INTRODUCTION. XV
le force à accepter cj[uelque argent, un négociant de Londres qui ne lavait vu qu'une fois à Paris remmène avec lui à la campagne et y fait à notre exilé une existence « obscure et charmante ». Voici Voltaire dédiant sa Henriade à la reine Caroline avec une noble dignité ; mais la veille le commissaire Labbé le soupçonnait d'avoir « rôdé » dans Paris et en fait son rapport au lieutenant de police. L'exilé rentre enfin à Paris et écrit à ses amis d'Angleterre qu'il présente ses respects à leur Cour avant d'avoir vu celle de France; le fait est qu'il venait de recevoir du ministre Maurepas un très sec billet qui lui interdisait, pour quelque temps encore, de se montrer à cette cour. Ne voilà-t-il pas de quoi nous faire mieux comprendre ce qu'était l'époque et ce que pouvait être Voltaire vers l'année 1729? Enfin si, laissant de côté le « philosophe », on cherche dans Voltaire surtout l'homme de lettres, notre correspondance nous fournit quelques précieuses indications. H y a vers la fin des Lettres Philosophiques un passage très significatif : « Les Anglais ont beaucoup profité des ouvrages de notre langue, nous devrions à notre tour emprunter d'eux après leur avoir prêté : nous ne sommes venus, les Anglais et nous, qu'après les Italiens qui en tout ont été nos maîtres et que nous avons surpassés en quelque chose. Je ne sçai à laquelle des trois nations il faudra donner la préférence; mais heureux celui qui sait sentir leurs différens mérites '. » Dans tout le volume de 1734, si original pourtant par tant de côtés, il n'y a peut-être rien de plus neuf que ce court paragraphe. Il annonce l'approche d'une critique plus large qui, au lieu d'enfermer les genres et les œuvres dans les limites d'une
I. Ed. Lanson, II, p. iSg. Dès janvier 1723, Voltaire avait déjà écrit quelque chose d'analogue à Tliiei'iot, mais justement c'est une révélation qu'il devait à l'Anglais Bolingbroke : « Cet homme... a trouvé... le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l'histoire des anciens Egyptiens comme celle d'Angleterre. Il possède Virgile comme Milton; il aime la poésie anglaise, la française et l'italienne : mais il les aime différemment, parce qu'il disccr?te leurs différents génies » (Moland, 1. 77).