plus que lui de toute la famille de mon père* que vous
Ussé, il écrivait le 12 déc. 1722 à Thieriot : « Je vous prie, mon cher Thieriot, d'aller un peu dîner chez ma sœur » (Moland. 1. 72), et quelques jours après : « Je vous suis surtout très obligé d'aller souvent chez ma sœur. Mon cœur a toujours été tourne vers elle; je suis sûr que vous lui donnerez un peu d'amitié pour moi » (Moland, 1. 75). Par ces derniers mots on peut deviner que Marie-Marguerite n'approuvait pas toujours la conduite de son frère cadet. Il faut se rappeler que moins d'un an auparavant François Arouel était mort, faisant de son gendre Mignot son exécuteur testamentaire en signe de « confiance » et d' « estime » et marquant sa nette désapprobation de la vie dissipée que menait son « fils de Voltaire ».
I. M. Chardonchamp, La famille de Voltaire., 1911, p. 32. mentionne encore parmi les enfants du payeur de la Chambre des Comptes Marguerite -Catherine Arouet, baptisée le 29 déc. 1686 à Saint-Germain-le-Vieil, et Robert Arouet, baptisé le 18 juillet 1689 dans la même paroisse. Mais il est douteux que l'un et l'autre aient vécu très longtemps. En tout cas ils étaient certainement morts quand François Arouet fil son testament en août 1721.
avez regardée comme la vôtre. Pour moi, il ne faut plus me compter. Ce n'est pas que je ne vive encore pour le respect et l'amitié que je vous dois; mais je suis mort pour tout le reste. Vous avez grand tort, permettez-moi de vous le dire avec tendresse et avec douleur, vous avez grand tort de soupçonner que je vous aie oubliée. J'ai bien fait des fautes dans le cours de ma vie. Les amertumes et les souffrances qui en ont marqué presque tous les jours ont été souvent mon ouvrage. Je sens le peu que je vaux; mes faiblesses me font pitié, et mes fautes me font horreur. Mais Dieu m'est témoin que j'aime la vertu et qu'ainsi je vous suis tendrement attaché pour toute ma vie.
Adieu ; je vous embrasse, permettez-moi ce terme, avec tout le respect et toute la reconnaissance que je dois à M'"^' Bessières".
VOLTAIRE A THIERIOX'.
[26 octobre 1726.]
... I intend to send you two or three poems of
(a) Mol., Mlle B., — mais il y avait deux sœurs.
Ib) Chez M. Albert Forbes Sieveking de Londres. Sur l'histoire de ce ms. et de sa publication, voir p. xxxv-xliv. Nous donnons le texte corrigé : les mots entre parenthèses sont ceux que Voltaire a rayés sur-le-champ et remplacés par d'autres qui suivent sur la ligne même ; les deux phrases entre crochets se trouvent telles quelles dans le ms. Pour qu'on ait une idée complète de cet intéressant autographe nous donnons en note tous les mots et toutes les phrases qui ont été barrés après coup et remplacés par des corrections mises dans l'interligne. On pourra se convaincre que si Voltaire est arrivé assez rapidement à acquérir une réelle maîtrise de l'anglais, il a néanmoins tout comme un autre débuté par dos fautes d'écolier.
Mr Pope', llie Ijest poct" of England. and at présent of ail tlio Avorlcl. 1 hope you are acqiiaintcd enough willi tlic English longue to be sensible of ail the charms of his works. For mv part 1 look on his poem call d the Essay upon crilicism as'' siiperior to the Art of poelry of Horace; and lus Râpe of the lock, la boucle de cheveux, [that is a comical one], is in my opinion above the Lutrin (de) of Despreatix ; I never saw so amiable an imagination, so gentle grâces, so great varyety ', so much wil, and so reiined knowletlge of the world as'' in this little performance. Now, my dear ïiriot, after having fully answered to what* you asked about English books, let me acquaint you with an account of my for ever cursed. fortune. I (Avent) came again into'^ England in the latter end of July very much dissastilied with my secret voiage into'^ France both unsuccesful and
(a) Notre ms. commence à « The best poet ». J emprunte ce qui précède à Warburton,. The Works of Alexander Pope, 1751, t. IV, p. 38, note au v. S^o. || (b) like on a poem. || {c) Il y a eu correction de Tariety en varyety ou inversement; on ne distingue pas si c'est i ou y qui est dessus, ni s'il y a là correction de Voltaire ou de «l'autre ». || (rf) tban. || (e) that. || (/) in. || (5-) in.
I. Alexander Pope (1688-1744), « le poète le plus élégant, le plus correct et, ce qui est encore beaucoup, le plus harmonieux qu'ait eu l'Angleterre. Il a réduit les sifflements aigres de la trompette anglaise aux doux sons de la flûte. » [Lettres Philos., éd. Lanson, t. II, p. i35.) L'Essai sur la Critique est de 171 1, l'Enlèvement de la Boucle de 171 2 (édition remaniée et agrandie en 1714) • mais c'est sa célèbre traduction de l'Iliade (lyiS- 1730) qui avait décidément placé Pope à la tête des écrivains anglais, en même temps quelle lui avait assuré l'indépendance matérielle. En 17 19 il acheta sa villa de Twickenham où il vécut jusqu'à sa mort. Il y était quand Voltaire arriva en Angleterre.
expensive. I liad aboiit me onely" some bills of cxcliange upon a Jew callcd Médina * for the sum of about eight or nine thousand French livres rekon-
(a) but.
I. Sur cette faillite de Médina, voir un article de M. Lanson dans la Revue latine de 1908, p. 33 : Voltaire et son banqiielautierjuifen 1720. M. Lanson note que, bien des années après, Voltaire faisant allusion à cette pei'te d'argent nomme son banqueroutier anglais une fois Médina (1771), une autre fois Acosta (1776) : d'autre part les journaux de Londres mentionnent bien une faillite da Costa, mais ne soufflent pas mot d'une faillite Médina. M. Lanson se demande si en 1771 Voltaire n'a pas confondu son banqueroutier anglais de 1726 avec le juif hollandais Medine qui en 1738 lui empruntait de l'argent : en 1776 il aurait retrouvé le véritable nom, celui de da Costa. Dans ce cas ne faudrait-il pas voir dans les mots called Médina de notre lettre 29 une de ces corrections d'une encre plus noire dont parle M. Hettier : ils pourraient (c avoir été ajoutés par un interpolateur au courant de l'anecdote dés Questions sur V Encyclopédie Ti^ (qui nomme Médina). Mais nous avons vu le manuscrit Sieveking, et Voltaire avait bien écrit dès 1726 « a Jew called Médina ». Nous croyons que pour résoudre la difficulté il faut faire attention à une phrase de la lettre à Thieriot du 2/10 février 1727 : « Vous savez peut être que les hanquero.uttes sans ressource que j'aj essuieez en Angleterre... m'ont réduit a un état bien dur. » Pourquoi ce pluriel, si en effet Voltaire n'a pas perdu son argent au moins à deux reprises difîérentes? A notre avis il a eu affaire en 1726 à Médina et à d'Acosta. Aux termes de la lettre 29, c'est au retour de son voyage secret en France que s'étant présenté chez Médina avec des lettres de change de la valeur de 8 à 9000 livres il trouva son banquier en faillite : c'est donc vers le milieu d'août (voir p. ^ô, n. 2) que lui arriva cette désagréable aventure. Nous croyons qu'à cette époque il avait déjà essuyé sa première banqueroute. Nous savons en efîet que Anthony Mendez da Costa était en faillite dès avant le 24 juin 1726 (= 5 juillet n. s.), car ce jour-là meurt John Mendez da Costa, lequel était syndic de ladite faillite. (Voir Lanson, art. cit., p. 37-38.) Ce serait ainsi durant son premier séjour en Angleterre — avant le voyage secret — que Voltaire aurait été désappointé par da Costa, sur lequel on lui avait en ce cas remis des lettres de
ing' ;ill. At my coming to'' London. I found my damned Jew Avas broken; I was Avitliout a penny, sick to deatîi'^ (with) of a violent agûe, a stranger'',
(a) in rekonirig. || (b)aL || (c) sick to dye. j| (d) stranger fsans l'article).
change au sortir même de la Bastille. Ceci nous expliquerait, bien mieux que le prétexte dune poursuite de Rohan-Chabot, pourquoi Voltaire deux mois et demi après son arrivée en Angleterre se hâtait de repartir pour Paris : il lui fallait prendre d'autres arrangements financiers. On comprendrait aussi pourquoi le 12 août, après sa visite rapide à Paris et avant de traverser la Manche pour la seconde fois, il écrivait à Thieriot : « Vous m'avez vu bien malheureux à Paris [Il s"agit de leurs entrevues à la Bastille, car dans son voyage secret Voltaire n'a pas vu Thieriot]. La même destinée m a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poème est aussi bien soutenu que celui de ma mauvaise,fortune, mon poème assurément réussira mieux que moi. » Ainsi Voltaire à Londres a été aussi malheureux qu'il l'avait été à Paris. Nous ne voyons pas à quoi ces plaintes pourraient rimer, s'il ne s'agissait pas là déjà d'embarras d'argent. Ce n'est pas la première fois que Voltaire se plaint de la mauvaise fortune qui s'acharne à le poursuivre, et la plupart du temps, semble-t-il. il fait allusion à des déboires financiers (voir, eu particulier, Moland, 1. 82, loi, i'\ô). Il dira de même, dans la première lettre écrite d'Angleterre à Thieriot (i5/26 oct. 1726) et pensant à la faillite Médina : (c Let me acquaint you with an account ofmy for ever cursed fortune ». L'hypothèse que nous proposons nous semble rendre compte de tous les faits. Elle explique encore à noire avis un détail passablement obscur de la lettre 29 : « In thèse circumstances my star, that among ail its direful influences pours allways on me some kind refreshment, sent to me an English gentleman unknown to me n'Aw forced me to receive some money that I wanted. » Nous ne croyons pas que ce monsieur anglais soit, comme on l'a dit parfois, le roi George I'"". (Voir p. 58 n. i.) Il nous semble bien plus vraisemblable d'y voir Anthony Mendez da Costa lui-même. V'oltaire, ruiné par Médina, sans le sou sur le pavé de Londres, presque désespéré, s'en va voir à tout hasai'd son premier banqueroutier : un <c monsieur inconnu ». dit-il, mais rien ne prouve en elîet qu'il ait vu da Costa auparavant. Da Costa, touché du dénuement de Voltaire, lui donne
alone, helpless, in the midst" of a city wherein I was known to no body ; my Lord and my Lady Bolingbroke were in* tbe country ' ; I could not make bold to sec our ambassadour^ in so wretched a condition.
(a) Il semble que Voltaire ait d'abord écrit « in tbe mild » et qu'on ait ajouté au-dessus les lettres dsi, \\ (b) were into tbe country. — Il semble que Voltaire ait d'abord écrit thcir.
quelque argent. Nous croyons que c'est ce souvenii- qu'en 1776 Voltaire retrouvera au fond de sa mémoire : « J'arrivai trop tard chez M. Acosta; j'avais une lettre de vingt mille francs sur lui; il me dit qu'il avait déclaré sa faillite la veille, et il eut la générosité de vie donner (juelques gainées qii'il pouvait se dispenser de in accorder. » (Lanson, art. cit., p. 84.) H y a bien là la circonstance de la faillite déclarée «la veille » : mais ce pourrait être le coup de pouce du conteur sacrifiant une vérité de détail « aux nécessités supérieures d'une phrase bien faite ». Et vraiment à cinquante ans d'intervalle Voltaire peut bien, de la meilleure foi du monde, brouiller un peu les dates. — Il est vrai qu'un document officiel publié dans la London Gazette du 24 juin/ 5 juillet nous apprend qu'à cette date Anthony Mendez da Costa n'était plus à Londres (Lanson, p. 87). Mais il avait pu y être à la fin de l'été de 1726. Il devait être en Angleterre, et probablement à Londres, à un moment quelconque de 1727, car cette année-là même il est en procès avec la Compagnie de Russie qui refusait de l'admettre parmi ses membres (Lanson, p. 38). Enfin il était certainement à Londres à la fin de 1727 ou au commencement de 1728, au moment où s'établit la liste des souscripteurs de la Henriade^ car nous trouvons sur cette liste le nom de Anthony d' Acosta, Esq. Cette mention nous prouve en outre qu'entre créancier et débiteur il s'était maintenu d'excellentes relations. Voltaire dut certainement fréquenter le cercle des d'Acosta : à côté du nom d'Anthony nous trouvons sur la même liste ceux de Joseph D'Acosta, Esq. (pour deux exemplaires), de Mrs. Catherine D'Acosta, à' Anthony Metidoz. Esq., et de James Mendoz, Esq. Mme Catherine d'Acosta était la cousine et la femme d'Anthony et quant à Anthony et James Mendoz c'étaient sans doute les frères de Mme Catherine. Enfin dans le Sottisier Voltaire citera plus tard un bon mot de Mme D'Acosta qui fut dit en sa présence. (Moland, t. XXXII, p. 5^.)