Voir p. 55, n. i
3. Le 3 décembre on publia dans Paris un édil du roi, donné à Fontainebleau au mois de novembre 1726 et « portant réduction des rentes viagères créées depuis 1720 ». Il s'agissait de faire des économies, afin de mieux « assurer le payement des anciennes charges de nôtre Estât, celuy des rentes perpétuelles constituées sur IHôtel de nostre bonne Ville de Paris et des rentes viagères constituées sur ledit Hôtel de Ville auparavant l'année 1720. ^) Pour cela on sacrifiait les rentes viagères créées depuis six ans, sous prétexte qu'elles avaient été obtenues contre échange de papiers très inférieurs en valeur. Il est certain que bien des abus s'étaient glisses dans la constitution de ces rentes. M. de Charolais réclamant plus tard contre le « retranchement » n'eut que cette réponse
sions*, et les dépenses que m'ont coûte les maladies dont j'ay été accablé icy m'ont réduit
Louis XV : « S. M. etoit informée que les 200000 livres de rentes viagères qui luy ont été faites navoient coûté a M. le Duc sou frère qu'un ordre donné au Sr Geoffroy de le payer tous les mois régulièrement, quainsy il n'y avoit point de grâce à espérer pour luy. » Arsenal, jo 108, f" 2.5. Tous les rentiers, il est vrai, n'étaient pas dans le cas de M. de Charolais. Du reste le retranchement ne fut pas uniforme : on supprima plus ou moins suivant que, d'après les années, les rentes avaient coûté plus ou moins à obtenir. Les rentes de 1720 furent léduites d'un sixième, celles de 1722 de deux cinquièmes, celles de 1728 de moitié, celles de 1724 de deux tiers. L'Edit s'appliquait au second semestre de 1726 qu'on devait commencer à payer le !"■ janvier 1727. Cette opération financière n'était qu'une simple banqueroute : elle troubla profondément les fortunes dans Paris et ruina quantité de gens qui n'avaient pas pour se remettre les ressources de M. de Charolais. Du fond de son exil Voltaire en subit le contre-coup, car lui aussi il était rentier. Dans une lettre datée par Moland de 1726, mais qui est du milieu de 172.3 (1. i4o) il écrit : « J'ai perdu saas ressource mes deux mille livres de rente viagère pour avoir trop tardé à en payer le fonds ». Il est à croire qu'il trouva moyen de conserver ces deux mille livres, et d'y ajouter même un millier de livres de plus. Baculard d'Arnaud, dans le projet dé Préface de 1760 déjà cité, nous dit en effet que Voltaire avait une rente de mille écus sur l'Hôtel de Ville et que Fleury « la réduisit à moitié dans la réduction qu'il fit des rentes sur le roi ». Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages., par Longchamp et Wagnière, t. II, p. 489. Ce serait en effet le taux de la réduction pour les rentes de 1728.
I. Les pensions furent réduites, vers le même temps que les i-entes viagères, par arrêt du conseil d'état en date du 19 novembre 1726. Il y était porté que « toutes les parties créées depuis 1688 dont l'employ est fait actuellement dans les états des domaines et bois, finances, gabelles et fermes et autres de quelque nature qu'ils soient et sous quelque dénomination que lesdites parties soient comprises dans lesdits états, ne seront plus employées dans ceux qui seront arrêtés pour l'année 1725 et les suivantes que pour moitié de la jouissance portée par les quittances de finance ou autres titres de propriété )). Il ne s'agit ici que des (( charges employées dans les états du roy » et il est probable que les pensions du reste peu
8o CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
a un elat bien dur. Si Noël Pissot ' vouloit me payer ce qu'il me doit, cela me metlroit en elat, mon cher amy, de vous envoyer une partie de la petite bibliotcque dont vous avez besoin. Si vous avez quelques heures de loisir, pouriez vous vous transporter chez AP Dubreuil-, cloitre
nombreuses faites par la reine sur sa cassette ne lurent pas affectées par cet arrêt. La pension de Voltaire aurait doue dû être ramenée de a ooo francs à i ooo fiancs. Pourtant une apostille officielle mise plus tard à une lettre de Voltaire au Secrétaire de la Maison du Roi en date du 7 août 1700 donne des chiffres différents : « Il avoit une pension de 2000 L. réduite a
I 600 L. qui a été confondue dans ses apointements dhistoriographe. » (Bibl. Nat., Nouv. acq. fr. 3i, f° 194; cf. Caussy, LaRevue^ 1910» oct.-déc, p. agi.) Il est possible du reste que dans notre lettre 82 Voltaire ne fasse pas spécialement allusion à l'arrêt de retranchement. Il était toujours difficile, même quand on vivait à Paris, d'obtenir le payement d'une pension. Du fond de sa retraite d'Angleterre Voltaire avait fort peu de chance d'en toucher même une minime partie. Voilà pourquoi sans doute il parle de la perte de ses pensions, de même que dans la 1. 26 il avait déjà dit : u J'abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine ».
1. Sur les rapports du libraire IVoëi Pissot avec Voltaire, voir appendice VIII.
2. Nous avons déjà rencontré cet ancien commis de M. Arouet le père qui était devenu l'homme d'affaires du fils : voir p. 2^5, n. 3.
II appartient à une famille qui semble avoir été tout entière, et à tour de rôle, au service de Voltaire. Son beau-frère Demoulin (Voltaire à Thieriol, 8 déc. 1735, Moland, 1. 533) apparaît le j^remicrdans la Correspondance. Voir Mol., 1. 76, fin déc. 1722: (t Demoulin poursuit en mon nom la condamnation de iicauregard ». En 1789, lors de la grande querelle avec Desfontaines, Demoulin viendra apporter son témoignage à son patron : « Je suis pliis à portée que personne de démentir les calomnies abominables de l'abbé Desfontaines, aiant connu Monsieur de Voltaire dès son enfance chez Monsieur son père, trésorier de la Chambre des Comptes. Je l'ai toujours révéré... » Dubreuil et Demoulin travaillèrent longtemps pour Voltaire et finirent, pour une raison ou pour une autre, par tomber en disgrâce. Au contraire. Voltaire enirelint toujours les meilleurs rapports
LETTRES. 8l
S' Merry *. dans la maison de " l'abbé Moussi-
(a) Voltaire avait d'abord écrit « chez l'abbé », puis a barré chez pour écrire au-dessus dans ta maison de.
avec un autre beau-frère de Dubreuil, l'abbé Moussinot. Cette parenté a longtemps passé inaperçue : mais on a retrouvé sur les registres de Saint-Merry, à la date du 7 déc. 1766, l'acte de décès de dame Barbe Moussinot, épouse Germain Dubreuil, avec la signature de « Bonaventure Moussinot, son frère, docteur en théologie, chanoine de Saint-Merry » [La Cité, oct. 1909, p.729,n. i). En mars 1728 Dubreuil habitait encore rue Calende près le Palais (Mol., 1. 81, partie inédite) : on sait qu'en 1717 Voltaire était logé dans la même rue, au Panier Vert (Mol., t. I, p. 297), peut-être chez Dubreuil. 11 est probable que c'est au moment de son mariage avec Barbe Moussinot que Dubreuil alla s'établir dans la maison du chanoine son frère. On peut conjecturer que c'est lui qui fît connaître l'abbé à Voltaire.
I. Le cloître était formé par une rue qui entourait Téglise Saint-Merry au nord et à lest. Dans la partie nord cette rue a été prolongée en 1887 jusqu'à la rue du Renard et depuis ce temps-là porte sur toute sa longueur le nom de rue du Cloître- Saint-Merry. La partie est s'appelle maintenant rue des Juges- Consuls. Les deux issues, l'une au sud-est sur la rue de la Verrerie, l'autre au nord-ouest sur la rue Saint-Martin, étaient autrefois fermées par des grillages, et les habitants des maisons du cloître étaient soumis à la juridiction des chanoines de Saint-Merry. On sait en effet que l'église Saint-Merry était le siège d'une collégiale célèbre, une des a quatre filles du chapitre de Notre-Dame ». Voir Baloche, Eglise de Saint-Merry de Paris, histoire de la paroisse et de la collégiale, 700-1910, Paris, 191 1, et La Cité, oct. igio, p. 3i5 et suiv. Au xviii'^ siècle, du reste, les grillages avaient probablement été enlevés, et en tout cas la juridiction des chanoines n'était plus qu'un souvenir. Mais ils possédaient encore nombre de maisons autour de l'Eglise et dans le quartier. C'est à ce moment que la noblesse de robe et d'épée émigré peu à peu du Cloître vers le Marais. Ce sont des commerçants en denrées coloniales qui prennent leur place. Ces nouveaux venus voisinent dans le Cloître avec le personnel de la juridiction consulaire (installée tout à côté de l'église) et naturellement avec les chanoines. L'abbé Moussinot demeurait au coin de la rue Taillepain. Les rues Taillepain et Brisemiche débouchaient du côté du nord, sur le cloître dont elles n'étaient qu'une dépendance : elles étaient si étroites qu'elles n'auraient
not ' P II est chargé de plusieurs billets de la " Ribou ", de Pissot et de quelques autres que j'ay
(a) Mol., de Ribou.
pu laisser entrer une voiture dans le cloître. La rue Taillepain vient de disparaître, et la rue Brisemiche qui existe encore est en train de se transformer. Il y a là tout un coin très pittoresque du vieux Paris quil faut se hâter de voir, car il s'en va.
1. Bonaventure Moussinot, docteur en Sorbonne, chanoine de Saint-Merry depuis 1712, mort le i*-'-' juillet 1771, est une des figures les plus attachantes de la Correspondance. On sait quel agent sûr et dévoué ce fut pour Voltaire et que de services il lui rendit sans jamais se fatiguer. Il fut son trésorier, son homme de confiance et son ami. C'était un homme avisé et qui senlendait au maniement et au placement de l'argent. Il fut le receveur des chanoines de 1722 à 1786 et une seconde fois à partir de 1743. On nous dit aussi (est-ce bien vrai?) qu'il fut le caissier des Jansénistes. On voit par notre lettre que Voltaire le connaissait de longue date, mais c'est seulement à partir de 1786 que commence leur correspondance ; elle se prolonge jusqu'en 1748. Ce n'est sans doute pas par hasard que ces dates coïncident avec la période d'interrègne comme trésorier des chanoines. Les deux emplois réunis eussent sans doute demandé plus que l'activité d'un seul homme. Il ne faudrait du reste pas, sur le vu de ses fonctions, se représenter l'abbé Moussinot comme un paisible commis aux écritures. C'était un terrible homme qui mena à l'occasion une rude guerre contre le (c chefcier » Mettra, le chef des chanoines, seul chargé de la direction de la paroisse Saint-Merry. Le chefcier et les chanoines étaient souvent aux prises : des deux côtés on veillait jalousement à conserver ses privilèges. Le 3i mai 1709, à la procession de l'Ascension, Moussinot lança son bonnet carré, par-dessus la tète de nombreux fidèles, à la figure d'un prêtre bénéficier (Baloche, t. I, p. ^ô^). Cinq ans plus tôt, il avait fait sentir à un « prêtre habitué » le poids de son bréviaire in-quarto [Ibid., p. 4^'^)- ^falgré ces échappées d'humeur, le chanoine Moussinot était dans le fond un brave homme qui semble avoir été fort estimé de tous ceux qui l'ont approché.
2. La Ribou était la veuve de Pierre Ribou, libraire au Palais, qui en 1719, imprima la tragédie d'OEdipe. En 1728, Voltaire lui céda le privilège de Maiiamne, et c'est très probablement à cette occasion qu'elle lui signa un billet. Voir Appendice VIII, p. 283-4.
mis entre ses mains ; il vous remettra les dits billets sur cette lettre; vous pouvez mieux que personne tirer quelque argent de ces messieurs que vous connoissez. Si cela est trop difficile, et si ces mess" profitent de mes malheurs et de mon absense pour ne me point payer comme ont fait bien d'autres, il ne faut pas, mon cher enfant, vous donner de " mouvements pour les mettre a la raison; ce n'est qu'une bagatelle, le torrent d'amertumes'' que j'ay bu fait que je ne prens pas garde a ces petites goûtes.
Si vous avez envie de voir des vers écrits avec quelque force, donnez vous la peine d'aller chez M'' de Maisons * ; il vous montrera une petite parcelle de morceaux détachez de la Henriade que je lui envoyay il y a quelque temps en depost, parce
(a) Mol., des.
(6) Mol., amertume.
I. Jean-René de Longueil, marquis de ÎMaisons, président à mortier au Parlement de Paris. De trois ans plus jeune que Voltaire et très lié avec lui, il eut toujours sur son ami un grand ascendant : Voltaire lui soumettait toutes ses productions littéraires et recueillait ses décisions comme autant d'oracles. Voir une lettre à Thieriot d'oct. lya/j '• « Vous retrouverez un nouveau chant de Henri IV, que M. de Maisons trouve le plus beau de tous » (Moland, 1. iSa). Et après le voyage d'Angleterre ; « Enfin, l'impitoyable M. de Maisons a vu César, et l'approuve «. (Moland, 1. 219, 5 août lySi.) « J'ai déjà mandé à M. de Cideville que Jules César avait désarmé la critique impitoyable de M. de Maisons, mais qu'il tenait encore bon contre Eriphyle. » (L. 224, 8 sept, lySi.) Cinq jours après cette lettre, le i3 sept. 1701, le président de Maisons mourait de la petite vérole. Voltaire en fut désespéré : « J'ai perdu mon ami, mon soutien, mon père )>, écrivait-il à Cideville (27 sept. 1781, Moland, 1. 226).
que vous étiez au diable et qu'on n'cnlcndoit point parler de vous. * Corrigez dans la description de l'Angleterre quelques vers mal digérez en cette sorte ' :
C'est la qu'a Wesminster on voit paroitre ensemble, Trois pouvoirs étonnez du nœud qui les rassemble, Les députez du peuple, et les grands, et le roy, Divisez dinterest, reunis par la loy, Tous trois membres sacrez de ce corps invincible Dangereux a luy même, a ses voisins terrible ^, etc.
1, Avec quelques légères variantes ces vers parurent pour la première fois dans la grande édition de Londres, 1728. Ils font partie d'une description animée de l'Angleterre qui depuis passa dans toutes les éditions. Voltaire en était particulièrement content : dans ses Ze//res Critiques sur la Ilenriade, 1728, Saint-Hyacinthe ayant cité précisément les six vers en question ajoutait : k Jai oui dire que M. de Voltaire regardoit la description qu'il donne ici de l'Angleterre comme un des plus beaux morceaux de son ouvrage ». Ceci nous aide à comprendre la modeste phrase de notre lettre : « Si vous avez envie devoir des yeris écrits avec quelque force, donnez-vous la peine d'aller chez M. de Maisons ». Du reste on goûta fort à Londres cette brillante description de l'Angleterre. Le Daily Journal du 2 avril 1728 en publia une traduction comprenant trente-six vers ; en voici un spécimen :
Thou London, now art Art's brîght center grown... Within thy walls, proud Westminster, therc join Three powers which wonder how they ail combine! One knot of State King" Lords and Commons draw...
La traduction était précédée d'une lettre très flatteuse signée Britannicus ; « Give me leave... to entertain such of your readers as are unacquainted with the French language with the following translation of a grareful compliment to our nation in the characfer of Queen Elizabeth by Mr de Voltaire in his Ilenriade lately published. I shoud blush, under a concern for the honour of my country, if I did not hope it has been noticed already hy those who can re^vard as well as distinguish the delicacy and the fîre with which hc has introduc'd and expressd the panegyrick. »