VOLTAIRE AU COMTE DE MORVILLE
[u7juin.]
Monseigneur,
Je me suis contenté jusqu'icy d'admirer en silence votre conduitte dans les affaires de l'Europe, mais il n'est pas permis a un homme qui aime votre gloire et qui vous est aussi tendrement attaché que je le
(a) Brit. Mus., add. /| 8o5, f° liTj, .'t p. pet. in-!i°. En haut de la première page, apostille qui n'est pas de la main de Voltaire : Mons. Voltaire au comte de Morcillc (on avait d'abord commencé à écrire : a Monseigneur), Ministre et Secrétaire d'Etat. — Hawkesworth, t. II, p. 201 (cf. p. xxxiv). — C'est sans doute sur Hawkesworth ou sur un texte en dérivant que Ruault a fait prendre une copie de cette lettre, Bib. Nat., fr. 12941, f" 21. Il est possible que Tédition Dalibon-Delangle, t. LXVIII, p. 228, soit remontée à la source de la copie Ruault, car le texte de cette édition est plus correct que celui de cette copie. De Dalibon-Delangle la lettre a passé dans toutes les éditions postérieures. — RIoland, 1. 173.
suis de demeurer plus longtemps sans vous faire ses sincères complimenls'.
Je ne jDuis d'ailleurs me refuser l'honneur que me fait le célèbre Mons' Swift de vouloir bien vous présenter une de mes lettres. Je sai que sa réputation est parvenue jusqu'à vous et que vous avez envie de le connoitre. 11 fait l'honneur d'une nation que vous estimez^. Vous avez lu les traductions de plusieurs ouvrages qui luy sont attribuez \ Eh qui est
1. Voltaire fait ici allusion aux Préliminaires de Paris qui furent signés le 3i mai 1727 par I\I. de Morville pour la France et par les représentants de la Hollande, de l'Angleterre et de l'Autriche. On venait ainsi déviter une guerre générale qui menaçait FEurope depuis que les Espagnols avaient mis en février le siège devant Gibraltar. Le roi d'Espagne, isolé, dut accéder aux Préliminaires trois semaines plus tard. Les puissances promettaient de réunir dans les quatre mois un congrès qui traiterait de toutes les questions en litige.
2. Le bruit courut même en France que M. de Morville estimait trop les Anglais et qu'il avait pour eux des ménagements exagérés. Quand, moins de trois mois après la signature des Préliminaires de Paris, il dut se démettre de sa charge de Secrétaire d'État aux Affaires Étrangères, Barbier écrivit dans son Journal ; u On dit que dans ce dernier traité, signé le 3o mai dernier, il sest trouvé que M. de Morville n'avoit pas traité avec les Anglois aussi avantageusement qu'il le devoit et qu'il le pouvoit ». Éd. Charpentier, t. II, p. i4-
3. Swift n'a jamais mis son nom à ses ouvrages. Avant 1727 on n'en avait traduit qu'un petit nombre en français. Voici la liste que donne M. W. Spencer Jackson dans sa Bibliographie des OEmn-es de S^vift {Prose Works of J. Swift, t. XII, 1908) : A Dublin, 1721, paraît une traduction d'une partie de -'i Taie of a Tuh sous le titre de Les Trois Justaucorps, Conte Bleu, Tiré del'Anglaisdu Révérend Mr. Jonathan Swif. — En 1712 traduction française de A New Journey to Paris : Together with some secret transactions hetween the Fr-ch K-g and anEng- Gentleman. By the Sieur du Baudrier, Translated from the French, London, 171 1. — Un autre pamphlet, The Publick Spirit of the Whigs : Set forth in their generous encouragement of the Author of the Crisi^ : with some observations on the Seasonableness
plus capable que vous, Monseigneur, de discerner les bautez d'un original a travers la foiblesse des plus mauvaises copies'. Je croi que vous ne serez pas fâche de diner avec Monsieur Swift et M"" le président Ilenaut^; et je me flatte que vous regarderez
Candor, Erudition, and Style of ihat Trnaiise, 1714» est traduit en français sous le titre de YEsprit des Whigs, Amsterdam (?), 1715 (?). Mais il est peu probable que Voltaire fasse allusion à aucune de ces traductions. Il pense d'abord au Gulliver de l'abbé Desfontaines, paru depuis quelques mois, et aussi, croyons-nous, à une traduction du Talc of a Ttih qui, sauf erreur, a échappé à M. Jackson. C'est le Conte du Tonneau, par le fameux D"" Swift, traduit de l'Anglois, La Haj'e, 1721, a volumes in-12. Le i'^'' contient le Conte du Tonneau, le •2^ huit pièces parmi lesquelles nous mentionnerons la Bataille des livres et la Dissertation contre L' abolissement du christianisme en Angleterre. La Bibliothèque Nationale possède cette traduction. Le i'^'" volume est peut-être celui qui fut saisi au début de 1780 dans une visite faite par les syndics des libraires, et qui fut remis au bibliothécaire du roi, l'abbé Bignon [Mémoires de la Société de F Histoire de Paris, t. XII, 1893, p. 246). Bien des exemplaires avaient dt"i pénétrer auparavant. Le livre circulait certainement à Paris dès le milieu de 1721. Le 6 mai de cette année Caumartinde Boissy écrivait à la marquise de Bellcroy : « Votre jugement sur le Conte du Tonneau est très juste : mais quoique je convienne du résultat, je vous dirai que nous nous trouvei'ions heureux d'avoir de temps en temps de pareils mauvais livres >>. E. de Barthélémy, Les correspondants de la mari/uise de Balleroy, t. II, p. 32.5.
1. Il y a certainement là un coup de patte à l'adresse du traducteur Desfoutaiues.
2. Charles-Jcan-François Ilénault (1685-1770), depuis 1728 président en la i""'" chambre des Enquêtes du Parlement de Paris, homme d'esprit et maître d'une maison fort recherchée. Il nous à laissé de très agréables Mémoires (publiés par le baron de Vigan en i855) qui nous font assez bien connaître, avec le Paris de cette époque, l'hôtel de Sully et la société qu'y fréquenta Voltaire avant sa querelle avec le chevalier : le président Ilénault et sa sœur Mme de Jonzac furent un temps des assidus de la maison. M. de Morville était son ami intime et le président fait de lui, à l'occasion de sa mort (3 février 1732),
comme une preuve de mon sincère attachement a votre personne la liberté que je prens de vous présenter un des hommes des" plus extraordinaires que l'Angleterre ait produit*, et le plus capable de sentir toutte l'étendue de vos grandes qualitez.
Je suis pour toutte ma vie avec un profond respect et un attachement remply de la plus haute estime, Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Voltaire.
Suscription'^ :
a Monseigneur, Monseigneur le comte de Morville,
ministre et secrétaire d'Etat, a Versailles.
(a) Mol., les.
(b) Mol., produits. — Voltaire ne s'est pas inquiété de la règle d'accord des participes.
(c) Sur une feuille libre qui a été pliée pour servir d'enveloppe.
un touchant et chaleureux éloge : « Il fut toujours aimé partout où il se montra. Il étoit devenu Hollandais à la Haye ; et quand il revint à la cour ministre des affaires étrangères, on ne sauroit dire à quel point il captiva l'amitié et l'estime des ministres étrangers... C'étoit mon ami le plus ancien et il m'aimoit comme on désireroit de l'être. » (P. 186-37.)
Io8 CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE.
LETTRE liO.
MAUIiEPAS A voltaire".
M. de Voltaire, Poète.
Dud. jour. [29 juin 1727.] *.
Je vous envoyé, Monsieur, la permission que le Roy a bien voulu vous accorder de venir a Paris vaquer*^ a vos affaires pendant 3 mois'' . Comme ce temps est limité par le jour de votre arrivée, vous aurés soin de m'en avertira Je ne doute pas que vous n'y teniés une conduite capable d'effacer les impressions qu'on a données contre vous a Sa Majesté, et que l'avis que je vous en donne ne vous touche asscs pour y donner toute votre attention. Je suis, Monsieur, bien sincèrement à vous.
(a) Arch. Nat., 0' 37A, f 28S. — Ravaisson, Arch. de la /?.,XII, i.'ia. — Moland, I, 3o8, Doc. biogr., XXVII. — Caussy, La Hevue, kjio, oct.-déc, p. 28/i. — Dans un autre registre des Archives, Expéditions du Secrétariat crElaL de la Maison du Roy, année 1727, 0' 71, f" 192, on lit : « Du 21) juin. Permission au S' de Voltaire de venir à Paris vaquer a ses ati'aires pendant trois mois, a compter du jour qu'il y arrivera, et led. temps passé lui enjoint Sa Majesté de retourner au lieu de son exil sous peine de désobéissance. » Nous avons ici, croyons-nous, le résumé non pas de la lettre de Maurepas, qui est plus amène, mais de 1' « ordre du roi >> dont cette lettre n'était que l'accompagnement. Cf. p. 3 12, n. 2"). Florimond a reproduit ce second texte en ajoutant : Daté de Versailles, et : signé Phélypeaux, Revue réirosp., t. II [iSS^], p. 139.
(b) Mol., 2() juillet 1727.
(c) Mol., de rester à Paris, vaquer.
{d) Mol., neuf mois. — Toutes ces erreurs de lecture proviennent de Ravaisson.