‹ Correspondance de Wagner et de LisztChapitre 3 sur 4 · SC · texte numérisé non relu

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j’en ai jusque par-dessus les oreilles, et depuis mon retour je n’ai pas trouvé une heure de liberté. Ne me garde pas rancune de mon long silence et donne bientôt de bonnes nouvelles t° n

5 novembre 1858. F. Liszt.

Ci-inclus quelques lignes que je te prie de remettre à R. Avant Noël l’édition de la symphonie de Dante et de la messe de Gran sera prête. Je t’enverrai ces deux compositions ensemble.

Venise, le 21 novembre 1858.

Mon cher Franz, merci pour ta bonne lettre! Je n’avais rien de particulier à t’écrire, sans quoi je t’aurais répondu plus tôt. Avec cela j’ai été malade pendant la première moitié de novembre, ce dont je me serais fort bien passé, surtout parce qu’il en est de nouveau résulté une interruption regrettable dans mon travail. Mais je me suis remis à l’œuvre et tout ira bien.

Je me réjouis énormément de recevoir la messe et le Dante que tu me promets de m’envoyer. Ne manque pas de me tenir parole. J’ai prié les Hærtel de t’expédier une épreuve en bonnes feuilles du premier acte de «Tristan». Peut-être t’estelle déjà parvenue. Du reste, les H. se montrent très patients avec moi. Au commencement, lorsque je croyais pouvoir achever la partition pour cet automne, je les ai bien talonnés; mais depuis j’ai bien dû en rabattre: avant la fin de décembre je ne puis songer à leur envoyer le deuxième acte. Je ne puis travailler à un ouvrage de ce genre qu’en étant dans les dispositions les plus favorables possible. Du reste, la question des «Nibelungen» est revenue sur le tapis; je vais toujours laisser graver les partitions, quitte à ne faire trancher la question des droits d’auteur qu après la représentation. Dans l’intervalle il s’est joué, à propos de cette affaire, un intermède par trop bouffon, selon moi, ou

plutôt il est en train de se jouer, car je n’en connais pas encore la fin, très facile à prévoir d’ailleurs. C’est alors que je t’en ferai le récit.

Les nouvelles du dehors ne sont pas gaies. Le «Rienzi» ne marche pas du tout, malgré le succès durable qu’il a à Dresde. C’est de Munich qu’est venue la première alarme; je n’attendais plus que mes 50 louis de droits d’auteur lorsqu’on m’annonça que, pour des raisons de religion; le comité de lecture ne pouvait admettre un pareil sujet. C’est dommage pour cette excellente religion. Si elle devient si puissante, tu y es bien pour quelque chose; pourquoi vas-tu

composer d’aussi belles messes pour les curés?? Hanovre également n’avait plus qu’à m’envoyer mes droits d’auteur; je ne m’expliquais pas sa lenteur à s’exécuter lorsque j’apprends que Niemann, après avoir entendu Ticliatschek dans «Rienzi», ne se croit pas assez de souffle pour chanter le rôle jusqu’au bout. Et de deux! Breslau seul est assez fou pour se risquer. Qu'on me donne un artiste qui commence par se rendre compte

de ce que je lui demande, et je réponds qu'il pourra faire

bonne figure à côté de T. C’est ce que j’ai fait entendre à Niemann. En fait de recettes, me voilà donc réduit à mon ancien capital, «Tannhæuser* et «Lohengrin», ce qui est bien loin de me suffire dans la situation difficile où je me trouve.

D., qui m’a écrit cinq lignes et demie, a voulu savoir ce que je demandais pour mes droits d’auteur. Tu sais bien comment je lui ai répondu. Pourquoi le monstre ne m’a-t-il pas envoyé immédiatement de l’argent? Dieu! que vous êtes heureux, vous tous qui avez le vivre et le couvert! nul de vous n’est capable, paraît-il, de se mettre à la place d’un pauvre diable comme moi, pour lequel toute recette est comme un gain de loterie. Fais-lui donc comprendre à demi-mot où j’en suis!

Ch. R. m’a quitté ce matin pour quelques semaines (croitil), afin d’aller à Dresde fêter l’anniversaire de la naissance de sa mère. Il compte te faire une visite à Weimar, si cela lui est possible.

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Par contre, il me reste W., qui est venu de Vienne il y a un mois avec une famille russe pour passer l’hiver à Venise. Heureusement il est discret et sa présence ne me gêne pas. Pour moi la solitude est un bonheur que je goûte et que je garde avec un soin jaloux. Sur la place les princes étrangers courent littéralement après moi; il ne m’a pas été possible d’éconduire tout à fait l’un deux, D., qui te connaît aussi très bien (comme il s’en vante). 11 demeure à l’hôtel où je vais dîner ; c’est là qu’il vient me relancer de temps en temps. C’est un drôle de corps et, à en juger sur l’apparence, une bonne pâte. Aujourd’hui il est venu, débordant d’enthousiasme, me surprendre entre le potage et la côtelette, pour me dire qu’il venait d’entendre jouer admirablement sur le piano un de tes poèmes symphoniques, et cela par qui? Par un professeur de musique de Venise, qui est fanatique de la musique allemande, de toi et de moi. Cela est bien amusant. D. en tient aussi pour toi. Que peux-tu rêver de mieux? Et tout cela sur la place S 1 Marc, pendant que je dînais et par un froid de chien!

Ainsi, bon courage! Que Dieu te bénisse! Garde-moi ton affection, écris-moi bientôt, et fais mille amitiés aux habitants de l’Altenburg de la part de Ton

Richard W.

Venise, le 26 novembre 1858.

Très cher Franz!

Je t’envoie avec ma lettre un superbe autographe.

Je ne puis te dire combien je trouve drôle d’avoir à négocier avec Fr. D. à propos de Weimar. J'aurais envie de lui dire qu’il ne doit nullement s’occuper de mon opéra. Toute ma sympathie pour Weimar s’en va quand je vois lin homme aussi solennel venir se placer entre toi et le grand-duc. Mes enfants, vous êtes ennuyeux!

Tu me disais, il y a deux ans, que tu avais une partition de < Rienzi», que j’avais laissée chez toi lors de ma grande

fuite. Si cela est, je serais bien aise d’apprendre que tu ne tiens pas beaucoup à la garder; je te donnerais à 1 occasion ma partition originale, au cas où tu tiendrais particulièrement à cet ouvrage, ce que j’ai peine à croire. En ce moment je n’en possède plus qu’un petit nombre d’exemplaires. Je n’en ai fait faire jadis que 25, dont j’ai gaspillé plus de la moitié. Mais s’il le faut , écris immédiatement ù Fischer, de Dresde, de t’envoyer un exemplaire, que tu remettras respectueusement en mon nom à l’illustre garde de nuit politique. As-tu déjà fait modifier ta partition par Fischer? Au troisième acte on a fait une grosse coupure, ce qui a nécessité des changements que j’ai faits à Hambourg.

Ah! mon Dieu! se donner tant de mal pour gagner quelques misérables écus! C’est bien triste!

Me voilà encore une fois condamné à garder la chambre. Avec cela je ne puis pas même me lever de dessus ma chaise: un abcès à la jambe, que j’ai négligé, me cause des douleurs intolérables. En travaillant, pendant que je fais de la musique, il m’arrive parfois de pousser des cris de paon, ce qui fait souvent un très bel effet.

Les Hærtel t’ont-ils envoyé l’acte de «Tristan»? Prochainement tu recevras des exemplaires du poème.

Que Dieu te garde pour aujourd’hui! Il faut que je pousse quelques cris, ce qui serait pour ma lettre un accompagnement par trop lamentable!

Milles amitiés — aïe! de Ton

(aïe!!)

Faut-il que j’attende réellement jusqu’après la représenta tion y aïe!! pour recevoir ces malheureux 25 louis? Mais Dieu sait quand elle finira par avoir lieu. Aïe!!

Venise, le 5 décembre 1858.

Très cher ami, je viens d’écrire à D., conformément a l’avis que tu m’as fait transmettre par notre princesse.

Je lui ai dit qu'il m’était venu des doutes et que je ne savais plus si je devais désirer encore que «Rienzi* fût représenté à Weimar. Tu m’approuveras, je pense, et tu voudras bien renoncer également à ce projet. Si quelque chose a pu me donner l’idée de répandre le «Rienzi» après coup, tu comprends bien que mon seul mobile était et devait être le désir de faire de bonnes recettes et de pouvoir sans tarder faire face aux difficultés de ma position, car je n’ai ni fortune ni ressources sur lesquelles je puisse compter. D’une manière absolue, je considère ce rappel à la vie comme un anachronisme qui pour le moment serait bien prématuré. Après le grand succès que cet opéra vient d’avoir à Dresde, j’ai caressé pendant quelque temps l’espoir de trouver, grâce à un débit rapide de cet ouvrage, les moyens d’assurer ma vie matérielle. Mais cet espoir a été déçu en grande partie, comme je te l’ai annoncé récemment (surtout en ce qui concerne Munich et Hanovre.)

En allant offrir partout cet opéra, je me suis cruellement humilié devant le peu de fierté que j’ai; aussi en suis-je arrivé à être d’une susceptibilité incroyable dès qu’on touche à cette question. Même à Weimar cet opéra a été imposé; si l’on y regarde de près, il paraît qu’on la considère comme telle; déjà l’hiver dernier tu m’as éclairé à cet égard en m’instruisant du motif qui le faisait ajourner. Or, je ne veux pas qu’à Weimar tu imposes quoi que ce soit à n’importe qui, pas même cette œuvre de ma jeunesse. Tu peux avoir tes raisons pour ne pas te brouiller, même en cette occurrence, avec tel ou tel; mais ces raisons n’existent pas pour moi, et si tu veux que nous soyons d’accord, je désire de tout mon cœur qu’elles n’existent pas pour toi non plus. Que, par exemple, mes «Nibelungen» soient jamais représentés ou non, cela m’est tout à fait indifférent; je ne les en achèverai pas moins, car je ne puise pas mon inspiration et la force d’exécuter des travaux pareils dans des espérances pour la réalisation desquelles il me faudrait le concours de certaines personnes données. Tout ce que pourraient faire pour moi le monde ainsi que mes «partisans et mes admirateurs*, comme je les

entends nommer souvent, le voici: ce serait de jeter un regard sérieux et sympathique sur l’ensemble de ma situation, et de s’efforcer d’alléger pour moi le poids de l’existence; alors je prendrais goût au- travail, alors je trouverais le calme et les loisirs nécessaires. Je ne demande pas autre chose. Mais il faut pour cela un état de choses different de celui que j’ai connu jusqu’ici.

Il suffit! A présent je puis renoncer aussi «à mes droits d’auteur pour «Rienzi» et à ma gratification de Weimar, qui, d’ailleurs, 11 e viendraient pas en temps utile, L’année prochaine, vers Pâques, et cela traînerait bien jusque-là, j’aurai d’autres cordes à mon arc. D’ici là j’aurai certainement beaucoup de peine à m’en tirer; mais prochainement je trouverai bien moyen de m’arranger. Malheureusement la maigre somme que j’aurais touchée ne m’aurait pas permis de te rembourser tes 1000 francs.

Et maintenant sois certain que tu t’épargneras beaucoup de désagréments et de tracas si tu abandonnes «Rienzi». Si vous avez Tichatschek pour le printemps, fais-lui chanter le «Loliengrin»; tu en auras, toi aussi, plus de plaisir.

Figure-toi que depuis dix jours je ne puis pas bouger de ma chaise! 11 ne me manquait plus que cela! A peine avais-je repris un peu mon travail après une maladie de l’estomac et des nerfs, qu’il m’a fallu de nouveau l’interrompre. Mais mon mal est en voie de guérison, et j’espère que la semaine prochaine je pourrai remarcher et me remettre à la besogne.

Adieu! Je te serre mille fois sur mon cœur! A toi

Très cher Richard, Hærtel m’envoie des étrenneâ qui ont l’air de tomber du ciel. Le monde des enfants tout entier, avec ses arbres de Noël couverts de fruits d’or et chargés de cadeaux étincelants, ne peut pas éprouver autant de joie que m‘en apporte dans ma solitude ton unique « Tristan » !

Arrière tous les soucis et tous les tracas de la vie journalière! Voilà de quoi retrouver des larmes et le feu divin de l’enthousiasme. Quel charme irrésistible, quels mystérieux trésors de beauté dans ce philtre enivrant! Quel a dû être ton état d’âme quand tu as donné la forme et la vie à cette œuvre incomparable! Que puis-je t’en dire, sinon que mon cœur, que tout mon être en est pénétré?

Mais maintenant il faut qu’en ami pratique je te parle de vulgaires questions matérielles. Ta réponse négative à D., tout attristante qu’elle est pour moi à plus d’un point de vue, est venue à propos • Comme tu le sais, il y a déjà dix-huit mois que j’ai proposé ici de jouer «Rienzi* . . . . , et tu n’es que trop en droit, hélas! d’avoir une pauvre idée de mon peu d’influence en matière de théâtre. Je ne t’ennuierai pas du détail des affaires locales; je te dirai simplement que j’approuve sans restriction ta conduite dans les circonstances actuelles, en me réservant de te demander « Bienzi » quand viendra un moment favorable pour la représentation de cet opéra, que je désire depuis longtemps voir sur la scène.

Il faudra donner le «Prophète» et le «Bctl masqué» (d’Auber). Pour ma part, j’ai déclaré que je ne remettrai pas de sitôt les pieds à l’orchestre. Ainsi se passera l’hiver; nous verrons ensuite ce que l’avenir nous réserve.

D’ici au printemps j’espère que ton affaire personnelle prendra une tournure plus favorable. Peut-être pourrai-je contribuer un peu à amener ce résultat. Quand le «Tristan» sera achevé et que tu auras envoyé à M rao la grande-duchesse de B. l’exemplaire que tu veux lui dédier, écris-moi longuement ce qui restera à faire.

Ch. Ritter m’a fait le plaisir de venir passer quelques jours avec moi; nous avons agité bien des questions dont il t’entretiendra prochainement. Je me flatte qu’il a emporté d’ici une bonne impression et qu’avec le temps plusieurs anciennes relations d’amitié prendront à Weimar un caractère encore plus accentué. Ses aptitudes musicales sont, à mon sens, tout à fait remarquables; je lui ai conseillé de les concentrer prochainement sur un sujet d’opéra, qu’il saura

le mieux arranger lui-même. Pousse-le dans cette voie ; docile à tes conseils et à ton influence, il fera certainement une œuvre tout à fait brillante; c’est par une œuvre dramatique et musicale qu’il arrivera de la manière la plus rapide et la plus avantageuse au rang auquel il a droit.

Je voulais t’envoyer pour le nouvel an la symphonie de Dante. Mais la correction des épreuves a pris plus de temps que je ne le supposais, et l’édition ne pourra paraître qu’en janvier. Alors tu recevras un gros paquet, car avec la symphonie viendra la messe de Gran. Que ne puis-je t’apporter moi-même tout cela, être avec toi, te faire chanter «Tristan» en t’accompagnant au piano!

Laisse-moi espérer que l’année qui va commencer mettra fin à notre séparation et nous attachera indissolublement l’un à l’autre, comme nous le sommes déjà d’esprit et de cœur!

26 décembre 58. A toi

Tu es menacé d’une dédicace par l’auteur de l’opéra D. de S. Accueille bien cet hommage, encore que tu te trouves à cette occasion dans la société un peu singulière de Meyerbeer. Au reste, le compositeur est animé des meilleurs sentiments à ton égard; il me l’a prouvé récemment d’une manière qui ne me permet pas d’en douter. Jusqu’à ce que tu aies reçu la dédicace, n’en parlons pas. Plus tard il sera convenable, je pense, que tu écrives quelques lignes.

Très cher Richard, je te remercie bien sincèrement d’avoir pensé à moi le jour de la Saint-Sylvestre. J’attends une lettre qui m’explique la fin de ta dépêche télégraphique : j’ignore absolument le fait que tu qualifies de «singulièrement misérable». Du reste, vu d’un certain côté, ce qui est misérable ne me paraît plus singulier . Puisse la nouvelle année amener quelques changements heureux et t’apporter quelques joies! Je t’envoie ci-joint le répertoire de la semaine du

théâtre de Weimar; «Lokengrin» y figure comme de vaut être joué dimanche prochain. Ce sera la première fois que je ne dirigerai pas ici cette œuvre que j’aime de toute mon âme. J’ai laissé à mon collègue le soin de diriger aussi le «Tannliæuser». Si je te raconte jamais les faits qui m’ont déterminé à prendre cette attitude négative, tu reconnaîtras certainement que tu ne peux m’accuser de renier mes convictions d’artiste, encore moins de manquer aux devoirs que m’impose l’amitié que je t‘ai vouée.

Si dans d’autres villes où l’on donne tes opéras la question de recette prime tout, c’est à d’autres à répondre du fait; mais ici, où ces ouvrages sont vraiment choyés, je ne puis me rendre complice du mercantilisme brutal dont elles sont victimes; je ne le puis pas surtout après le sans-gêne avec lequel nous avons été traités tous les deux dans cette affaire du «Rienzi», qu’on a fait traîner si longtemps (au delà de dixhuit mois!)

Ainsi que je te l’ai écrit dans ma dernière lettre, j’approuve entièrement la résolution que tu as prise de ne pas vendre ton «Rienzi» dans les conditions actuelles. Si l’on t’en reparle, je te conseille de ne faire aucune concession . Quand le moment sera venu de te montrer plus accommodant, je te le dirai ; tu sais bien à quel point ton intérêt me tient au cœur!

11 faudra d’abord étudier et donner le « Prophète », le «Bal masqué», «Don Pasquale» et «Antigone»; pour «Rienzi il reste aussi peu de temps que de bonne volonté. A propos de ce dernier, Ch. R. pourra te raconter l’histoire de la première représentation de fopéra de Cornélius; cela t’expliquera l’attitude passive que j’ai gardée pendant cette saison. En vérité, j’ai bien souvent besoin de me rappeler que je suis un disciple de saint François pour supporter tant de choses insupportables ! A toi

1 er janvier 1859.

Venise, le 2 janvier 1859.

Mon cher Franz, le moment est venu de te reparler de sang-froid et longuement, afin de n’y plus revenir, d’une question qui a été si longtemps pour moi la source de tribulations sans nombre et qui a été cause de ma violente sortie d avant-hier. J’ai du te faire bien souffrir par cette explosion de désespoir. Il ne faut pas que c x es bourrasques se renouvellent; je le sens si bien que je n’ai pu me laisser aller à ce dernier accès d humeur que sous l’empire d’une extrême surexcitation. Mais il faut que les conditions de mon existence changent sérieusement, afin que j’arrive à avoir une situation plus digne de moi. Voilà pourquoi je t’entretiens aujourd’hui pour la dernière fois de ce sujet. Peut-être ferais-je bien de t épargner cette dernière confidence; mais, comme je suis résolu a brûler mes vaisseaux, je pourrais avoir à me reprocher, si je gardais le silence, d’avoir, par une étrange omission, laissé de coté lam, le plus intime, le plus capable de me secourir, le plus influent.

Donc, au fait!

Je déclare qu’après avoir passé dix ans à m’habituer à exil, 1 affaire la plus importante pour moi n’est pas l’amnistie mais la garantie d’une existence à l’abri du souci et qui m assure, pour le restant de mes jours, une situation agréable Ne ten étonne pas. Le retour en Allemagne n’a pour moi quune valeur relative; le seul avantage positif serait de pouvoir te voir souvent et vivre avec toi. Les représentations de mes opéras, que j’entrevois et auxquelles je prendrais une part active, ne peuvent pas me donner plus de jouissances qu elles ne me coûteront d’efforts, de soucis, d’ennuis et de tracas. Jamais je n’ai en réellement de plaisir à voir représenter un de mes opéras, et aujourd’hui j’en aurais encore beaucoup moins. Mes exigences idéales sont bien plus grandes qu autrefois, et ma sensibilité est devenue bien plus vive pendant les dix ans où j’ai été complètement en dehors du monde de lart. J ai peur que toi-même tu ne te rendes pas bien Wagner et Liszt, Correspondance. II.

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compte du changement qui s’est opéré en moi; crois-en d’autant plus positivement mes affirmations. Tu as, dans le monde et dans la vie, une situation si différente de la mienne que tu ne peux pas comprendre ma sensibilité, si tu juges d après toi-même.

Tu peux m’eu croire aveuglément: la seule chose réelle qui me rattache encore à la vie, c’est le besoin irrésistible que j’éprouve d’achever une série d’œuvres d’art dont le germe est en moi. J’ai reconnu à ne pas m’y tromper que ce besoin de créer et d’achever ma création peut seul me satisfaire et m’inspirer le désir (souvent incompréhensible) de vivre. Mais, par contre, je puis très bien me passer de la perspective de voir représenter mes œuvres. L’amnistie qui viendrait me surprendre avant d’avoir achevé «Tristan», ne pourrait que me mettre dans l’embarras, j’en suis convaincu. La perspective de diriger moi-même la représentation de «Lohengnn» ne pourrait pas me décider à quitter mon séjour actuel avant d’avoir terminé ce travail. A toi de conclure! .

Quant à moi, voici ma conclusion : la garantie d une existence convenable serait sans valeur pour moi, du moment qu’elle serait subordonnée à mon amnistie et aux services que je pourrais rendre. Je ne puis accepter et n’accepterai jamais un emploi, ni rien qui y ressemble. Par contre, ce que je demande, c’est qu’on m’alloue une pension honorable et suffisante, uniquement afin de me permettre de produire tranquillement'mes œuvres d’art, sans avoir à me préoccuper du succès Gxtén eur.

Comme je n’ai ni fortune personnelle ni subsides d’aucune sorte, je suis réduit à vivre du produit de mes opéras. Or quiconque connaît réellement la nature de mes travaux, quiconque sent ce qu’ils ont de particulier et d’original, est obligé de reconnaître que je devrais, moins que personne, etre dans la nécessité de faire de mes œuvres une marchandise et de les offrir à des établissements comme nos théâtres. Si l’on a tant soit peu le sentiment de la justice, on comprendra que je me trouve dans une situation absolument indigne de moi s’il me faut renoncer à ma liberté, si je dois ne plus tenii

compte de l’intérêt artistique de mes œuvres, si je n’ai plus le choix des théâtres, si je suis forcé non seulement de livrer mes opéras à la première direction venue, mais encore de les offrir au besoin. J’ai déjà cruellement souffert de cette espèce de servitude; mais ce qu’il y a de pire, c’est que, même en étouôant en moi tout sentiment d’honneur, mes recettes auraient un caractère précaire qui exercerait sur mes ressources pécuniaires l’influence la plus sensible et la plus inquiétante. Une fois elles sont très belles, inattendues, presque inespérées; elles amènent tout à coup la tranquillité, la sécurité et une certaine abondance; on croit que cet état de bien-être va durer toujours; mais un beau jour elles viennent à manquer, sans que rien ait pu taire prévoir ce revirement, et alors il ne reste plus que les soucis et la misère. Pour avoir une existence normale, il faut que je sois affranchi de la nécessité de compter sur ces recettes; il faut qu’on me fasse une situation où je puisse les considérer comme un supplément accidentel, comme un moyen de me procurer tel ou tel agrément en plus, comme une ressource dont je pourrais me passer sans renoncer pour cela à une existence convenable et à la sécurité du lendemain. Alors je pourrais refuser mes opéras à tel ou tel théâtre que je ne croirais pas capable de bien représenter mes œuvres, ou dont la direction me paraîtrait manquer de zèle et de conscience. Voilà dans quelles conditions je devrais être placé vis-à-vis de ce monde de l’art et du théâtre qui est tombé si bas; c’est ainsi que je trouverais un appui digne de moi, de mes efforts si profondément sérieux et de l’originalité de mes facultés créatrices; c’est ainsi que mes contemporains me fourniraient les moyens de continuer à produire des œuvres d’art. Mais je ne puis arriver à cette indépendance qu’au moyen d’une pension fixe et largement suffisante ; or cette pension ne peut m êtie accordée que par un groupe de princes allemands qui s’intéresse à moi.

Il me faudrait insister sur cette idée de groupe. En voici la îaison. si cette pension doit atteindre complètement son but et répondre à mes besoins, qui sont, je l’avoue, un peu compliqués et pas tout à fait ordinaires, il faut qu’elle s’élève

pour le moins nu chiffre de 2 à 3000 thalei. Je ne îougis pas d’indiquer une somme aussi forte : d’abord, parce que, fait comme je suis (et peut-être aussi parce que j’ai ma manière à moi de conditionner mes ouvrages), je ne puis guère m’eu tirer à moins; ensuite, parce que j’ai vu des artistes tels que Mendelssohn (bien que celui-ci eût de la fortune) recevoir des pensions de cette importance, et cela d'une seule personne.

Je te poserai donc très nettement cette question: veux-Ot prendre l’initiative? Mais en même temps je te rappellerai qu’après avoir réfléchi très mûrement, je maintiens d’une façon absolue le caractère de ma demande, tel que je te l’ai présenté. Je ne pourrais pas accepter une position à Weimar, même si elle me laissait toute la liberté imaginable, même si elle était égale à la tienne. Voici pourquoi: c’est que le traitement ne serait pas suffisant pour le but que je poursuis, au lieu d’une solution radicale, je ne trouverais donc qu’un palliatif dangereux. Encore une fois, je cherche le moyen d’assurer d’une manière définitive mon existence matérielle, je veux des ressources sûres et suffisantes pour me faciliter la production de mes œuvres futures. Je vais avoir 46 ans, je parle donc d’un avenir d’au plus dix ans, selon toute probabilité.

Si tu as tes raisons pour ne pas accéder à ma demande, et pour ne pas t’employer à la faire aboutir (vu ta situation particulière, je comprends fort bien ces raisons, et ton refus d’agir ne porterait pas la moindre atteinte à notre amitié), déclare-le-moi nettement, une fois pour toutes. Dans ce cas, dis-moi si tu me conseilles de m’adresser moi-même au grandduc de W., pour le prier de vouloir bien sonder les intentions des autres princes.

Si tu n’es pas d’avis que je fasse cette démarche, je suis décidé à demander à D. s’il veut être mon intermédiaire auprès d’un autre souverain. Si lui aussi me répond par un refus, je m’adresserai en désespoir de cause directement à ce prince. Le résultat de cette dernière tentative tranchera pour toujours la question de mes rapports avec l’Allemagne; sur ce point je suis également fixé aujourd’hui.

En tout cas, que je m’adresse à toi, à D. ou à l’un des princes en personne, j’accompagnerai ma demande d’un exposé très clair et tout à fait concluant de ma situation, de ma position vis-à-vis du monde de l’art, de mon tempérament particulier, de mes besoins personnels. En même temps j’indiquerai d’une façon précise ce que je m’engage à faire en retour de la pension qui me serait accordée. D’abord (que je puisse revenir en Allemagne ou non) je promettrai de travailler sans relâche à produire des œuvres nouvelles; puis, j’abandonnerai à titre gratuit mes ouvrages déjà faits ou à faire dans l’avenir aux théâtres des Cours qui m’auront prêté leur appui; enfin (dès que je pourrai rentrer en Allemagne) je viendrai, sur une demande spéciale, faire étudier mes opéras et en diriger l’exécution; si on le désire, j’en fer^i autant pour d’autres œuvres de valeur, dont la représentation ne pourrait que profiter à l’art et lui faire honneur.

Eh bien! mon Franz! Voilà ma première lettre de cette fatale année 1859 qui commence. C’est à toi que je l’adresse à propos d’une affaire dont l’importance est capitale au point de vue de mon avenir. Fassent le ciel et notre amitié qu’elle produise d’heureux résultats!

Réponds-moi bien vite, mais réponds-moi nettement et d’une manière catégorique, car je le répète, j’entends que ma demande reste absolument en dehors de la question de l’amnistie.

Mille tendres amitiés aux chères femmes, auxquelles j’écrirai bientôt de mon plus beau style. A toi

Très cher Franz, n’as-tu donc absolument rien à me dire ? ? Que veux-tu que je devienne à la fin, si tout le monde m’oublie ? A toi.

Venise. R.

Mon cher Franz, tu auras probablement relu encore une fois ma lettre, et trouvé à quoi se rapportait le reproche que je te faisais en plaisantant «de me répondre sur un ton beaucoup trop pathétique et trop sérieux». Bien que ma lettre ait été écrite un peu à la diable, tu auras pu voir, par certains termes très précis, que pour moi «ta réponse» signifiait la manière dont tu avais compris mon attitude vis-à-vis de D. dans la question du «Rienzi». En tout cas cette partie est restée obscure pour toi; je m’explique donc. La lettre où je te priais de retirer «Rienzi» était rédigée de manière à pouvoir être montrée à D., qui devait s’adresser à toi. Or, je croyais qu’en lisant entre les lignes tu devinerais que j’eu voulais à D. du ton revêche avec lequel il traitait la question de mes droits d’auteur et me renvoyait, pour le paiement, à une époque aussi éloignée. J’espérais que la lettre où je parlais de retirer mon opéra aurait pour effet de me faire verser la somme qui me revenait, peut-être même une somme plus forte. J’avais compté, hélas! la toucher encore avant le nouvel an; je m’en croyais d’autant plus sûr que je t’avais exposé antérieurement les difficultés de ma situation. En t’envoyant la dernière lettre de D., je voulais simplement me plaindre de cette formule pédantesque: «Vos droits d’auteur vous seront payés après la première représentation» (formule à laquelle je ne suis plus habitué de la part d’aucun théâtre), et arriver par toi, comme je le disais nettement, à obtenir au moins le paiement immédiat de ce qui me revenait. Comme ma lettre relative au retrait du «Rienzi» était rédigée de manière à pouvoir être mise sous les yeux d’un tiers, il se peut qu’elle ait été obscure et vague; mais dans ma pensée elle était une menace en l’air à l’adresse de D. et une arme pour toi: c’était une manière de rappeler D. aux convenances. Cette petite manœuvre devait avoir pour résultat de me faire envoyer sans faute avant le nouvel an les malheureux 29 louis. C’était à mes yeux ma seule recette certaine, parce qu étant sur les lieux, tu pouvais défendre mes intérêts, tandis que

partout ailleurs les envois d’argent sur lesquels je comptais étaient problématiques. C’est ainsi que j’atteignis la Saint- Sylvestre. Ma bourse était entièrement à sec; j’avais déjà mis au mont-de-piété ma montre, la tabatière du grand-duc et la bonbonnière de la princesse (les trois seuls bijoux que je possède), et de l’argent qu’on m’avait prêté là-dessus il me restait encore une trentaine de francs. En rentrant le soir de la Saint-Sylvestre dans mon logis solitaire, je trouve ta lettre. Je t’avouerai ma faiblesse: j’espérais qu’elle m’annoncerait Tenvoi prochain des 25 louis comme l’heureux résultat de notre démonstration vis-à-vis de D. Au lieu de cela je tombe, à propos de cette affaire, sur l’historique de tes rapports avec D.; comme je le vois par ta lettre, tes relations avec D. ont été pour toi une source d’amères déceptions et de cruelles expériences. Je l’avais bien pressenti, et quand j’ai vu que tu avais fait appeler D. à Weimar, je t’en ai blâmé tout bas. Aussi je comprends que ma dernière lettre t’ait trouvé dans un état d’irritation qui explique ton erreur à propos de ma menace de retirer le «Rienzi». D’autre part, tu me voyais souffrir avec toi de tout ce qu’il y a d’exaspérant dans les avanies qu’on nous fait subir ; mais tu as oublié que cette fois-ci la colère de ton pauvre diable d’ami n’était pas bien sérieuse. Aigri comme tu l’étais à la suite de blessures antérieures, tu as pris ma menace au pied de la lettre et tu as donné suite à ma demande de retirer le «Rienzi». Ainsi s’est évanouie pour moi, dans cette triste fin d’année, la secrète espérance d’un envoi d’argent sur lequel je croyais pouvoir compter. Dans d’autres circonstances j’aurais probablement passé sur cette cruelle déception sans rien dire. Mais en m’envoyant ton témoignage de sympathie pour «Tristan», ce témoignage que j’attendais, après lequel je soupirais depuis si longtemps, tu m’as fait tant de bien que j’ai été pris d’un accès de folle joie. En me disant combien mon premier acte t’avait fait plaisir, tu m’as ému jusqu’au fond de l’âme, et j’ai cru pouvoir, à ce moment-là, te demander les choses les plus extravagantes. Si j’ai bonne mémoire, voici les termes dont je me suis servi: «C’est ton

enthousiasme pour «Tristan» qui est cause de cette joie délirante». Très cher, à ce moment-là je ne pouvais pas croire à la possibilité d’un malentendu. Comme à mes yeux l’affection qui nous unit était absolument sûre, absolument impeccable, j’abordai sans hésitation un autre ordre d’idées: je te reprochai de me faire attendre mon argent et de prendre beaucoup trop au sérieux ma petite ruse ou, si tu veux, la démonstration dont D. avait été l’objet de ma part. Je tiens à te dire que le personnage m’intéresse uniquement au point de vue de l’argent que j’attends de lui. J’ajoutai ceci: tout ce qui, dans votre entourage, dans vos positions, etc., vous paraît avoir une sérieuse importance, tout cela n’existe pas pour moi, et les théâtres, ce soi-disant monde de l’art, n’ont pour moi d’autre raison d’être que l’argent qu’ils peuvent me rapporter.

Oui, Vargent\ M’en fais-tu un reproche au lieu de me plaindre? Crois-tu que je n’aimerais pas mieux une position comme la tienne , qui me permettrait de diriger l’exécution de mes propres œuvres, sans avoir à me préoccuper de la question d’argent? Ma première lettre de l’année t’aura fait voir que moi aussi, je sais envisager le côté sérieux et vraiment «pathétique», c’est-à-dire le côté douloureux pour moi.

En voilà assez! Ta lettre d’aujourd’hui m’a touché au vif, tu le comprendras bien. Pourtant je suis calme et j’ai confiance. Tu crois qu’en te reprochant de m’avoir «répondu d’une manière trop sérieuse et trop pathétique», j’ai voulu faire allusion à ton enthousiasme pour «Tristan» ; cette erreur bizarre ne tardera pas à se dissiper. Je n’ai point de doute à cet égard. Tu n’as qu’à montrer à un tiers désintéressé dans la question les dernières lettres que nous avons échangées; il finira par te convaincre, malgré toutes tes préventions, que le reproche dont il s’agit (reproche qui n’était qu’une boutade humoristique, une plaisanterie en l’air) portait d’abord sur la manière dont tu as compris ma velléité de retirer le «Rienzi», ensuite sur ce que j’attendais de D. en particulier et du nauséabond théâtre d’opéra allemand en général. Te voilà au courant de la situation qui a provoqué chez moi cet accès

de gaîté mêlée de désespoir. Je ne serai plus réduit de sitôt, j’aime à le croire, à changer mon dernier napoléon au bureau du télégraphe.

Mon ami, c’est toi que je vois souffrir maintenant, c’est toi qui as besoin de consolation, car pour tracer les lignes inouïes que tu as pu m’écrire, tu as dû être dans un terrible état d’irritation. J’ai taché de te donner une explication aussi complète que possible de l’erreur dans laquelle tu as pu tomber; puisse-t-elle t’apporter, en attendant, quelque consolation! Je n’en ai pas d’autre à t’offrir en ce moment. Si ton irritation n’avait que moi pour objet, elle disparaîtrait sans contredit devant ces éclaircissements. D'ailleurs, je t’affirme que tu ne m’as blessé en rien, car ce n’est pas moi que tes traits ont atteint; ils se sont retournés contre toimême et sont restés enfoncés dans ton propre cœur. Puisse cette parole t’en délivrer!

Pour aujourd’hui je ne te demande qu’une seule chose.

Ne réponds pas, ne réponds jamais à ma lettre du 2 janvier de cette année ! Considère-la comme nulle et non avenue. Je le sais maintenant, avec la meilleure volonté du monde tu ne pourrais pas t’identifier avec moi au point de rendre justice aux sentiments qui me l’ont dictée. Je t’en prie, n’en tiens nul compte! A ce prix je te pardonnerai le reproche que tu m’as adressé, singulier ami, mais ami cher, toujours cher!

Adieu pour aujourd’hui!

Je suis sûr de ne t’avoir pas perdu! A toi

Venise, le 7 janvier 1859. Richard Wagner.

Pour te tranquilliser, j’ajouterai que, par un heureux hasard, les envois d’argent que j’attendais depuis longtemps et sur lesquels je ne comptais presque plus, me sont parvenus tout à coup dans les premiers jours de l’année nouvelle ; on s’est exécuté notamment à Vienne. Mes trois bijoux (que le monde, dans sa bonté, me pardonne ce luxe!) que j’avais mis en gage, sont retirés; me voilà de nouveau à flot

pour quelque temps, et je ne crains pas de sitôt de nouvelles perturbations dans mon budget.

Puisse mon souvenir se réveiller en toi plus vif que jamais ! A toi

Le salut affectueux que tu m’as envoyé, très cher Richard, m’a fait oublier comme par enchantement des dissentiments qui ne devraient jamais se produire entre nous. Je t’en remercie; ayons tous deux confiance et patience!

Avant d’avoir reçu la lettre où tu me priais de garder le silence sur ta proposition, j’en avais parlé assez longuement à différentes personnes. Mais, ainsi que je devais m’y attendre, d’après d’autres entretiens sur le même sujet (dont je ne te parle jamais), il n’y a pas eu lieu, pour différentes raisons, d’y donner suite. Peut-être pourrai-je revenir à la charge plus tard et arriver à un résultat un peu plus favorable, c’est-à-dire te faire envoyer un léger subside. C’est tout ce qu’il est possible d’obtenir.

Tu comprendras sans peine combien je suis malheureux d’avoir toujours à te dire de ces choses-là.

Dans ta lettre à la princesse M. tu parles d’un changement de séjour et du besoin que tu éprouves de te fixer dans un grand centre. Si l’on persiste à te refuser la permission de revenir en Allemagne (ce que je n’aimerais pas à supposer), et si tu préfères habiter une grande ville, je te conseillerai toujours Paris comme l’endroit le plus commode, le plus pratique et même le moins cher pour toi. Je connais, il est vrai, ton antipathie pour cette ville «pleine de boue et de fumée» ; pourtant il me semble que si tu y faisais un séjour prolongé, tu t’y sentirais mieux, et par-dessus le marché nous ne serions pas trop loin l’un de l’autre, ce qui me permettrait d’aller te voir assez souvent.

As-tu d’autres nouvelles de Carlsruhe? Les journaux continuent d’annoncer qu’on y représentera «Tristan» au mois

de septembre prochain. Aussi je ne renonce pas à l’espoir de voir à ce moment-là se produire un changement favorable dans ta destinée. En tout cas j’entends que cet été ne se passe pas sans que nous nous revoyions.

Encore une fois, merci pour ton bon souvenir (le chant est d’une beauté merveilleuse). Bien cordialement A toi Weimar, le 17 février 1859. F. L.

Sous peu tu recevras de Vienne, par l’entremise de mor cousin, un petit envoi de papier de musique . . .

Toutes mes amitiés à Ch. B.

Venise, le 22 février 1859.

Très cher ami, je viens de recevoir ta lettre; comme j’attends R. et W., qui peuvent entrer à tout instant, je ne pourrai te répondre plus longuement que demain. Mais je ne veux pas aller me coucher sans te dire combien je te suis reconnaissant du bien que m’a fait ta lettre d’aujourd’hui! Je suis souvent très énervé, et alors je dois être détestable. Mais le mal disparaît, tu m’en as complètement débarrassé aujourd’hui.

Demain je t’en dirai plus long là-dessus; demain tu trouveras un pécheur faisant son meâ-culpâ.

Un mot seulement pour aujourd’hui. Je ne sais pas si j’ai bien compris tes deux lignes de post-scriptum; mais, au nom du ciel, ne m’envoie pas d’argent en ce moment, je t’en supplie. Je ne pourrais pas supporter cela. Par contre, envoie-moi ton «Idéal», envoie-moi enfin ton «Dante» . . . s’il est achevé! Voilà ce que j’attends avec impatience.

Mes garçons arrivent à l’instant. K., qui est très gentil, te fait bien remercier de ton bon souvenir. Demain, s’il plaît à Dieu, je t’en dirai davantage.

Bois béni!

A toi

Venise, le 23 février 1859.

Cher Franz, hier je t’ai adressé quelques lignes écrites à la hâte; aujourd’hui je t’envoie une vraie lettre. J’ai à t’entretenir d’une foule de choses.

Il y a peu de temps j’éprouvai le besoin impérieux de laisser parler mon cœur et de te dire quelques paroles de consolation et d’encouragement. J’avais cru deviner qu’elles t’étaient nécessaires. A mon grand effroi j’avais pu constater moi-même que tu dois avoir l’humeur terriblement noire; les nouvelles que j’ai reçues de B. m’ont confirmé que tu souffres cruellement de l’ingratitude, de la perfidie, voire même de la trahison de certains individus. J’en ai été tout abasourdi, au point que tout ce que je voulais te dire me paraissait fade et inutile. Je n’ai rien trouvé de mieux que de copier pour toi quelques fragments de mon dernier travail. Ce n’est pas la partie la plus remarquable de mon ouvrage (car l’ensemble seul peut les faire valoir); aussi je te suis d’autant plus reconnaissant d’avoir été sensible à mon intention, car si dans l’art la bonne volonté ne sert pas à grand’ chose, dans l’amitié, par contre, elle est puissante.

Peu s’en faut que je te sache gré maintenant de m’avoir envoyé en guise d’étrennes la lettre qui m’a tant bouleversé. Je crois que ce coup a été salutaire pour moi. Je sais que je me laisse trop aller à mon naturel et que je compte plus qu’il n’est permis sur la patience des autres. Aussi je méritais une leçon. Tout en restant fermement convaincu que tu m’as mal compris en ce qui touche un point essentiel (ce qui était très naturel, après tout), j’ai dû te faire l’effet d’un être abominable; l’impression produite sur toi pouvait seule m’édifier là-dessus. Car nous ne nous voyons tels que nous sommes que dans le miroir qui reflète fidèlement notre image; c’est ainsi que la vivacité de ton ressentiment m’a donné la mesure de ma laideur morale. Cependant chez moi ces furieux accès d’humeur devraient à la longue faire place au calme. Comme je soupire après le calme permanent, que je prise

si haut et qui est à mes yeux la plus belle parure de l’homme ! Il me semble que je suis arrivé en ce moment à la dernière phase de mon existence; j’aspire de toutes mes forces à gagner ce calme nécessaire. Si je sais qu’il ne peut venir finalement que de notre intérieur, il faudra que nos rapports avec le monde extérieur prennent le caractère de l’apathie, si de ce côté-là rien ne vient coopérer à notre équilibre moral. Qui vivra verra!

Je suis en train d’essayer de tous les moyens pour arriver à être fixé sur mon sort. Mes sentiments intimes, tu les connais par ma lettre à M. Au dehors je suis en train de faire, avec la réflexion voulue, je crois, toutes les démarches nécessaires pour faire régler bientôt d’une manière définitive ma situation future vis-à-vis de l’Allemagne. On m’a écrit de Dresde que le roi ne reviendrait jamais sur la décision qu’il a prise: il se réserve le droit de faire grâce à ceux-là seulement qui auront passé par l’enquête et par le jugement des tribunaux. On m’a donc conseillé de me soumettre à cette condition. Après avoir mûrement réfléchi, après avoir pesé toutes les chances, j’ai décidé que jamais je n’accepterais cette condition. Toutefois, pour épuiser tous les moyens, même les moyens extrêmes, j’ai écrit ces jours derniers au ministre de la justice, pour le prier d’examiner une dernière fois la question avec le roi. Cet expédient m’a été suggéré ici même par un incident survenu depuis peu. Il faut que je te donne, à toi ainsi qu’au grand-duc, la satisfaction d’apprendre que sur la demande du gouvernement saxon je devais être expulsé incessamment de Venise. On me conseilla de me soumettre purement et simplement, mais en adressant au gouverneur général un certificat de médecin, avec prière de me laisser séjourner encore quelques mois ici pour des raisons de santé impérieuses. Ce moyen a réussi tout de suite, et je puis rester. Or, si je refuse de me laisser interroger et peut-être même incarcérer pendant quelques mois en Saxe, j’expliquerai également, vis-à-vis du gouvernement saxon, ce refus par l’état de ma santé; au bout du compte je n’aurai qu’à exagérer un peu dans ce sens pour maintenir entière

la raison principale de ce refus. Du reste, je me soumets en toute humilité aux décisions prises; je reconnais franchement ma culpabilité et la justice des mesures dont j’ai été l’objet; je fais simplement prier S. M. d’avoir égard, à titre exceptionnel, à ma santé, devenue si délicate que mon médecin m’a formellement dissuadé de m’exposer aux risques d’une pareille épreuve, et de daigner me dispenser de subir toutes les conditions auxquelles elle subordonne ma grâce. Je crois avoir employé l’unique moyen d’arriver directement à mon but, c’est-à-dire à une certitude. Si le roi refuse de faire droit à ma demande, il est évident que de ce côté-là je n’aurai plus jamais rien à espérer. Mais meme dans ce cas je suis résolu à faire une tentative suprême. Je m’adresserai alors directement au grand-duc de Bade: je commencerai par lui exposer fidèlement ce qui a été fait jusqu’ici; ensuite je lui demanderai la permission d’envoyer à l’empereur d’Autriche, au prince de Prusse, au grand-duc de Weimar, au duc de Cobourg et peut-être encore à un autre prince bien disposé pour moi une demande tendant à me faire accorder exceptionnellement le droit de séjourner dans leurs États respectifs. Ils s’entendraient entre eux sur la suite à donner à ma requête, ou bien ils en feraient l’objet d’une discussion à la Diète germanique. Je baserais ma supplique sur un seul fait, qui n’impliquerait nullement une accusation contre le roi de Saxe. Ce fait, le voici: comme j’ai à compter sérieusement avec ma santé, qui est très sujette à caution, et que je me trouve dans un état d’irritabilité extraordinaire, il me serait impossible de courir les chances d’une enquête judiciaire à Dresde. D’ailleurs, je reconnais parfaitement la légalité de cette enquête, au point que moi-même je ne demanderais pas au roi de modifier à cause de moi la décision qu’il a prise. Pour me conserver malgré cela à l’art allemand, les princes dont j’aurais sollicité l’appui pourraient s’entendre, après s’être mis préalablement d’accord avec la Saxe, pour suspendre exceptionnellement le traité d’extradition en ce qui me concerne. Entrerai-je résolument dans cette voie? Cela dépendra de l’approbation de mon projet par le grand-duc de Bade. Je

n’ose pas dire que je compte sur le succès; mais je saurai toujours à quoi m’en tenir, ce qui est l'essentiel pour moi. Pour arriver à cette certitude il faut que j’aille de l’avant, car d’elle dépend toute mon existence future. Avant de te dire à quelle autre démarche je songe pour atteindre le même but, je veux répondre à la question que tu me poses à propos de Carlsruhe.

D. m’a écrit que si j’avais fini «Tristan» en temps utile, le 6 septembre, c’est-à-dire le jour de la fête du grand-duc, était tout indiqué pour la représentation. Le grand-duc, me dit-il, compte positivement me voir assister en personne à cette «première». Il y a quelques jours seulement que je sais mieux à quoi m’en tenir sur ce point, dont j’avais toujours du faire une condition essentielle, comme de raison. Le grand-duc a l’intention de prendre sur lui de me faire venir tout bonnement à Carlsruhe pour tout le temps nécessaire; on n’en soufflera mot avant l’événement, et ma présence ne sera plus qu’un fait accompli, dont le grand-duc se réserve d’assumer personnellement la responsabilité. Je trouve cela très princier, et ce jeune souverain a ma confiance. Mais il faut que je lui facilite la tâche et que je me défende de l’intention qu’on me prête de faire le voyage de Carlsruhe. Tu m’obligerais donc beaucoup, très cher Franz, si tu m’appuyais un peu ostensiblement dans ce sens et si tu faisais mettre dans les journaux des entrefilets qui démentiraient ce bruit déjà trop répandu malheureusement. Tu dirais que jusqu’ici il n’y a encore rien d’arrêté, qu’il ne saurait être nullement question de ma présence personnelle à la représentation qui doit avoir lieu à Carlsruhe, vu que pour le moment je n’ai pas encore la moindre chance d’être amnistié.

En ce qui concerne tes récentes négociations, j’ai à te gronder amicalement d’avoir de tout temps poussé la délicatesse trop loin en me taisant les motifs des refus qu’on t’a opposés. Même aujourd’hui tu 11 e m’indiques pas nettement ces motifs; je ne m’explique tes réticences que par la crainte de me blesser en me les faisant connaître. Mais songe donc qu’il vaudrait mieux pour moi voir parfaitement clair; cela

dissiperait toutes les illusions qui, dans cet état d’incertitude, deviennent un besoin pour moi, et supprimerait dans nos relations un sujet de discussions irritantes.

J’avais engagé des pourparlers avec les Hærtel au sujet de la publication des partitions, etc. des «Nibelungen», qu’il y aurait lieu de préparer dès maintenant; toutes ces négociations n’ont abouti à rien. Tout ce que je puis obtenir d’eux, c’est la gravure immédiate (en supposant que je puisse leur garantir une première représentation); ils auraient, non pas a me payer des droits d’auteur, mais seulement à partager avec moi le bénéfice réalisé sur l’édition. Il m’est difficile d’accepter cette dernière proposition, cela va sans dire. C’est une question d’avenir que ce bénéfice, qui peut grossir avec les années, et qui n’atteindra probablement son maximum qu’après ma mort. Il ne pourra être réalisé que sur le tard; ce serait donc folie de me préoccuper de cette période future de mon existence, dans ce moment-ci où j'ai si impérieusement besoin de secours et de tranquillité. Quant à des héritiers, je n’en ai point.

Tu me conseilles de me fixer à Paris dans le cas où l’Allemagne me resterait fermée. Je suis décidé à le faire; nous sommes donc entièrement d’accord. La chère «enfant» t’aura dit quelles sont mes aspirations pour l’avenir. Je ne puis plus supporter cette inaction qui me laisse étranger au monde extérieur; ma santé s’use dans cette existence végétative, dans cette absence de contact avec le dehors. Paris est donc pour moi la résidence indiquée par le destin. Tu as raison de dire qu’avec le temps je m’habituerai à y vivre. Si je n’y fais pas de projets d’avenir, du moins j’y trouverai de temps à autre un bel orchestre, ce dont j’ai été privé si longtemps. Cependant, abstraction faite de la possibilité de faire représenter mes œuvres sur des théâtres français, je pourrais trouver le moyen de m’y faire jouer moi-même mes œuvres; il ne s’agirait que d’une entreprise un peu habilement conçue, de la création d’un théâtre allemand. Il va sans dire que cette idée est encore très vague dans mon esprit. Mais je ne pourrais plus me résigner à recommencer

à Paris et à imposer à ma femme mie vie de privations. Il me faudrait y trouver un peu de confort, une certaine liberté dans mes mouvements; sinon, ce changement serait inacceptable pour moi. Je laisserai peut-être à Zurich mes meubles, etc. ; on m’y gardera ma gentille petite maison; plus tard je pourrai, je l’espère, revenir l’habiter en été, ce qui me fera toujours une agréable diversion.

Tu me fais entrevoir de fréquentes visites à Paris quand j’y demeurerai: voilà le véritable rayon de soleil qui éclaire le tableau de mon avenir.

Crois-moi, mou cher Franz, quand je pèse tous les avantages que me promet l’amnistie qu’on travaille à obtenir pour moi, il n’en est qu’un qui vaille un sacrifice réel: c’est celui de pouvoir être souvent et longtemps avec toi . Songes-y bien, à part cela qu’est-ce qui pourrait sérieusement m’attirer? La plupart du temps je m’abstiendrais d’assister aux représentations de mes opéras; çà et là, dans des cas exceptionnels, je prendrais part aux premières représentations de mes œuvres; voilà ce qui serait désirable pour moi. Sortirai-je de là fortifié, réconforté? J’en doute. Ou bien ne me resterait-il que le chagrin, la colère, la fatigue du surmenage? Je le croirais volontiers. Et il n’est pas de succès extérieur, pas d’applaudissements qui pourraient faire compensation. J’ai toujours été très impressionnable; mais je suis arrivé aujourd’hui à un état d’incroyable surexcitabilité: j’ai horreur du contact de ce monde de cabotins, de chanteurs, de directeurs, etc.; c est au point que je bénirais presque le sort qui me permettrait de rester pour toujours loin d’un pareil milieu. Mais nous deux, nous avons besoin de nous voir et d’être réellement l’un à l’autre; nous sommes à nous-mêmes notre seul réconfort, celui que le monde ne peut nous donner. Songe combien nous avons souffert de cette perpétuelle séparation. Notre amitié est consolante en ce qu’elle dure déjà depuis de si longues années; mais combien sont rares les semaines où nous avons pu vivre ensemble, la main dans la main! J’ai besoin de me retremper souvent dans cette source où mon âme puise la force, les sentiments élevés et les nobles

Wagner et Liszt, Correspondance. 11.

aspirations’, ce besoin est devenu si vif et si fort que c est pour moi la plus dure privation de m’y abreuver si rarement. Si tu me promets qu’à Paris je retrouverai ce bonheur, tu peux considérer ma résolution d’y aller comme bien arrêtée.

Et maintenant, cher ami, parle-moi un peu plus longuement de toi. C’est toujours par des tiers, quelquefois même par les journaux que j’apprends tes mille ennuis. Cela n’est pas bien; tu es dans ton tort, même quand tu m’en touches quelques mots. On dirait que tu crains de me parler avec abandon. Il faut que je voie le mal de plus près, pour savoir où porter ma main, qui voudrait tant se poser affectueusement sur toi. Tu es trop grand, trop noble, trop beau pour notre Allemagne aux idées provinciales, tu as au milieu des gens la figure d’un dieu dont ils ne sont pas habitués et disposés à soutenir l’éclat; cela est tout naturel, quand même tu es la première révélation de ce genre, car jamais avant toi l’Allemagne n’avait vu apparaître un pareil foyer de lumière et de chaleur. Jusqu’à quel point la triste attitude de ton entourage touche-t-elle ton cœur et te remplit-elle de colère et d’amertume? Voilà ce que je voudrais bien savoir, moi qui suis devenu insensible à ces sortes de blessures, au point d avoir souvent de la peine à trouver l’endroit atteint. Quand je songe aux biens dont la fortune t’a comblé, à ton front déjà ceint des couronnes de la vie et de l’éternité, quand je te vois dans ton intérieur, entouré d*affections aussi tendres qu’élevées, ignorant les graves soucis de l’existence matérielle, quand je considère enfin que par ta personne et par ton art toujours prêt tu répands le charme et le bonheur autour de toi, j’ai de la peine à deviner où tu souffres. Et pourtant tu souffres; tu souffres profondément, je le sens. Ne sois pas fier, écris-moi bientôt et longuement; laisse courir ta plume comme je le fais trop souvent, hélas! au risque de t ennuyer. Aussi je m’arrête pour ne pas commencer une quatrième feuille; je n’écrirai plus qu’un mot en marge pour te dire encore combien je te suis reconnaissant de ton affection et que je serai toujours Ton tendre et fidèle ami

Richard W.

Milan, le 25 mars 1859.

Mon Franz, me voilà en route sans t’avoir dit un mot de mon voyage! Je n’en peux plus, car je reviens de la Brcra, de la Ccna, du dôme, etc.; mais je ne me coucherai pas sans t’avoir donné signe de vie.

Pour ne pas m’interrompre dans la composition de mon troisième acte, il m’a fallu me résoudre à le commencer là où je pourrai le finir. J’ai fixé mon choix, sur Lucerne. Tu sais combien j'aime le Lac des Quatre-Cantons : le Rigi, le Pilate, etc., sont devenus pour moi et pour mon sang le remède nécessaire. J’y serai tout à fait seul; en ce momentci je trouverai sans peine à me loger dans les meilleures conditions du monde; aussi je compte y travailler à merveille. Mon Érard est déjà parti en avant.

Ma santé me donne toujours beaucoup de tablature; quant au reste, cela ne va pas trop mal. Seulement j’ai encore un compte à régler avec ton aimable cousin de Vienne, qui est si peu dévoué à tes intérêts. Je t’en parlerai la prochaine fois.

Certainement j’aurais eu de tes nouvelles depuis longtemps, si dans ma dernière lettre je ne m’étais pas avisé de te servir encore une fois un plat de ma façon! Comme j’aurais été content si tu m’avais donné signe de vie, meme sans dire un mot de la question que je rappelle ici!

D'un jour à l’autre j’espérais recevoir quelques lignes de toi; mais mon attente a été déçue. Voilà pourquoi j’ai négligé de t’informer que j’avais résolu de changer de résidence.

Mais dès que j’aurai retrouvé le calme, je t’écrirai môme sans attendre que tu m’y invites mieux et plus longtemps; ceci n’est qu’un acompte ! Mille tendresses ! A toi

(Lucerne, poste restante.) R. W.

Je t’envoie mon salut le plus cordial sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, mon grand, mon plus cher ami! Que «Tristan» ait le plaisir de jouir encore de l’air fortifiant des Alpes avant de s’en aller pour toujours briller au loin!

Dans Je voisinage (à Carlsruhe) on craint qu’il n’arrive pas à l’époque fixée. C’est ce que m’a dit récemment D. (que j’ai vu à Iéna et ici). Tour la première représentation on hésite entre septembre et décembre, c’est-à-dire entre la fête du grand-duc et celle de la grande-duchesse; j’ai annoncé ma visite à tout hasard, comme celle d’un hôte inévitable .

Le «plat de ta façon», comme tu dis, n’était, pas particulièrement succulent. La prochaine fois que nous nous reverrons, je t’en dirai plus long, malheureusement sans abonder dans ton sens. Néanmoins j’espère pouvoir te proposer un autre arrangement (si nous voulons l’appeler ainsi), qui te conviendra, j en suis sûr. Mais il faut d’abord que le «Tristan» soit achevé, gravé et joué; puis, sans perdre de temps, nous aborderons sérieusement l’affaire des «Nibelungen», et nous la réglerons à ta satisfaction.

La semaine prochaine la princesse ira avec sa fille à Munich (Kaulbach fait le portrait de la princesse M.). Je resterai ici jusqu’à la semaine de Pâques; ensuite je me bornerai à faire une visite au prince de Ilohenzollern à Lœwenberg (Silésie). Du milieu de mai jusqu’au commencement de juin je planterai ma tente à Leipzig. Là j’en verrai de toutes les couleurs!

Puis, pour la Pentecôte on annonce ici de grandes fêtes en l’honneur de Schiller. Auront-elles lieu? Cela est très problématique; mais en tout cas il faut que je tienne prête la musique pour la pièce de circonstance de llolm («Il y a cent ans»), et j’ai un assez bon coup de collier à donner pour cela.

Heureusement je mai pas du tout à m occuper de ma santé;

quant à la 'patience , elle ne me manque pas non plus. Eh bien! le reste n’a qu’à venir, et il viendra!

Adieu! Courage et persévérance, voilà ce que te souhaite Ton

Weimar, le 6 avril 1859. F. L.

Lucerne, le 19 avril 1859.

Dis-moi, très cher Franz, de quelle humeur serais-tu à ma place? Je t’ai prié à plusieurs reprises de m’envoyer tes œuvres nouvelles. L’Idéal a paru depuis longtemps; mais tu ne m’en as pas dit un mot. Et maintenant je lis cette annonce de libraire: «Vient de paraître le Dante»! Que dirais-tu s’il t’en arrivait autant? Ou bien persisteraistu par hasard dans l’opinion si étrangement fausse que tu as eue un moment sur mon compte? Mais non, cela est impossible!

Le temps est mauvais, je suis absolument seul et je n’arrive que rarement à me mettre en train pour mon travail. C’est ainsi que je me traîne à travers le brouillard et mes tristes pensées.

Vite des nouvelles! vite tes œuvres! A toi

Dédicace de la Symphonie de Dante.

De meme que Virgile a guidé Dante, de meme tu m’as guidé à travers les régions mystérieuses de ces mondes de la musique si pleins de vie.

Je te crie du fond du cœur:

« Tu se’ il mio maestro , e'I mio autore /»

et je te dédie cette œuvre; reçois cet hommage d’un ami dont l’affection ne se démentira jamais A toi

Weimar, Pâques, 1859. F. L.

Lucerne, le 3 mai 1859.

A dire vrai, j’aimerais mieux remettre cette lettre à un autre jour, très cher Franz, car je ne suis pas d’humeur à écrire aujourd’hui, meme à toi. Mais comme il n’y a pas à songer au travail, je veux essayer du moins de secouer ma torpeur, sans savoir au juste ce que sortira de cet eftort. Si tu venais tout à coup me surprendre dans ma solitude, ce serait peut-être le seul moyen de me rendre possible mon retour à la vie active. Mais tu parais avoir déjà disposé de ton été: Lœwenberg et Leipzig ont eu la part du lion ; quant à l’autre L (Lucerne), il a été totalement oublié. Me voilà confiné dans ce malheureux Lucerne; tout bien considéré, c’est le seul séjour qui soit possible pour moi en ce moment. Non, ce n’est pas une existence que la mienne, tu le sais ou tu peux te le figurer; mon seul remède, ce serait l’art; je devrais m’y jeter jusqu’à m’y noyer, jusqu’à en oublier le monde. Mais l’art, je l’ai encore moins que la vie; il me manque depuis un temps assez long, que je pourrai bientôt compter par lustres! A part les domestiques, je ne vois personne, je ne parle à personne. Tu t’imagineras sans peine quelle doit être mon bonheur. Ah! mes enfants! mes enfants! J’ai peur qu’on ne m’abandonne trop longtemps et qu’un beau jour vous n’ayez à vous écrier vous aussi, en parlant de moi: «Il est trop tard!« On vient me dire: «Achève ton «Tristan», puis nous verrons!» C’est très bien; mais si je ne finissais pas le «Tristan», parce qu’il me serait impossible de le finir! Je n en peux plus, il me semble que je vais succomber avant d’atteindre le but(?). Du moins je regarde tous les jours mon livre et je suis plein de bonne volonté; mais j’ai toujours la tête lourde, mon cœur reste vide, et je passe les heures l’œil perdu dans cette éternelle brume, dans ces nuages impénétrables qui, depuis mon arrivée ici, nvôtent même la perspective de quelques excursions qui me rafraîchiraient et me fouetteraient un peu le sang. Dans ces conditions on vient' me dire: Allons, tu nas qu a

travailler, et tout s’arrangera! C’est parfait; mais je suis un pauvre diable qui n’a pas de routine du tout, et quand cela ne va pas tout seul, je ne puis rien faire. Et avec cela pas d’autre issue. Tout est barré, je suis dans une impasse! Le travail, me dit-on, est ma seule ressource; mais qu’estce qui me rendra le travail possible? Évidemment je n’ai pas assez de ce que tu as en trop!

Ali! comme je suis plein d’enthousiasme pour la confédération germanique de la nation allemande! Pour Dieu, que Louis-Napoléon n aille pas porter une mains criminelle sur cette chère Confédération; je serais trop malheureux si l’on y changeait quelque chose! Du reste, je suis curieux de voir ce qu’il en sera de cette émigration à Paris que j’ai en tête. C’est pourtant terriblement antipatriotique de vouloir s’arranger une existence agréable au cœur même du pays de l’ennemi de la nation germanique. Ces bons Allemands devraient, en vérité, faire quelque chose pour épargner cette horrible épreuve au plus germanique de tous leurs compositeurs d’opéras germaniques. Du reste, à Paris je pourrai très gentiment voir mes ressources coupées du côté de l’Allemagne; et pourtant à Paris je serai à même de solliciter en très haut lieu le droit de m’établir à demeure en France, car mon séjour en Suisse tire à sa lin. L’Allemagne veut donc me jeter de force dans les bras de son ennemi! Soit! j’accepte la situation!! Mais il se peut aussi qu’en automne j’aille en Amérique pour y passer six mois; on me fait là-bas des offres que décemment je ne puis pas dédaigner, étant donné 1 intérêt. que me porte la Confédération germanique. Cela pourrait bien se décider prochainement. Ce qui me fait un peu hésiter, c’est que cela dérangerait mon projet de représenter le «Tristan» à Carlsruhe, et m’amènerait à renoncer pour le moment à cette idée et probablement à ne la reprendre jamais. J’en suis au dernier acte, et cet enfant conyu dans la douleur est acculé au «fo bc or not to ôe»; il suffirait d’une légère pression sur un ressort quelconque, du plus vulgaire accident produit par ce hasard qui se joue de moi si cruellement, pour tuer cet enfant au moment où il va naître.

Tout chez moi peut changer en un clin d’œil; il est possible que la machine continue de marcher, mais il se peut aussi quelle s’arrête complètement. Car, mon Franz, cela va mal!

Depuis longtemps je suis sans nouvelles de mes amis; probablement ils me croient tous au comble du bonheur; ils se figurent que dans ma chère Suisse, dans ma charmante solitude, le plaisir de composer me fait oublier tout l’univers. Je ne m'étonne pas de cette illusion. Mais s’ils savaient qu’à toi-même j’ai dû mettre le pistolet sur la gorge pour obtenir le «Dante» que tu me dédiais, ils auraient un point d’appui pour tirer de là d’autres conclusions. Qu’en penses-tu? Me voilà amené à parler du «Dante», moi qui ne voulais pas en dire un mot aujourd’hui, car je l’aime trop pour le mêler à mes jérémiades. Je veux te dire pourtant qu’il faudra garder gentiment pour nous deux la dédicace que tu as écrite sur l’exemplaire de la symphonie; moi, du moins, je n’en dirai mot à personne. Positivement tu m’as fait rougir, crois-le bien.

Je ne saurais trop te dire combien je me sens piètre musicien ; la main sur la conscience, je me tiens pour un vrai ignorant. Tu n’aurais qu’à me voir parfois quand je suis là à me dire: «Il faudra tout de même que cela marche, puis, quand je me mets au piano et que je massacre quelques airs pour abandonner bientôt la partie comme un imbécile. Quel découragement alors! Comme je reconnais bien qu’en musique je ne suis qu’un bousilleur! Et j’accepterais cet éloge d’un homme comme toi, chez qui l’harmonie jaillit par tous les pores, avec l’abondance des sources, des torrents, des cataractes. J’ai bien de la peine à ne pas croire à quelque sanglante ironie; il me faut le souvenir de toute l’amitié que tu me portes pour me dire qu’au bout du compte tu n’as pas voulu te moquer de moi. Très cher, tout cela est singulier, et tu peux m’en croire si je te dis que ma valeur est bien mince. J en suis à me figurer que Reissiger m’a donné nn coup de main pour le «Tannhæuser» et le «Lohengrin». Tu m’as positivement aidé dans mes travaux plus récents; maintenant que tu * m’abandonnes, je suis incapable de rien produire.

Seulement un mot encore sur «Dante»: ce qui m’a fait surtout plaisir, c’est que je l’avais si bien gardé dans ma mémoire depuis que tu me l’as fait connaître. En l’étudiant de plus près, je constate que pas un trait remarquable de ton poème ne m’avait échappé; il me semble même que les plus fines nuances et les moindres détails me sont restés présents. Je pourrais en faire un mérite à ma réceptivité ; mais cela fait simplement l’éloge de la grandeur et de l’originalité de ton œuvre.

Au demeurant, si tu veux que je touche cette question, je vais exactement comme à l’époque où j’ai écrit à M. ma lettre sur toi. En ce qui concerne cette lettre, j’ai fait récomment une découverte. Ch. R. ne l’avait pas encore lue; ix Venise je la trouvai heureusement parmi mes papiers et je la lui donnai. Après en avoir pris connaissance, il vint me dire qu’il avait entendu parler de cette lettre par des personnes que te touchent d’assez près, que je m’y étais exprimé sur ton compte d’une manière évasive, paraît-il, et que je m’étais appliqué à rester dans le vague. Lui-même avait été peiné en apprenant ces détails; par contre, après avoir lu la lettre, il a été ravi d’avoir compris l’importance énorme que je t’y attribuais. Étonné qu’on pût prêter un sens fâcheux à mes paroles, je relus aussitôt ce que j’avais écrit, et ne pus que faire chorus avec Ch. en m’associant à ses sorties contre la sottise, la légèreté, la platitude incroyables des gens qui avaient pu méconnaître l’importance de cette lettre. Mais je me suis bien juré de ne plus jamais faire publier un mot . Ce que nous sommes l’un pour l’autre, nous le savons, et à l’occasion nous nous l’affirmons de nouveau pour nous donner de la force et pour nous réconforter; quant à ce que nous sommes pour le monde, je rn’en ... !

Tout cela est par trop incroyable!

Ali! mon Dieu! je n’arrive pas dans cette lettre à sortir des banalités que me fait dire l’humeur où je suis; c’est pourquoi je laisserai de côté pour aujourd’hui toutes le 3 questions plus élevées! Notamment je ne te parlerai pas de l’«Idéal». Si tu veux me retrouver plus raisonnable, il faut que tu viennes chez moi

et que tu me joues tout ce que tu as composé, entre autres le chœur des Croisés (il est splendide!!); alors tu sauras, toi du moins, ce que je vaux!

En ce moment je dépense pour ma femme toute la bonne humeur que je peux trouver en moi. Je la soigne, je la dorlote comme à l’époque de notre lune de miel. Mais aussi j’ai la satisfaction de la savoir en bonne voie; son vilain mal diminue à vue d’œil, elle se remet, elle ira, je l’espère, jusqu’à devenir raisonnable sur ses vieux jours. Aussi lui ai-je écrit dernièrement alors que je venais de recevoir ton «Dante», que nous avions passé par ïenfer et que, si le purgatoire lui faisait du bien, nous finirions sans doute par trouver encore Tin petit coin de paradis . Tout cela est magnifique! Tu vas saluer de ma part le prince de Lœwenberg, si c’est bien ainsi qu’il se nomme; tu lui diras que si la Confédération germanique ne se hâte pas de me rappeler, j’irai à Paris pour trahir l’Allemagne selon les règles!

Que Dieu te garde! Tu me pardonneras, je l’espère, cette lettre insensée! Eternellement à toi

Quelle affreuse tempête que ta lettre, très cher Richard! On dirait l’ouragan qui se déchaîne, mugit et renverse tout! Cette explosion de désespoir ferme l’oreille à tout autre son! Où trouver des paroles d’apaisement? Mais à quoi bon en chercher? Ce ne seraient que des mots!

Et pourtant ma confiance en toi reste inébranlable! Le dilemme de Hamlet ne peut s’appliquer à toi, car tu es et tu ne peux pas t’empêcher d’être. Même l’injustice que tu commets follement envers toi-même quand tu t’accuses d’être «un musicien pitoyable et un bousilleur»(!ü), est une marque de ta grandeur. Pascal a dit dans le même sens: «La vraie éloquence se moque de l’éloquence». Cette grandeur, il est vrai, te donne peu de consolation et de bonheur. Mais le bonheur

est un mythe, dans le sens étroit et monotone qu’on prête si sottement à ce mot. Il n’y a que les privations et le renoncement qui nous soutiennent sur cette terre. Résignons-nous ii porter ensemble notre croix au nom du Christ, «de ce Dieu dont on s’approche sans orgueil, et devant lequel on se courbe sans désespoir», et ne me condamne pas au rôle d’un franciscain prêchant dans le désert!

Franchement, ton projet d’aller en Amérique ne me dit rien qui vaille; tu pourrais bien te sentir encore plus dépaysé à New-York qu’à Londres. Malgré cela, donne-moi quelques détails sur les propositions qu’on te fait là-bas; tu n’aurais pas à craindre pour cela de révolutionner la Confédération germauique! Comme je te l’ai déjà dit, c’est toujours sur Carlsruhe que tu peux compter le plus sérieusement; je suis convaincu que le grand-duc de Bade, qui te veut beaucoup de bien, ne manquera pas de te donner une preuve effective de sa bienveillance. Du reste, D. s’attend à ne donner le «Tristan» qu’en décembre, le jour de la fête de la grande-duchesse. Tu n’as donc pas besoin de mettre tant de diligence à terminer ton ouvrage.

En tout cas je viendrai te voir avant cette époque, soit à Lucerne, soit ailleurs, où tu voudras que nous nous rencontrions; je te jouerai une masse de choses de ma composition, si, comme tu me le dis, cela te fait plaisir. Si mes travaux me donnaient le droit de bien te faire comprendre quel immense musicien tu es et seras toujours, et s’ils pouvaient devenir un nouveau stimulant pour ton activité, ce serait à mes yeux ma plus belle récompense.

Malgré les complications qu’entraîne la guerre, le congrès des musiciens aura lieu à l’époque fixée primitivement, c’està-dire au commencement de juin; à cet effet il faudra que j’aille m’installer à Leipzig dès la semaine prochaine.

Ne te moque pas de moi parce que je m’intéresse toujours a ces sortes de choses; elles ne sont pas sans influence sur tes « tantièmes », et c’est à ce point de vue que je fais appel à ta tolérance.

Puisses-tu avoir bientôt un plus beau temps sur les bords de

ton lac, et puisse un génie moins farouche entourer ton âme de lumière! Bien cordialement à toi

Weimar, le 14 mai 1859. F. Liszt.

Je t’ai déjà dit combien ta lettre à M. sur les «Poèmes symphoniques» m’a touché , combien elle m’a rendu heureux; quant aux commentaires ineptes, vulgaires ou méchants qu’elle a suscités, il ne faut pas en tenir compte.

Lucerne, le 15 mai 1859.

Très cher Franz, je viens d’avoir la visite du trombone Thiele, de Berne. Il me dit qu’il est allé te voir il y a peu de temps à Weimar, mais qu’à ce moment il ne savait pas encore que l’emploi de trombone serait vacant au théâtre de cette ville. Il me prie de le recommander à ta bienveillance, vu qu’en sa qualité de Weimarien il tient beaucoup à obtenir cette place. Je suis vraiment très heureux de pouvoir te recommander très franchement Thiele, non seulement à cause du sujet lui-même, mais encore dans l’intérêt de ton orchestre. Il a été des fameux concerts que j’ai donnés à Zurich au mois de mai 1853, et j’en ai été, je puis le dire, tout à fait enthousiasmé. Il avait à côté de lui deux trombones très faibles, et cependant le gaillard savait les entraîner par son énergie, si bien qu’à ce passage

on croyait entendre toute une armée de trombones. Bref, Thiele est tout à fait remarquable, et partout en Suisse il est connu comme le phénix des trombones. Aussi je te féliciterai réellement de cette acquisition!

Ainsi, ne le laisse pas échapper!

Adieu, très cher! Tu sauras comment je vais d’ailleurs, quand je t’aurai dit qu’eu mon âme et conscience j’ai dû écrire

il y a quelques jours à Devrient de ne compter ni sur «Tristan» ni sur moi. Cela devait finir comme cela; pour le moment tout est dit!

Bonne chance pour les fêtes de Leipzig!

Adieu. Reçois les meilleures amitiés de Ton

Richard W.

21 mai 59.

Très cher, envoie-moi donc Tausig, J’apprends qu’il est libre. Ma femme m’écrit même qu’il a eu envie de venir chez moi.

A part cela je ne puis encore t’écrire rien de raisonnable aujourd’hui. Je suis dans un état bien misérable. Bientôt je t’en dirai davantage!

Mille sincères remercîments pour ta lettre! A toi

Très cher Richard, mon excellent ami Félix Dræseke va venir te voir. Fais-lui bon accueil comme à l’un des nôtres , et révèle-lui ton trésor des « Nibelungen »; par son cœur et par son âme il est digne de le contempler.

J’espère pouvoir venir te voir à la fin d’août. Fais-moi savoir où je te trouverai à ce moment-là! A toi

Weimar, le 19 juillet 1859. F. L.

Dépêche télégraphique.

Weimar, 9 août.

Richard Wagner , Lucerne, Schweizerhof.

Je te félicite de tout mon cœur de l’achèvement du «Tristan».

Ton ami pour la vie

Lucerne, le 19 août 1859.

Très cher Franz, je voudrais bien remercier la princesse M. de sa dernière lettre et lui envoyer mes cordiales félicitations au sujet de son prochain mariage. Mais je suis malade: j’ai pris un refroidissement et je suis tout abruti par la fièvre. Mais comme je voulais remplir ce devoir et te donner en même temps de mes nouvelles, je te prierai de transmettre à notre aimable enfant l’expression de ma sympathie; tu seras, je n’en doute pas, un éloquent interprète de mes sentiments.

Grâce à cette résolution, j’arrive à m’oublier assez moimême et mon triste état de santé pour te dire ceci: tout en souffrant de devoir renoncer à l’espoir de ta visite, qui m’aurait fait tant de bien en ce moment, je m’empresse de reconnaître que tu m’aurais fait un trop grand sacrifice; par contre, j’éprouve quelque joie et quelque fierté à mettre aux pieds de l’heureuse fiancée le sacrifice de mes espérances personnelles.

Il ne m’est pas possible de te dire ce que je deviendrai. Où irai-je? Je n’en sais rien encore. Je désirerais aller habiter Paris pour y vivre, d’ailleurs, tout à fait retiré. Mais le ministre plénipotentiaire de France refuse de viser mon passeport. Sur les représentations que je lui ai faites, il a écrit à Paris; mais depuis quinze jours il n’est pas encore venu de réponse. On me tient probablement pour un conspirateur enragé; à voir la manière dont l’Allemagne me traite, il est certain qu’on n’aurait pas tort.

Je suis donc ici, dans une petite chambre, à attendre que mon sort se décide. Je n’éprouve pas un bien vif désir d’aller habiter Paris, et je ne me sens attiré par aucune autre ville accessible pour moi.

Dræseke est encore chez moi. 8a visite me fait plaisir. Mais bientôt il s’en ira, lui aussi.

Pardonne-moi de m’arrêter: déjà je commence à ruisseler, par suite de l’effort que m’ont coûté ces quelques lignes.

Garde-moi ton affection et fais mille amitiés aux habitants de l’Altenburg de la part de Ton

Tristan a accueilli tes félicitations avec un bonheur extrême.

Très cher, ta lettre d’aujourd’hui me fait trouver notre séparation encore plus pénible. Tout en étant un gardemalade plus que médiocre, je suis sûr que je te soignerais bien; j’essaierais de te distraire et d’alléger pour toi le poids des heures. Ab! nous sommes tous de pauvres créatures, et le petit nombre de ceux qui ont, comme toi, pénétré les secrets les plus profonds de l’existence, sont les plus misérables de tous. Schopenhauer, ce vieux barbet qui grogne toujours, a raison de dire qu’il est vraiment ridicule do nous traiter de «monsieur» ou de «citoyen». Compagnons de misère et de souffrance ou compagnons d’infortune ou pis encore, voilà ce que nous sommes tutti quanti ; nous avons beau faire, nous n’y pouvons mais. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que nous le savons tous fort bien et que nous nous entêtons à ne pas croire à la réalité du fait.

Qu’est-ce encore que ces histoires de visa de passeport? L’obstacle est probablement levé au moment où je t’écris; dans le cas contraire, informe-toi de quel côté il vient, si c’est la légation de Saxe à Paris ou la police française qui met des bâtons dans les roues. 11 faudra dresser nos batteries en conséquence. Il va sans dire que je me mets entièrement à ta disposition dans cette affaire; seulement je ne voudrais pas faire do «faux pas». C’est pourquoi j’ai besoin d’être renseigné plus exactement par toi, afin de frapper tout de suite à la bonne porte.

Paris est, à mon sens, (étant donnée la situation que te fait l’Allemagne) le séjour le plus commode, le meilleur marché et le plus convenable pour toi. Lors même que tu ne t’accommoderais pas des piètres conditions où l’art se trouve là-bas,

kl?

tu y verras toujours bien des choses qui te distrairont et te stimuleront, et tu t’en trouveras mieux que de tes promenades en Suisse, malgré toute la beauté des régions alpestres.

Je suis surpris, ma foi, de voir que tu choisis ce moment pour me parler de ton projet de t’établir à Paris. Je croyais que tu étais en assez bons termes avec Carlsruhe pour être sûr de trouver un asile dans le grand-duché de Bade (à Heidelberg, par exemple, si tu n’as pas trop peur des professeurs). Où en est la première représentation de <Tristan » à Carlsruhe? D. m’a dit assez nettement qu’on désirait donner cette œuvre le jour de la fête de la grande-duchesse, en décembre, et qu’à ce moment-là on t’inviterait à venir diriger la représentation. C’est une chose arrêtée, je l’espère. Donnemoi quelques détails là-dessus; peut-être pourrai-je contribuer un peu à simplifier la chose.

Sais-tu ce que je me suis permis de faire ces jours-ci? En regardant ton portrait, celui au bas duquel tu as écrit: >Santo Spirito Cavalière », l’idée m’est venue d’écrire une fantaisie sur Bienzi pour piano. Si elle a le don de t’amuser quelques minutes, je n’aurai pas perdu mon temps. Du reste, je te dirai encore que ton petit buste fait toujours l’ornement de mon bureau; naturellement il y brille tout seul, car d’autres célébrités, telles que Mozart, Beethoven, Goethe et tutti quanti , ne sont pas admises dans cette pièce, qui est le cœur de la maison. Quel beau jour que celui où je te verrai ici!

M. nous quittera bientôt (probablement en octobre); jusquelà je ne pourrai pas m’absenter. Si par hasard tu restes plus longtemps en Suisse, j’irai te voir dans l’arrière-saison; sinon, je te verrai à Carlsruhe ou à Paris.

Mes cordiales salutations à Dræseke. Je suis enchanté que tu l’aies pris en affection. C’est un excellent homme. Dans notre petit cercle d’intimes on l’appelle «le bon géant». T’a-t-il montré sa ballade «Le Hoi Helge»? C’est un morceau superbe.

Aie la bonté de lui dire qne je tinvite formellement à

Mi I

descendre chez moi à son retour, et que je lui en voudrais beaucoup s’il avait le mauvais goût de me passer sous le nez.

ht maintenant, très cher, remets-toi aussi vite que possible et aime toujours rp 0Q

Weimar, le 22 août 1859. p r . ln7

Paris, le 20 octobre 1859.

J’espère, cher Franz, que ces lignes te• parviendront sans faute pour le 22.

Je t’envoie les vœux sincères que je forme pour toi à 1 occasion de 1 anniversaire de ta naissance. En jetant un coup d’œil sérieux sur nos rapports passés et présents, je suis frappé de la solennité de ce jour, qui certainement doit être regardé comme un des plus heureux que la nature puisse compter. En effet, ce jour-là elle a donné au monde un trésor inestimable; aussi sans le don précieux qu’elle a fait à l’humanité en t’appelant à l’existence, y aurait-il eu dans l’œuvre de la création une immense lacune: celui-là seul peut en calculer l’étendue, qui t’aime comme je t'aime et qui te supposerait tout à coup rayé du nombre des êtres. J’ai considéré cette effrayante lacune, telle que l’imagination peut la concevoir; puis, comme sortant d’un songe terrible, j’ai reporté mon regard sur toi, et je me suis senti heureux, profondément heureux de constater ton existence réelle et de saluer ton apparition comme celle d’un nouveau-né. Voilà les sentiments que m’inspire cet anniversaire qui a pour moi une si haute portée!

Ton amitié est pour moi un besoin impérieux; je m’y cramponne de toutes les forces de mon être.

Quand te reverrai-je enfin??

le représentes-tu la situation dans laquelle je me trouve? Sens-tu quels prodiges de fidélité et d’affection il me faut pour reprendre toujours courage et patience? Songes-y toimême et ne te le fais pas dire par moi. Bien que nous ayons

Wagner et Liszt, Correspondance. II. 1$

peu vécu ensemble, tu dois me connaître assez pour pouvoir te le dire toi-même.

Je renouvelle donc ma question: quand nous reverronsnous enfin?? Carlsruhe est plus que douteux; le «Tristan» est redevenu pour moi une ombre et une demi-impossibilite. Ne compte pas pour notre réunion sur une éventualité comme celle-là. Dans l’hypothèse la plus favorable, la période de «Tristan», avec les efforts et les désespoirs terribles qu elle entraînerait pour moi, ne serait pas faite pour des amis se revoyant la première fois depuis si longtemps, lour te décider "à venir auprès de moi, écoute plutôt ton cœur; puisse-t-il te dire bientôt d’accourir! J’attends ma femme vers le milieu de novembre. Ne pourrais-je pas te voir encore

avant cette époque? ,

Combien il est triste pour moi dètre oblige de tappelei et de voir que tu ne viens jamais de ton propre mouve-

ment! „ , . , r . m

J’ai appris hier par B. le mariage de la princesse M., il

ne me dit pas où elle fera sa première station. Sois assez aimable pour me dire où il faut que j’écrive pour lui adresser

mes félicitations. #

Et maintenant adieu! Je suis sur le point d emménager dans ma nouvelle demeure! Je me serai donc «installé» une fois de plus sans foi, sans affection, sans espérance!

Adieu! Reçois mes félicitations en ami ; ce sont celles que je m’adresse à moi-même. A to1

(16, rue Newton, Champs-Elysées.) Richard W.

Paris, le 23 novembre 1859. 16, rue Newton.

Crois-moi, mon cher Franz, cela devient une tâche très difficile pour moi de te donner de mes nouvelles. Les relations suivies sont une des principales conditions de 1 amitié, or nous vivons trop peu ensemble pour ne pas devenir etrangers l’un à l’autre sous ce rapport. Tu m’écrivais encore a

Venise et à Lucerne que tu me verrais avec plaisir me fixer à Paris, parce que tu pourrais venir m’y surprendre plus souvent. Je t’ai affirmé maintes fois que, si je souhaitais la faveur d’une amnistie, c’était surtout parce que je pourrais te taire des visites plus fréquentes et plus longues; mais je te donnais aussi à entendre que tes promesses surtout me faisaient préférer le séjour de Paris à celui de toute autre ville. Et voilà qu’au premier appel que je t’adresse tu me réponds par un refus : tu me dis que tu ne pourras pas venir a Paris. Par contre, tu me proposes un rendez-vous à Strasbourg, où nous passerions deux jours ensemble. Quelle valeur aurait pour nous, pour moi cette courte entrevue à Strasbourg? Je n’ai rien de pressé à te communiquer, je n’ai pas de projet qu’il faille discuter avec toi. Je veux jouir de ta société, je veux vivre pendant quelque temps avec toi, puisque jusqu’à présent nous avons vécu si peu ensemble. Qu’estce qui t empêche tout a coup de venir à Paris, Paris où, si tu le veux personne, pour ainsi dire, n’a besoin d’être informé de ta présence ? Je puis te trouver un appartement

près de chez moi dans le quartier tout à fait retiré que

j’habite; tu verras chez moi qui tu voudras. Ou bien faudrat-il que chez toi l’homme intime soit, comme toujours, doublé d un homme public? Ecoute, voilà ce que je ne comprends pas; toute ma pauvre vie passée dans l’isolement me rend incapable de concevoir une existence dont chaque moment

appartient un peu au monde entier. Pardonne-le-moi ! Quant

au rendez-vous à Strasbourg, j’y renonce, quelque prix que j attache au sacrifice que tu offres de me faire. C’est précisément ce sacrifice que je trouve hors de proportion avec le plaisir de passer ensemble deux journées pleines de fièvre et d’agitation dans un hôtel de Strasbourg.

J ai été cruellement peiné de voir que la princesse n’a pas su venir me trouver. Je ne comprends pas sa lettre, très aimable d’ailleurs. À la joie sincère et toute spontanée que j’aurais éprouvée en la revoyant, elle aurait immédiatement reconnu une fois de plus ce qu’elle est pour moi. Elle a pu s en assurer en mainte circonstance, et certainement elle

îs*

ne m’aura jamais soupçonné de manquer de franchise. Je ne sais que dire de tout cela, et je me tais! ^

De même je garderai le silence sur tout ce que j aurais à dire de moi. Du moment que j’ai à en parler, il vaut encore mieux rester muet. Tu es sans doute au courant de l’entreprise de Carlsruhe. A propos d’une première représentation de «Tristan» sur son théâtre, D. a trouvé bon. d’expliquer les conséquences de ses bévues et de sa négligence en alléguant l’impossibilité de représenter cet ouvrage. Je ne réponds rien à cela. A quoi bon parler? Je connais ma position et le sort qui m’est réservé, et je me tais. Autre chose est de voir quelles sont, au point de vue de ma vie matérielle, les suites que peut avoir ce coup porté à ma dernière œuvre, ainsi rayée de la liste des vivants. Enfin pourquoi la montrer du doigt? 11 suffit d’avoir du bon sens pour se rendre compte de ma situation. Je ne puis plus me plaindre car aujourd’hui me plaindre, c’est accuser. Et je me refuse à accuser D. lui-même: je ne lui ai pas dit un seul mot. Te voilà renseigné, trop bien renseigné, hélas!

Ma femme vient d’arriver chez moi. Elle se trouve un peu mieux, et j’espère que notre vie s’arrangera d’une façon supportable. Elle m’a dit simplement, sans se plaindre du fait, que tu as été à Dresde sans aller la voir; j’ai taché de 1 en consoler de mon mieux.

Adieu, mon cher Franz! Ne va pas t y méprendre au moins- j’éprouvais le besoin irrésistible de t’écrire, et je ne savais pas comment m’y prendre. Dieu sait si je m’en suis tire comme il aurait fallu! Tu peux être absolument certain que je t’aime par-dessus tout, même quand les motifs de tes

actions m’échappent. .

Adieu' Fais mes meilleures amitiés à la princesse^ et dis-lui que sa lettre m’a fait bien plaisir, quoique je ne l’aie pas comprise. Salue aussi la princesse H.! Gardez-inoi tous

un bon souvenir! .

Bruxelles, le 29 mars 1860.

Très cher Franz, je te donne encore une fois signe de vie! Le fait le plus remarquable, c’est qu’on vit encore, et au bout du compte, quand on considère la fin de toutes choses, on n’a plus besoin de chercher une autre certitude. La mort, qui vient de faire tant de victimes autour de nous, nous épargne comme par pure fantaisie; elle nous laisse debout dans la plaine désolée: on s’en étonne, on réfléchit pendant quelques minutes, et tout est dit!

Pour le moment je mène une vie assez drôle. Pendant que le but qui me paraît le seul vrai reste obstinément caché dans les brumes les plus germaniques de l’impossible, l'habileté diplomatique de H. me ménage toutes sortes de gloires parisiennes, mirage dont je suis actuellement le jouet. Dieu sait ce qui adviendra de ce projet de représentation du «Tannhæuser». Au fond, je ne crois pas qu’il soit près de se réaliser, et j’ai de bonnes raisons pour cela. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la possibilité de faire jouer mon «Tristan» en Allemagne; je songe réellement à régler mes vieilles affaires avec Dresde, si l’on me fait des concessions à peu près satisfaisantes. Si je réussis de ce côté, je jetterai mon dévolu sur le théâtre de Vienne, comme étant celui qui possède encore toujours les meilleurs chanteurs, et qui est dirigé par un musicien connaissant son affaire, phénomène unique dans son genre; c’est, de plus, un homme avec lequel on peut s’entendre, ce qu’on ne retrouve pas dans le reste de l’Allemagne, comme tu le sais.

Depuis longtemps je suis absolument sans nouvelles de toi, mon très cher, car H. non plus n’a rien pu m’apprendre. Tu m’avais promis jadis d’une manière si positive que tu viendrais à Paris; je serai privé, paraît-il, du réconfort que j’attendais de ta visite. Aussi tu ne m’en voudras pas si je te fais relancer aujourd’hui par quelqu’un qui profitera de cette occasion pour te dire un peu ce que je deviens. Ce qui m’a attiré ici, c’est la promesse fallacieuse qu’en donnant

h Bruxelles une deuxième édition de mes concerts de Paris, j’arriverais à regagner une partie de l’argent que m’avaient coûté ces folies parisiennes. Naturellement cette expédition n’a eu d’autre résultat que de m’entraîner à de nouvelles dépenses, et ne m’a pas rapporté autre chose qu’un peu de propagande. En tête des plus charmantes conquêtes que j’aie faites ici figure M. A. Samuel, qui part à l’instant même pour l’Allemagne, et qui désirerait t’être recommandé. Il s’est conduit à mon égard et exprimé sur mon compte d’une façon on ne peut plus gracieuse. Comme moi, tu le prendras bien vite en affection; je te l’envoie donc, persuadé que tu lui feras bon accueil.

En revanche, j’ai reçu ici une recommandation de toi. M rae Agnès Street-Klindworth m’a remis à Bruxelles le billet que tu lui avais donné pour Londres il y a cinq ans. Reçois après coup mes sincères remercîments pour la très aimable connaissance que tu m’as fait faire d’une manière si inattendue. Je me suis senti bien vite tout à fait à l’aise chez elle et chez papa Klindworth, et les moments que j’ai passés avec ces deux braves gens m’ont laissé les plus agréables souvenirs. Plus d’une fois je me suis royalement amusé à entendre le vieux Klindworth me raconter les innombrables anecdotes diplomatiques qu’il garde dans sa mémoire.

Aujourd’hui je retourne à Paris pour revoir de plus près ma splendide misère. Mr. Royer demande un grand ballet pour le deuxième acte du «Tannhæuser». Tu peux bien te figurer combien cela me sourit. Quand on vient me proposer des choses semblables, j’ai recours à la princesse de Metternich, qui est très bien posée dans le monde des Fould, etc. Je vais donc voir si elle peut me délivrer du cauchemar de ce ballet, car, dans le cas contraire, je retirerais naturellement le «Tannhæuser».

Voilà un échantillon des félicités qui sont mon partage! Ne tarde pas à m’envoyer une page, un fragment de ta vie. Notre position vis-à-vis de toutes ces misères du monde et de l’existence n’est supportable qu’à la condition d’accentuer notre mépris pour l’un et pour l’autre: si nous pouvons y

arriver sans trop perdre notre bonne humeur, la vie redevient possible pendant quelque temps. Mais quand on voit combien cela reste fragile, quand on retrouve sans cesse autour de soi ce manque absolu de fond, cette incroyable légèreté, cette rage des plaisirs qui règne chez tous et partout, on ne peut s’empêcher parfois de rire de son propre sérieux. Et voilà précisément pourquoi il m’arrive par-ci par-là de n’avoir pas l’humeur par trop sombre !

Je t’envoie mille cordiales salutations, mon très cher Franz! Nous nous entendons à merveille, la maman et moi: l’excellente femme me fait souvent une impression touchante par son affection et par son intelligente sympathie. Adieu et garde un bon souvenir A celui qui t’aime

Dépêche télégraphique.

Weimar, le 22 mai.

Déposée sous le n° 93 à midi 31 minutes. Expédiée à domicile le 22, à 2 heures 15 minutes soir.

Richard Wagner .

rue Newton, 16, Champs Élysées, Route de Versailles, Paris.

Salutations cordiales et vœux sincères pour ta fête de la part de Ton

Franz Liszt.

Paris, le 22 mai 1860.

O mon très cher Franz, voici qui est tout à fait merveilleux. Je viens de charger M rae S. d’une commission qui a eu pour effet de me rapprocher singulièrement de toi. A Bruxelles on a fait de moi une très bonne photographie, dont on ne m’a envoyé, à moi personnellement, qu’un seul exemplaire.

La famille W. est actuellement à Bonn, et retournera bientôt à Zurich: je tiendrais à ce qu’elle eût mon portrait, et je voudrais que de Bruxelles on en envoyât un à M me S. dans cette ville. Cette dame vient de m’annoncer qu’il y en a encore un second à ma disposition. A qui faut-il envoyer celui-là? me demandais-je. Le croiras-tu? je me dis tout naturellement que c’était à toi qu’il devait revenir. Voilà de quoi t’édifier sur ma vanité, mais cela te dira aussi comment et dans quel sens je pense toujours à toi.

Aujourd'hui nous avons sans contredit la plus belle journée de l’année. Pour la première fois le ciel est d’une pureté absolue, il vient de l’est un peu de vent qui apporte la fraîcheur: tout est en fleur, tout verdoie! En revenant avec Fipps de ma promenade du matin, je me disais: «Non, jamais cette année ne pourra nous amener un plus beau temps! S’il fait partout aussi beau qu’ici, plus d’un, j’en suis sûr, pense involontairement à moi aujourd’hui!» Je n’osais pas trop compter sur toi, car j’avais un reproche à me faire: le 22 octobre, j'avais bien pensé à toi, mais sans t’écrire. Pourquoi ne l’aije pas fait? je ne le sais plus. «Bah! me disais-je, il sera pourtant en pensée avec toi aujourd’hui; et puis, il a «Tristan»: quelle autre raison aurait-on de tenir à un déséquilibré de mon espèce? Alors j’ai lu le dernier feuilleton de Berlioz, celui d’aujourd’hui, sur «Fidelio». Je n’ai pas revu Berlioz depuis mon concert; auparavant c’était toujours moi qui étais obligé de courir après lui et de l’inviter; il ne s’était jamais inquiété de moi. Cela m’avait fort attristé: je ne lui en voulais pas; seulement je me demandais si le bon Dieu n’aurait pas mieux fait d’omettre les femmes dans l’œuvre de la création, car elles sont bien rarement bonnes à quelque chose; au contraire, en thèse générale, elles nous sont nuisibles, et, au bout du compte, c’est sans profit pour elles-mêmes. Berlioz m’avait fourni, une fois de plus, l’occasion d’observer, avec la précision d’un anatomiste, comment une méchante femme peut ruiner à plaisir un homme tout à fait hors de pair et le faire déchoir jusqu’à le rendre ridicule. Quelle satisfaction un pauvre homme tombé si bas peut-il trouver dans une situation

pareille? Peut-être y rencontre-t-il la triste consolation (l’avoir ' fait valoir d’une manière bien éclatante la plus fâcheuse partie de son être! Comme je l’ai dit, depuis je n’ai plus revu Berlioz. Aujourd’hui j’ai lu son article, et j’ai eu tant de plaisir à cette lecture que, tout en étant certain d’être horriblement mal compris par lui, je lui ai écrit dans mon affreux français le billet que voici:

«Cher Maître! (je sais notamment que ma familiarité est devenue gênante pour lui.) Je viens de lire votre article sur Fidelio. Soyez en mille fois remercié! C’est une joie toute spéciale pour moi d’entendre ces accents, .purs et nobles de l’expression d’une âme, d’une intelligence où parfaitement comprenant et s’appropriant les secrets les plus intimes d’un autre héros de l'art; il y a des moments, où, je suis presque plus transporté en apprenant cet acte d’appréciation, que par l’œuvre appréciée elle-même, puisque cela nous témoigne infailliblement qu’une chaîne, ininterrompue d’intime parenté rallie entre eux les grands esprits, qui, par ce seul lien, ne tomberont jamais dans l'incompris. Si je m’exprime mal, j’espère pourtant que vous me ne comprendrez pas mal.»

Dieu sait comment il prendra ce charabia. Voudra-t-il ne pas me comprendre cette fois ? J’ai peur de lui avoir donné, par mon français, de bonnes raisons pour cela. Néanmoins le fait d’envoyer ces lignes au malheureux grand homme m’a réchauffé singulièrement le cœur. Aussi ai-je continué de savourer paisiblement les douceurs de cette belle journée: les ombres les plus noires so sont effacées pour faire place à la lumière. L’article de Berlioz m’a fait voir nettement, une fois de plus, combien les malheureux sont seuls, que lui aussi est tendre et profondément sensible, au point que le monde ne peut que le blesser et abuser de son irritation maladive pour l’entraîner, avec le concours des influences qui l’entourent, dans de prodigieux égarements, et pour lui devenir tellement étranger que, sans le savoir, il se frappe lui-même.

Mais j’ai reconnu précisément, à force de creuser cet étrauge phénomène, que 1 homme richement doué ne peut trouver que dans un homme supérieur un ami qui le comprenne, et je suis

arrivé à cette conclusion qu’aujourd’hui nous formons une triade exclusive de tout autre élément, parce que nous sommes tous les trois pareils; cette triade se compose de toi, de lui et de moi. Mais il faut bien se garder de le lui dire: il se cabre dès qu’on lui en parle. Un dieu qui souffre si cruellement n’est qu’un pauvre diable!

J’en étais là, très cher ami, quand me parvint ta dépêche avec tes félicitations!! Mon enfant, tu m’as envoyé une fois de plus ton souvenir si affectueux, et surtout tu as eu la charmante attention de me dire aujourd’hui même que tu ne m’oublies pas; c’est pour moi un bonheur qui défie toute expression! Ami si cher, si bon, homme unique entre tous! Mais dis-moi, quand te reverrai-je donc? Faut-il que je commence par te dire que j’enrage contre toi, parce que tu ne te décides pas à venir?

Il m’est impossible, dans le moment, de t’en écrire plus long: je suis surexcité, je suis, si tu veux, un tant soit peu fou!

Ah! tout le reste n’est rien, au fond, et ne vaut pas, par le fait, la peine de «branler le menton». Toutefois je te récrirai bientôt, si je puis espérer te faire plaisir par là.

Mille et mille remercîments enthousiastes de ton

Ta lettre, ami très cher, ami unique, est pour moi bien autre chose que la plus belle et la plus riante journée de mai. Puisses-tu éprouver une part de la joie sincère et profonde qu’elle m’a donnée!

Comme j’aimerais aller moi-meme à Paris au lieu de t’envoyer des dépêches! Où pourrais-je me sentir aussi heureux qu’auprès de toi, dans le cercle magique de P «Or du Rhin », de la «Walkyrie», de «Siegfried», de «Tristan et Iseult», «après lesquels je ne cesse de soupirer! M«ais pour le moment je ne puis y songer. Cependant je viendrai pour sûr, et cela le plus tôt possible.

Ta photographie m’est annoncée par une main très aimable, mais jusqu’à présent elle n’est pas encore venue. Je t’ai déjà dit que ton petit buste est V unique ornement de mon bureau. La photographie trouvera sa place dans la même chambre, où il n’y a rien qui rappelle Vartiste.

Beethoven, Weber, Schubert et autres semblables sont dans la première chambre, où ils tiennent compagnie à ton portrait (qui porte cette devise: «Tu sais ce qui en adviendra>). Ici je veux t’avoir seul, près de mon saint François , que Steinle a admirablement dessiné pour moi : il est debout, ferme comme un roc, au-dessus des Ilots tumultueux de la mer, son manteau étendu à ses pieds; dans sa main gauche il tient tranquillement des charbons ardents; sa main droite fait le geste de bénir, et son regard est tourné vers le ciel, où il voit briller dans une auréole le mot « charité »!

La grande question vitale qui préoccupait la princesse est, en fin de compte, résolue d’une manière favorable. Toutes les basses intrigues, toutes les roueries qui, pendant tant d’années, avaient prévalu contre cette solution, ont été finalement impuissantes. Après le retour de la princesse de Rome (où elle est arrivée dimanche dernier et où elle séjournera probablement jusqu’à la fin de juillet), le reste se décidera. Ah! si je pouvais avoir le plaisir de te voir bientôt chez nous!

Je me suis fait raconter par M lle Hundt (que tu as si gentiment accueillie, ainsi que son amie, M ,le Ingelburge Stark) toute sorte de détails sur ta vie à Paris. Ainsi l’on va monter prochainement le «Tannhæuser» avec ballet, et il y aura la guerre des traducteurs outre la guerre des chanteurs ! Ce sera une rude besogne pour toi; aussi je te conseille de faire autant de promenades et de prendre autant de bains rafraîchissants que possible. Que pendant la période des répétitions Fips te donne des leçons de philosophie et de patience.

M rae Biirde-Ney m’a dit récemment, lorsqu’elle donnait ici des représentations de passage, qu’elle avait l’intention d’aller pour quelques jours à Paris, afin d’étudier avec toi le rôle d ' Iseult. Elle a l’étoffe voulue pour cela.

Je te remercie mille fois de m’avoir fait envoyer la partition par Hærtel.

Tu dois savoir mieux que personne que tout cela sort, pour ainsi dire, du fond de ma propre âme. Écris-moi à l’occasion ce que tu crois utile de faire relativement à la représentation de «Tristan». A Carlsruhe elle ne me paraît pas possible; D. a même voulu parier avec moi qu’ailleurs non plus on ne pourrait jouer «Tristan», si tu ne te décidais pas à y faire des changements considérables. Je ne partage nullement cette opinion, et chaque fois que D. disait non } je lui ripostais par oui . Assurément son expérience des choses du théâtre est plus vieille que la mienne; néanmoins je ne crains pas en pareille matière de lancer mon affirmation catégorique. Tu sais pour quelles raisons je n’ai pas voulu t’importuner de mes prières afin d’obtenir «Tristan* pour Weimar; aussi tu ne saurais désapprouver mon attitude passive. Si, par impossible, tu ne peux pas espérer faire représenter bientôt cette œuvre merveilleuse sur un grand théâtre, et que tu veuilles te contenter en attendant de la modeste scène de Weimar, je crois positivement que je pourrai faire jouer ton œuvre dans le cours de la prochaine saison (61). Dans la première lettre que tu m’écriras dis-moi ce que tu en penses.

En attendant je t’envoie l’assurance de mon inaltérable attachement. A toi

Weimar, le 31 mai 1860. F. Liszt.

Je resterai ici jusqu’au retour de la princesse.

Berlioz répondra-t-il dans notre sens à ce «charabia» de génie que tu lui as adressé sous forme d’un billet écrit en français? Il est presque permis d’en douter. Hélas!

Paris, le 15 juin 1860.

Cher Franz, te serait-il possible d’obtenir de M. D. qu’il réponde immédiatement à ma dernière lettre?

Il s’agit vraiment de savoir si je pourrai ou non, cet été,

me conformer aux prescriptions du médécin et faire quelque chose pour la santé de ma femme. Il faut que je sache à quoi m’en tenir. Mais en meme temps il faut que je déclare que je n’accepterai j)as moins de 1000 francs.

Je ne veux rien te demander. Cependant ce que tu peux faire sans te nuire à toi-même, fais-le, je t’en prie, fais-le tout de suite.

Si l’on estime à Weimar que je vaux ce prix, qu’on m’envoie la somme par retour du courrier!

Adieu! Ton

26, rue Newton, Champs-Elysées. . Rich. Wagner.

Très cher Franz, je viens de recevoir une lettre de D. Il croit devoir me refuser les 1000 francs que je lui demandais pour «Rienzi», et m’offre en échange 30 louis.

Cela me met dans une position fâcheuse. D’un côté, j’ai, comme toujours, grand besoin d’argent, et franchement je ne peux pas envoyer ma femme faire une cure à Soden si je n’obtiens pas la subvention sur laquelle je compte. De l’autre côté, il y a pour moi de quoi désespérer d'arriver jamais à rien, si la gêne perpétuelle où je me trouve me force à faire cette nouvelle concession. J’ai donc écrit à D. une lettre très nette, mais très modérée; je lui ai exposé ma manière de voir dans cette question de droits d’auteur, et j’ai conclu en maintenant ma demande.

Tous les jours je voudrais faire partir ma femme dans l’intérêt de sa santé. Aussi, ce qui pourrait m’arriver de plus fâcheux, ce serait de voir ma demande repoussée purement et simplement à Weimar et de ne pouvoir absolument rien faire pour ma femme.

Voilà ma situation exacte. Si ton génie diplomatique te suggère un expédient (du moment que ma demande ne peut pas aboutir), tu me rendras un grand service. Je suppose que tu es en suffisamment bons termes avec D., aussi j’aime à croire que tu trouveras une solution en mettant les choses au

••• *vv. . » » V •

pis. Veuille prendre cette misère à cœur!

à m’occuper que de misères en ce moment.

Donne-moi bientôt de tes nouvelles!

Adieu !

Hélas! je n’ai

A toi R. W.

Dans la question des droits d’auteur sur le «Rienzi», il n’y a pas eu moyen de faire autre chose que ce qui t’a été communiqué par D. Pardonne-moi, très cher, de ne te l’avoir pas écrit en même temps que D. t’en informait. Mais je suis très fatigué cette semaine-ci, et je me sens mal à mon aise, autant que mon état de santé normal le comporte. Mais cela ne veut absolument rien dire, et quelques jours de repos me remettront tout à fait sur pied. En attendant, il faut que je te conseille, hélas! d’accepter la proposition de D. Le grandduc n’est pas ici , et jusqu’à ce que la représentation puisse avoir lieu, il n’y a pas autre chose à tenter. Mais je pourrai, je l’espère, t’envoyer quelques centaines de francs aussitôt que tu auras reçu les 30 louis. D. me dit qu’à la prochaine saison «Rienzi» fera l’office de prophète . On commande et l’on fait peindre cinq nouveaux décors (je dis 5) pour cette pièce. Meffert chantera le rôle du personnage principal; les autres rôles pourront être tenus d’une façon convenable, et le chœur sera renforcé par l’adjonction de choristes militaires. Consens-y, en attendant que nous soyons à même de faire mieux. La patience est une vertu de mulet, dit Byron; mais celui qui en manque n’est, en fin de compte, qu’un misérable aliboron!

Prochainement je t’écrirai différentes choses sans rapport avec les affaires. Bien cordialement à toi

24 juin. (Anniversaire de la naissance du grand-duc, dont on n’attend le retour que dans 8 ou 10 jours. De Bade il est allé en Suisse rejoindre sa femme.)

Ta photographie est enfin là; ma chambre en est comme illuminée.

Ami unique, l’intervention de M rae Kalergi dans ton affaire de concerts m’a donné une grande joie. On ne rencontre que trop rarement, hélas! de beaux et nobles traits comme celuilà. Veux-tu être assez aimable pour faire parvenir à ma gracieuse protectrice les lignes ci-incluses ? J ignore son adresse actuelle.

Te voilà, grâce au «Tannhæuser», aux prises avec les douleurs de l’enfantement, comme jadis. Bonne chance! Les répétitions te donneront beaucoup de mal, et il t’aura fallu rarement autant de patience qu’à présent, pour arriver à remanier et à faire étudier cet opéra; ce qui pour toi est «un premier pas de fait» comme dit l’ami Brendel. La «Presse théâtrale», qu’on a la bonté de m’envoyer, me tient au courant de tous tes tracas. Ne regarde pas trop à ta peine; on n’est pas impunément un poète et un compositeur immortel! Il y a encore de pires conditions dans ce monde, auquel s appliquerait mieux l’axiome connu de Leibnitz, modifié de la manière suivante*. «Tout est pour le mieux dans un des pires mondes possible!»

Ah! j’ai eu encore ces jours-ci un profond chagrin. Une de mes rares amies, courageuse et pleine d’abnégation entre toutes, vient de mourir. Elle s’appelait Clara Riese, était maîtresse de piano à Leipzig, où je l’ai accompagnée mardi passé à sa dernière demeure dans le vieux cimetière de Jean. Jusqu’au dernier jour j’ai espéré que son incroyable force de caractère la ferait vivre; mais en vain!

Pardonne-moi de te parler de ce triste événement; mais je suis encore tellement sous l’impression de cette mort qu’il m’est impossible d’en détourner ma pensée.

Ici rien de nouveau. D. m’a communiqué la lettre que tu lui as écrite à propos de «Rienzi» ; je te sais gré d’avoir été si accommodant et si généreux. On se mettra a travailler cet opéra dès le commencement de la saison (septembre). Après la première représentation (probablement fin novembre)

je me réserve de m’aboucher avec Son Altesse. Le faire plus tôt n’avancerait à rien ....

As-tu par hasard des nouvelles de Seebach ? M me Kalergi pourra mieux (pie personne t’être utile comme intermédiaire et t’aider à obtenir une solution favorable.

Puisses-tu être aussi heureux en toutes choses que le désire de tout cœur Ton -

F. Liszt.

J’ai d’excellentes nouvelles de la princesse. Probablement elle restera encore quelque temps à Home.

Paris, le 10 août.

Mon cher Franz, je compte m’arrêter à Soclen dimanche et lundi. Par-dessus tout je souhaiterais de te voir en passant; je te prie donc de venir pour un jour au moins à Francfort ou dans quelque autre endroit de cette région qiii te conviendra. Télégraphie-moi immédiatement à Soden , grand?-rw , 33 , pour me dire si, quand et où je puis compter te voir. Il m’est impossible de m’absenter pour longtemps , et j’ai eu beaucoup de peine à m’assurer quelques jours de liberté. Le mieux serait si tu pouvais venir à Francfort hindi soir. Indique-moi l’hôtel où tu penses descendre. Ce serait charmant de te revoir enfin! J’attends, j’espère.

Bien à toi Richard W.

Francfort, le 13 août.

Mon cher Franz, je viens d’arriver ici, où, à vrai dire, je n’ai absolument rien qui m’appelle. Mon temps (et ce qui chez les Anglais est synonyme de temps) est très limité. Pouvoir te voir jeudi, c’est divin! Certainement tu ne trouveras pas que c’est trop de pousser ensuite jusqu’à Bade. Ne pourrais-tu pas venir en un jour jusqu’à Bade? Oui, sans doute. Je puis y rester toute la journée du vendredi, car je

ne suis obligé de repartir pour Paris cpie le lendemain. Tel est, du moins, le plan qui m’est imposé par les circonstances. Lne des principales raisons qui m ont fait entreprendre ce voyage, c’est le désir de présenter mes hommages à la princesse de Prusse: Seebacli , en effet, m‘a affirmé que, grâce à l’énergique intervention de la princesse, le roi de Saxe a fini par-entendre raison. Seebach m’a recommandé de lui écrire; mais j ai pris sans hésiter le parti de me présenter en personne, car j aimerais bien m assurer par un entretien de vive voix, sans solliciter une faveur quelconque, si je puis jamais compter sur l’appui de cette dame pour la représentation future de mes nouveaux drames. Comme j’ai, en somme, à examiner ce point très sérieusement, cela seul suffirait pour me faire désirer vivement de causer avec toi. J’espère donc te serrer la main jeudi ou vendredi matin à Bade, s’il t’est possible de faire ce petit voyage. En supposant que tout aille pour le mieux, désigne-moi vite un hôtel où nous puissions nous rencontrer. Je compte, comme je te l’ai dit, me trouver à Bade dès jeudi, à midi. J’irais chercher, soit au bureau de poste, soit au télégraphe, l’indication que tu m’enverrais poste restante.

Adieu! Surexcité comme je le suis, je me sens incapable d’écrire quelque chose de sensé. Ainsi, tâche de venir à Bade, pour que je puisse enfin te revoir et te serrer la main.

Bien à toi

Au mois d’octobre paraîtront chez Hærtel les deux derniers des 12 poèmes symphoniques, «Hamlet» et la «Bataille des Huns»; j’attends la première occasion pour t’envoyer mon salmigondis de chants.

Mon cher Richard, tu feras bien d’aller à Bade rendre ta visite de reconnaissance à M me la princesse régente; ce sera convenable et correct. Étant données la franche bienveillance

Wagner et Liszt, Correspondance. II. 19

que la princesse a pour toi et la constance bien connue de ses sympathies, elle ne manquera certainement pas d’exercer une très heureuse influence sur la situation qui t’attend. Cette démarche personnelle sera le meilleur moyen d augmenter encore, si c’est possible, l’intérêt que lui inspirent tes œuvres. Tout cela est aussi vrai qu’heureux pour toi. Mais d’autre part il me survient un contre-temps : je ne puis pas aller à Bade. Dispense-moi de te dire mes raisons; tu les trouverais peut-être bien misérables, et pourtant elles sont péremptoires. Bien que je ne croie pas tout à fait que tu retournes à Paris dès samedi prochain, cela me ferait de la peine de te revoir en courant, pour te quitter presque aussitôt, surtout au milieu de toutes ces figures qui peuplent le paysage de Bade. Je m’étais cependant arrangé de manière à partir cette nuit; aussi m’en coûte-t-il beaucoup de me résoudre à ajourner le plaisir de te retrouver. Mais je crois qu’il vaut mieux nous réserver pour une occasion meilleure, et j’ai lieu d’espérer qu’elle se présentera bientôt.

B. était chez moi lorsque j’ai reçu ta lettre du 10 août. Il arrivait de Wiesbade, où l’on t’attendait pour une représentation de «Lohengrin» (avec Niemann). Je te dirai incidemment que tu ne manqueras pas dans ces paiages de représentations de «Tannhæuser» et de «Lohengrin». Seulement je désire que les défectuosités de l’exécution te trouvent un peu indulgent et un peu résigné.

N’interprète pas défavorablement la nécessité où je suis de te faire faux bond. Certainement il n’y a pas dans mou abstention un atome de négligence ou d’égoïsme; mais, tout bien considéré, je dois faire ainsi, parce que cela vaut mieux pour toi. Je suis convaincu que plus tard tu ne me donneras pas tort. A to *

Weimar, le 14 août 1860. F - L -

Ces jours-ci M8 r le grand-duc m’a parlé de toi avec beaucoup d’intérêt, et il m’a fait part de son désir de te voir ici; sur quoi je lui ai fait observer qu il faudrait poui cela un

motif spécial Du reste, rappeUe-toi bien qu’à plusieurs re prises ü a intercédé pour toi auprès du roi de 8 Je tant de vive voix que par écrit. ’ tant de

Paris, le 13 septembre 1860.

liés cher Franz, je narrive qu’aujourd’lmi à avoir un peu de temps et d’entrain pour t’écrire avec plus de suite qua 1 ordinaire. Mes dernières lettres étaient si laconiques qu il me reste une dette à acquitter.

Je n’ai pu qu’approuver entièrement ce que tu m’écrivais a Bade, bien plus, j ai eu honte de t’avoir proposé une entrevue aussi courte, «n rendez-vous aussi compliqué. VoTci ce qui s est passé: 1 c

Il n y avait pas à songer pour moi en ce moment à une excursion prolongée en Allemagne; par suite, l’idée ne pouvait me venir de te faire cette année-ci une visite sérieuse ( que je reve depuis si longtemps!). Pourtant je tenais beaucoup a quitter pour quelques jours Paris, dont le séjour à

fmaT 1 ’ “ t? i? Uè ? réconfortant P° ur m oi- J’avais promis a ma femme d aller la chercher à Soden, si c’était possible

d autre part, je navals encore jamais vu le Rhin. A la légation de I russe on me disait que la princesse de Prusse arriverait ces jours-ci dans ces parages; de son côté ' le ministre plénipotentiaire de Saxe me faisait entendre que le loi de Saxe, ainsi que lui-même, me verrait avec plaisir remercier la princesse de la part prise par elle à l mesure favorable dont j avais été l’objet en dernier lieu. Ces diflëî entes considérations m’amenèrent à former le tout petit plan d un tout petit voyage aux bords du Rhin, tel que pouîrait le comporter I état précaire de mes finances; en prolongeant mon excursion d’un ou de deux jours, je me serai! ml lus

6 F “ emban ‘ aS - MaiS je ne P° uvai3 m’arrêter un jour . Iiancfoit sans songer à la possibilité d’aller t’embrassertu teouves cela très naturel, n’est-ce pas? Mais comme te 1 uvais pas venir, je ne pouvais pas non plus m’arrêter

à Francfort; tu comprends pourquoi. Je me risquai à te prier de me suivre à Bade, ville placée sur l’itinéraire qui m’était imposé par l’exiguïté de mes ressources financières; mais .je comprends les raisons qui t’ont empêché de venir m’y rejoindre. Excuse-moi d’avoir voulu en quelque sorte faire d’une pierre deux coups, c’est-à-dire d’avoir essayé de te revoir par contrebande tout en poursuivant un autre plan ; mais la tentation était trop forte!

Tu as grand tort de croire qu’il faudrait un motif «tout spécial» pour me décider à venir à Weimar. La vérité est celle-ci: je m’en tiens à ce que je disais jadis au grand-duc à Lucerne, lorsqu’il me demandait si, dans le cas où je bénéficierais d’une amnistie, je pourrais me résoudre à m’arrêter de temps en temps à Weimar. Voici ce que je lui déclarai: Ce qui en tout état de cause m’attirerait de préférence à Weimar, ce serait la possibilité de vivre près de toi; aussi, tant que tu y serais, j’y viendrais souvent. Or tu comprends qu’heureusement rien n’a pu être changé dans mes rapports avec Weimar; au contraire, je puis espérer maintenant que je n’aurai plus à acheter le plaisir de te voir par une participation à des représentations qui en tout cas laissent à désirer (je parte de l’opéra). Tu peux donc être sûr que je me réjouis plus que jamais de voir venir le jour où je pourrai mettre le cap sur l’Altenburg!

Du reste, ma situation vis-à-vis de l’Allemagne n est toujours pas très nette. Tu le sais, je ne suis ni amnistié ni gracié; seulement on m’a promis qu’on n’userait pas à mon égard du droit d’extradition, si je voulais me rendre dans un des pays de la Confédération germanique pour assister à la représentation de mes œuvres; dans ce cas le gouvernement du pays en question m’accorderait son autorisation et demanderait au gouvernement saxon la permission nécessaire. Ainsi je n’aurais pas pu étendre jusqu’à Weimar le voyage de six jours que j’ai fait sur les bords du Rhin; il m aurait daboid fallu remplir les conditions ci-dessus, sous peine de blesser de prime abord le gouvernement saxon. De même, nos potentats allemands ne peuvent en aucune façon s occuper direc-

tement de moi, car, politiquement parlant, je suis toujours en interdit. Je ne puis donc m’attendre à ce qu’une cour allemande quelconque prenne des résolutions sérieuses et complètes en ma faveur; par suite, les projets que j’ai formés pour la représentation de mes dernières œuvres ne sont pas encore bien près de se réaliser. Cela est évident, d’autant plus que la situation où se trouvent nos plus grands théâtres d’opéra est loin d’être encourageante: je ne pourrais pas songer à Berlin, par exemple, sans envisager en même temps la possibilité d’un bouleversement total des conditions où le théâtre et la direction se trouvent dans cette ville. Je mentirais en disant que j’ai osé me présenter à la princesse de Prusse avec l’espoir de l’intéresser vivement à ma cause. J’ai été bien content de rencontrer dans la princesse la femme que je m’attendais à voir, c’est-à-dire la personne spirituelle, intelligente et pleine d’entrain que je m’étais figurée. Je me suis contenté de lui exprimer ma reconnaissance pour les

encouragements qu’elle n’a jamais cessé de me donner en prenant plaisir à mes travaux; mais je ne me suis pas laissé aller à lui dire un mot des projets que je puis avoir et des désirs que je puis former.

Où mon «Tristan» verra-t-il le jour? Pour moi la question reste encore enveloppée de mystère. Le moyen le plus sûr, paraît-il, de faciliter son entrée dans le monde serait de confier cette opération délicate au roi de Hanovre. Niemann prétend que, du moment où mon œuvre serait donnée à

Hanovre même, le roi ferait engager immédiatement tous les chanteurs et toutes les chanteuses qu’il faudrait pour assurer une représentation modèle. Ce serait quelque chose. Ce prince est libéral, voire magnifique quand il s’agit de questions d’art qui le passionnent: voilà précisément ce qu’il me

faut. Espérons qu’il ne verra pas d’obstacles dans ma situation politique.

Pour le moment je suis absorbé exclusivement par le projet que je poursuis à Paris ; cela a l’avantage de me fermer les yeux sur les misères que l’avenir me réserve en Allemagne. Je ne sais pas quels sont les bruits qui circulent chez vous

au sujet de difficultés que je rencontrerais; on les fait courir peut-être dans une bonne intention, mais ils sont faux. Jamais encore on n’a mis à ma disposition , d’une manière aussi complète et aussi absolue , le materiel nécessaire pour obtenir une représentation remarquable , qu'on l’a fait cette fois à Paris pour la représentation du «Tannhæuser» au grand Opéra. Tout ce que je puis souhaiter, c’est qu’un jour un prince allemand en fasse autant pour mes nouvelles œuvres. C’est jusqu’à présent le seul triomphe de mon art dont il m’ait été donné de jouir personnellement; c’est au succès de mes opéras en Allemagne que je le dois. Mes travaux m’ont gagné des admirateurs si convaincus que, sur la foi de leurs affirmations, l’empereur a pu se décider à donner un ordre vraiment impérial, qui me rend libre de disposer de tout le matériel et qui me met à l’abri de toutes les intrigues. La traduction, réussie enfin dans la mesure du possible, me fait espérer un heureux résultat à tous les points de vue; je suis sûr d’avoir les meilleurs chanteurs qu’on puisse trouver, et l’on monte mon opéra avec un zèle et un soin auxquels l’Allemagne ne m’a guère habitué. Tout le personnel de la direction montre de l’entrain pour un travail qui lui promet une occupation plus intéressante que sa besogne habituelle. Moi aussi, je prends la chose très à cœur: je supprime des passages faibles que j’ai trouvés dans la partition; je m’applique à remanier la grande scène de Vénus; je contribuerai par là, je l’espère, à assurer l’heureux effet de l’ensemble. Je refonds aussi la scène du ballet d’après un plan plus large que j’ai conçu.

Malheureusement je ne suis pas encore arrivé à commencer sérieusement ces travaux nécessaires. Jusqu’à ma dernière excursion sur les bords du Rhin j’ai été occupé exclusivement de la traduction. De retour ici, j’ai eu d’abord à faire un petit travail littéraire que je viens d’achever seulement. M. Frédéric Villot, dont H. t’a peut-être déjà parlé, m’a engagé à publier une traduction en prose de mes poèmes d’opéra, avec une préface contenant l’exposé de mes idées. C’est ce que j’ai fait. Je pense que l’ouvrage paraîtra au plus tard

dans les premiers jours d’octobre. Maintenant tout est prêt pour les répétitions; malheureusement au dernier moment il m’a fallu refuser le baryton. Fould a dû faire engager immédiatement uu nouveau chanteur; mais on ne trouve pas ce qu’il faut. Il en est encore résulté un petit retard, qu’on ne saurait cependant imputer à la mauvaise volonté de personne. M., qui est en train de faire des siennes ici avec son caractère ombrageux, ne peut rien, en somme, contre la volonté de l’empereur et contre l’entreprise elle-même. En revanche, il cherche à s’assurer, dans son intérêt futur, des engagements avantageux qu'on a faits en ma faveur. Bah! je ne lui envie pas cette satisfaction. C’est un homme qui n’a jamais eu d’initiative.

Voilà, très cher, un aperçu de ma situation et de mes faits et gestes. Tout cela ue fait pas mon bonheur, tu t’en doutes probablement; pourtant je sens le calme du fataliste qui s’abandonne à son destin; je suis étonné peut-être de la manière souvent bizarre dont la fortune dispose de moi et me fait suivre des voies inattendues, et je me dis tout bas: Après tout, il faut sans doute qu’il en soit ainsi!

Il me prend des frissons d’épouvante quand je pense à l’Allemagne et à l’avenir réservé à ce que je rêve d’entreprendre là-bas. Dieu me pardonne, je ne vois là-bas que petitesse et mesquinerie, faux mérite et suffisance, absence totale de réelle valeur. Tout est en façade, la médiocrité est à l’ordre du jour, si bien qu’à tout prendre j’aime encore mieux voir le «Pardon de Ploërmel» à Paris que chez nous, à l’ombre du célèbre et glorieux chêne allemand! Aussi je t’avouerai qu’en remettant le pied sur le sol germanique je n’ai pas éprouvé la moindre émotion, à part la surprise que m’a causée le langage stupide et grossier que j’ai entendu autour de moi. Crois-moi, nous n’avons point de patrie! Et si je suis «Allemand», je porte certainement mon Allemagne en moi-même. Cela est heureux, car la garnisou de Mayence ne m’a pas précisément enthousiasmé.

X. a l’air de m’en vouloir; j’ai fini par me monter contre lui, à la façon d’un optimiste qui se fâche. Il y a tant de

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