‹ Correspondance de Voltaire, 1726-1729Chapitre 83 sur 162 · VOLTAIRE A MADAME DE DERNIERES · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A MADAME DE DERNIERES

[27 octobre 1726.]

Je n'ay receu qu'hier, Madame, votre lettre du trois* de septembre dernier. Les maux viennent bien vite, et les consolations bien tard. C'en est une pour moy 1res' touchante que votre souvenir. La profonde solitude ou je suis retiré ne m'a pas permis de la recevoir plutost. Je viens a Londres pour un moment; je profite de cet instant pour avoir le plaisir de vous écrire et je m'en retourne sur le champ dans ma retraitte. Je vous souhaitte du fonds de ma tannierre une vie heureuse et tranquille, des affaires en bon ordre, un petit nombre d'amis, de la santé et un profond mépris pour ce qu'on apelle vanité. Je vous pardonne d'avoir été a l'Opéra avec

(a) BibL de la Ville de Paris, Papiers Voltaire, III, Correspondance originale, f° 89, h p. in-4°. En haut de la i^'p., d'une main moderne : A Mad" de Dernières, Londres 16. 8"" 1727 (corrigé en 1726); en bas de la i" p., et probablement de la main de Voltaire : M" de bernieres.

— Kehl, t;JAVin, p^.22, 1. 3i. — Moland, 1. 167. ^ .j;'-/

(b) Il y avait d'abord : écrite du trois.

(c) Voltaire avait d'abord écrit : bien touchante.

le chevalier de Rohan'. pourvu que vous en ayez senty quelque confusion. Rejouissez vous le plus que vous pourcz a la campagne et a la ville. Souvenez vous quelquefois de moy avec vos amis, et mettez la constance dans l'amitié au nombre de vos vertus. Peut être que ma destinée me raprochera un jour de vous. Laissez moy espérer que l'absense ne m'aura point entièrement effacé dans votre idée et que je pouray retrouver dans votre cœur une pitié pour mes malheurs qui du moins ressemblera a l'amitié! La plus part des femmes ne connoissent que les passions ou l'indolence, mais je crois vous connoitre assez pour espérer de vous de l'amitié. * Si vous en avez il faut m'ecrire quelquefois ; j'espère que vos affaires actuellement arrangées vous laissent assez de temps pour employer quelquefois un quart d'heure a me donner de vos nouvelles;

I. C'est évidemment Mme de Bernières elle-même qui avait appris cette nouvelle à Voltaire. Il fait bonne contenance, mais le coup dut lui ctre sensible. Noublions pas que la présidente était depuis des années sa grande amie, celle à qui il revenait toujours quand il était fatigué des Yillars, des Sully et de la « cohue » qui se pressait dans leurs nobles maisons. Après son affaire avec Rohan s'il abandonna son appartement de la rue de Beaune il retournait chaque jour voir ses amis, et il y alla aussi longtemps qu'il demeura à Paris. Le brevet de grand bâtonnier du régiment de la Calotte qu'on lui décerna vers ce temps n'a garde d'oublier cette grande amitié :

Ordonnons qu'en vos écussons Portiés en sautoir deux bâtons *Porlés* sur un champ de gueule Et surmontés d'une begueuUe.

C'est, nous dit une note marginale, une « allégorie a la présidente de Berniere, grande amie de Voltaire ». (Bibl. Ville de Paris, ms. 3 ii5, f'^ 253.)

elles me seront toujours bien chères. Donnez moy, je vous en prie, quelque idée de la vie que vous menez a présent; mandez moy si votre santé est entièrement rétablie, et si vous avez regagné cet embonpoint et cette santé rebondie que je vous ay tant de fois reprochée"*. Je pouray bien retourner * a Londres incessament et m'y fixer. Je ne l'ay encor vu qu'en passant. Si a mon arrivée j'y trouve une lettre de vous je m'imagine que j'y passeray l'hiver avec plaisir, si pourtant ce mot de plaisir est fait pour être prononcé par un malheureux comme moy. G'etoit a ma sœur a vivre et a moy a mourir; c'est une méprise de la destinée; je suis douloureusement affligé de sa perte ; vous conoissez mon cœur, vous savez que j'avois de l'amitié pour elle; je croyois bien que ce seroit elle qui porteroit le deuil de moy. Hélas, madame, je suis plus mort qu'elle pour le monde, et peut être pour vous. Ressouvenez-vous du moins que j'ai vécu avec vous. Oubliez tout de moy, hors les moments ou vous m'avez assuré que vous me conserveriez toujours de l'amitié. Mettez ceux ou j'ay pu vous mécontenter au nombre de mes malheurs, et aimez moy par générosité si vous ne pouvez plus m'aimer par goût.

A Londres, ce 16 octobre.

Mon adresse : chez mylord Bolingbrooke, a Londres.

(a) Le passage entre astérisques, qui est inédit, est barré dans l'orig-inal : il y a probablement là le coup de crayon des éditeurs de Kehl.

(b) Mol., reyenir. — La correction rient des éditeurs de Kehl, qui ont fait attention que Voltaire est à Londres au moment où il écrit.

* J'insère une lettre pour le chev. des Alleurs, ne sachant pas son adresse *.

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